Chapitre II : L’académie du Coeur sacré

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Où suis-je ?

Cette question résonne dans mon esprit embrumé alors que je reprends lentement conscience. Un drap d'une douceur incroyable recouvre mon corps. Ma tête est lourde, mes pensées confuses.

Je me rappelle le lycée, Alex, Sarah. Le pont. La dame en noir avec son étrange ombrelle et son collier ambré hypnotisant. Puis cette sensation de flottement, ce cocon de lumière qui nous enveloppait...

J'ouvre péniblement les yeux, aussitôt ébloui par une lumière blanche. Tout est flou d'abord, puis les contours se précisent. Je distingue des lits alignés autour de moi, certains visiblement occupés. Une fenêtre au-dessus de mon lit donne sur une cour avec deux grandes fontaines au centre. L'eau s'écoule d'une tête de dragon sculptée, créant une mélodie apaisante. Des vapeurs d'alcool me piquent les narines.

Cet endroit m'est totalement inconnu et pourtant, une étrange sensation de sécurité m'envahit.

Je me redresse lentement, pris d'un léger vertige. Ma tête tourne, mes membres sont encore engourdis. En face de mon lit, accroché au mur, un grand miroir rectangulaire encadré de bois sombre reflète la pièce.

Et me reflète.

Je fixe mon image, cherchant instinctivement un changement, quelque chose de différent.

Mais non. C'est bien moi.

Toujours ces mêmes yeux noisette qui virent légèrement au vert selon la lumière. Ces sourcils épais que je n'ai jamais aimés. Ce nez un peu rond. Cette mâchoire molle, ces joues pleines qui me donnent l'air plus jeune que mes seize ans. Ces lèvres fines qui ne sourient jamais vraiment.

Tiens, aucune trace du coup de poing d'Alex, tant mieux.

Mes cheveux bruns descendent jusqu'à mes épaules, soigneusement peignés pour une fois – inhabituellement propres et démêlés. Un début de barbe ombre ma mâchoire, c'est nouveau au moins.

Mais mon visage reste le même. Le visage que j'ai toujours connu.

Je baisse les yeux vers mon corps sous le drap.

Toujours le même gars rondouillard.

Dommage… quand elle parlait de nouvelle vie je ne sais pas vraiment pourquoi, mais je m’attendais à être… différent…

  • Bonjour mon garçon !

Je sursaute. Une femme s'approche de mon lit. Elle porte une tunique blanche parsemée de taches colorées – traces de potions ou de teintures. Ses cheveux mi-longs sont striés de mèches roses, violettes et vertes, comme si elle avait expérimenté plusieurs couleurs sans jamais les laver complètement. Elle a le visage rond, des lunettes fines sur le nez, et une expression bienveillante. Sur sa tunique, une étiquette brodée indique "Cordelia".

  • Où... où suis-je ?
  • À l'infirmerie de l'académie du Cœur Sacré.

L'académie du Cœur Sacré. Ce nom résonne étrangement familier. La dame en noir en avait parlé.

  • La dame en noir... la femme sur le pont. C'est elle qui m'a amené ici ?

L'infirmière esquisse un petit rire.

  • Dame en noir... Ce surnom lui va si bien. Oui, c'est bien Clotilde qui t'a ramené, exactement !

Une terrible migraine martèle mon crâne. L'infirmière consulte un bloc-notes, puis relève la tête vers moi.

  • Je dois t'ausculter pour m'assurer que tout va bien. Retire ton T-shirt, s'il te plaît.

Je me fige.

  • C'est... c'est obligé ?

Elle fronce légèrement les sourcils.

  • Oui, pourquoi ? Il y a un problème ?

J'hésite, la gorge serrée.

  • Je suis... je suis gros.

Une voix s'élève depuis un autre lit, quelques mètres plus loin. Féminine, claire, ferme.

  • Gros, sérieux ? On s'en fout du poids. L'essentiel c'est d'aller bien.

L'infirmière sourit doucement.

  • Elle a raison, tu sais.

Je me retourne vers la voix. Une fille est assise sur son lit, les jambes pendantes. Elle est grande – bien plus que moi, je le devine même assise. Ses cheveux bruns crépus sont tressés en plusieurs nattes qui lui tombent sur les épaules. Sa peau est très claire, presque pâle, contrastant avec la texture de ses cheveux. Elle me fixe d'un regard direct, sans gêne, un léger sourire en coin sur les lèvres.

L'infirmière se tourne vers elle.

  • Jeune fille, j’arrive te voir juste après, si tu veux bien ?

La fille hausse les épaules, visiblement amusée, mais ne dit rien de plus.

L'infirmière reporte son attention sur moi. Je retire mon T-shirt, mal à l'aise, mais elle ausculte rapidement, professionnelle, sans commentaire sur mon apparence.

  • Tout est en ordre, finit-elle par déclarer.

Elle range son stéthoscope, puis me regarde à nouveau, consultant son bloc-notes.

  • Dis-moi, te souviens-tu de ton prénom ?

Mon prénom. Je fouille ma mémoire. Je me souviens de ma mère, de Brunoy, de mon lycée. Je me souviens de chaque nom, chaque prénom. Sauf le mien. Une sensation étrange, comme un trou dans mes souvenirs.

  • Je... je ne m'en souviens plus.
  • C'est normal, ne t'inquiète pas. C'est un passage obligatoire ici. Dans cette académie, tu commences une nouvelle vie. Un nouveau prénom fait partie de ce nouveau départ.

Elle vérifie son bloc-notes.

  • Tu t'appelles désormais Léandre.
  • Léandre... Je répète ce nom, tente de me l'approprier.

La fille sur l'autre lit intervient, la voix teintée d'incrédulité.

  • C'est fou... Moi aussi j'ai oublié mon prénom. J’ai hâte d’entendre le mien du coup.

L'infirmière lui sourit chaleureusement et dépose un uniforme au pied de mon lit.

  • Tu peux te rhabiller, Léandre. Les autres t'attendent de l'autre côté.

Je me lève et examine les vêtements. Un pantalon bleu nuit, épais et résistant. Un chemisier noir à col droit, avec de petits boutons blancs aux poignets. Par-dessus, une veste bleu nuit souple. Sur la poitrine, un emblème brodé attire mon attention : une sorte d'étoile blanche à cinq branches avec un cœur aux reflets ambrés au centre, d'où s'élèvent deux ailes d’ange blanches.

Ça fait... étrangement officiel. A la limite entre le militaire et le saint.

J'enfile rapidement l'uniforme. Le tissu est confortable, bien plus que mes vieux vêtements du lycée. Je me sens différent dedans. Pas mieux, pas pire. Juste... différent.

Alors que je me dirige vers la sortie, j'entends l'infirmière s'approcher de la fille.

  • Bon, à ton tour maintenant.

Elle consulte son bloc-notes.

  • Tu t'appelles Laureline.
  • Laureline... La fille répète le nom, comme pour le goûter. Puis un sourire s'étire sur ses lèvres. "Hum, ça me plaît !"

Je franchis les portes, son prénom résonnant encore dans ma tête. Laureline.

Malgré la déception de mon reflet inchangé, quelque chose dans ses mots reste gravé. "On s'en fout du poids." Dit naturellement, spontanément, par une fille de mon âge. Comme une évidence.

Jamais personne ne m'avait parlé comme ça.

Le couloir est long, faiblement éclairé par des torches qui projettent des ombres mouvantes. Mes pas résonnent sur la pierre. Tout ici semble sortir d'un autre temps.

Malgré les mots de Laureline, le doute me rattrape. Une "nouvelle vie" ? Elle ressemble étrangement à l'ancienne...

Le corridor débouche soudain sur un hall immense qui me coupe le souffle. Un lustre en cristal gigantesque pend au plafond, illuminant un sol de marbre poli qui reflète la lumière comme un miroir. De chaque côté, des escaliers en colimaçon recouverts de tapis rouges montent vers des étages supérieurs, disparaissant dans la pénombre.

Une vingtaine d'adolescents sont dispersés dans le hall. Certains adossés aux murs, d'autres simplement debout, l'air perdu. Un silence étrange règne. Personne ne parle, comme si chacun était plongé dans ses propres pensées, tentant de comprendre où il se trouve.

Je m'avance prudemment, mes nouvelles bottes produisant un son feutré sur le marbre. Autour de moi, des visages que je ne connais pas. Un garçon roux aux yeux baissés, les mains enfoncées dans les poches de son uniforme. Une fille blonde qui serre les bras autour d'elle comme pour se protéger. Un grand type maigre qui fixe le plafond, la bouche entrouverte.

Mon regard finit par s'arrêter sur une fille, un peu à l'écart. Petite, cheveux châtains coupés au carré, yeux bleus. Elle est athlétique mais fine, gracieuse dans sa manière de se tenir. Ses mains, que je remarque lorsqu'elle les croise devant elle, portent les marques caractéristiques des gymnastes – de la corne sur les paumes, cicatrices des barres asymétriques. Son visage est joli mais fermé, concentré. Elle ne semble pas avoir peur, juste... pensive, comme si elle réfléchissait intensément à quelque chose.

Je cherche une place où me mettre, hésitant entre rester près de la porte ou m'enfoncer davantage dans le hall.

C'est alors que les portes situées en haut de l'escalier de droite s'ouvrent.

Un homme descend lentement les marches. Il porte une longue soutane noire dont les bords – col, manches, poches – sont ornés de broderies dorées. Sur le torse, un emblème se détache : un pentagramme blanc dans lequel repose un cœur aux reflets ambrés, d'où s'élèvent deux ailes d’ange blanches. Le même symbole que sur mon uniforme. Par-dessus, une cape d'un bleu profond s'étend sur ses épaules, retenue par des attaches en forme de croissant de lune. À sa taille, une ceinture ornée de symboles mystérieux retient quelques petites bourses et ce qui ressemble à un parchemin enroulé. Sa longue chevelure brune encadre un visage aux traits fins mais déterminés.

C'est comme si un personnage avait surgi directement d'un roman de fantasy. Mon cœur s'accélère d'excitation malgré ma confusion.

Derrière lui, une femme est restée en haut des escaliers. Depuis le balcon qui surplombe le hall, elle nous observe. Elle a le teint halé, des cheveux bruns ondulés mi-longs qui encadrent un visage aux traits énergiques et des yeux verts perçants. Elle porte une tenue d'aventurière – un mélange entre vêtements de roturière et équipement pratique, propre mais usé par le voyage. Des braies souples, une tunique serrée à la taille, des bottes montantes. Rien d'extravagant, mais quelque chose dans sa posture suggère qu'elle saurait se débrouiller dans n'importe quelle situation.

L'homme s'arrête au centre du hall, juste sous le grand lustre. Il nous observe un instant, son regard parcourant chacun de nos visages, puis sourit chaleureusement.

  • Bienvenue à l'académie du Cœur Sacré. Je me présente, je suis le directeur Galahad.

Sa voix est grave, posée, mais elle porte naturellement dans tout l'espace sans qu'il ait besoin de crier.

Des murmures s'élèvent immédiatement, brisant le silence qui régnait jusqu'alors. Je regarde autour de moi, voyant la confusion sur les visages des autres.

  • Vous avez vécu de lourdes épreuves. Mais à partir d’aujourd’hui tout sera différent.

Le silence retombe. Galahad nous laisse le temps d'absorber ses paroles avant de poursuivre.

  • Dans cette académie, nous vous offrons la possibilité de devenir la meilleure version de vous même. De…
  • Ce sont mes parents qui m'ont envoyé ici ? interrompt brutalement un adolescent au visage sévère, quelque part sur ma droite.

Le directeur le regarde calmement.

  • Non, vos parents n'y sont pour rien.
  • Alors qu'est-ce qu'on fait là ? lance une autre voix.
  • Vous avez été sélectionnés. Par des personnes qui ont vu en vous un potentiel que d'autres ne voyaient pas.
  • Un potentiel pour quoi ? demande quelqu'un d'autre.

Le directeur lève les yeux vers la femme restée en haut des escaliers, puis sourit à nouveau.

  • Plutôt que de vous convaincre avec de beaux discours, que diriez-vous d'une simple démonstration ?

D'un geste fluide, il se tourne vers elle.

  • Naliah, si tu veux bien.

La femme – Naliah – s'avance jusqu'à la rambarde du balcon. Elle nous observe un instant, son visage impassible ne trahissant aucune émotion.

Puis, sans la moindre hésitation, elle grimpe sur la rambarde. Elle se tient maintenant à plus de quatre mètres au-dessus de nous, en équilibre précaire.

Mon cœur bondit dans ma poitrine. Qu'est-ce qu'elle fait ?

Sans prévenir, elle plonge la tête la première dans le vide.

Des cris d'effroi s'élèvent autour de moi. Je sens mon propre cri se coincer dans ma gorge. Même si quatre mètres ne semblent pas si haut vus d'en bas, plonger ainsi tête première...

Mais au moment où son corps devrait percuter le sol, il disparaît. Complètement. Comme s'il s'était évaporé dans l'air.

Le silence qui suit est absolu. Nous regardons tous frénétiquement autour de nous, cherchant où elle a pu aller.

  • Je suis là !

Sa voix nous parvient d'en haut. Nous levons tous la tête pour l'apercevoir, confortablement assise sur le cadran d'une grande horloge accrochée au mur, à l'autre bout du hall.

Mon cœur bat à tout rompre. C'est... c'est de la magie. De la vraie magie. Ça existe vraiment.

Un sourire incrédule se dessine sur mes lèvres. Tous ces livres que j'ai lus, toutes ces histoires dans lesquelles je me réfugiais... ils avaient raison. La magie existe.

  • C'est bidon votre truc !

Un garçon se décolle du mur avec brutalité. Taille moyenne mais carrure athlétique, traits fins, typé asiatique, cheveux noirs comme du pétrole coupés très court. Son regard énervé balaie la salle avant de se fixer sur l'horloge, défiant.

  • Il y’a des projections d’images ou je ne sais pas quoi. Il pointe un doigt accusateur. "Mais c’est bidon, la magie n’existe pas."

Il a vraiment un côté rebelle, ce garçon.

Plusieurs élèves acquiescent, soulagés d'avoir une explication rationnelle.

Mon sourire s'efface. C'est vrai... la magie n'existe pas vraiment. Il doit y avoir une explication. Sans doute a-t-il raison, il doit y avoir des projecteurs qui nous montrent une image et non la vrai femme.

Malgré mon envie désespérée d'y croire, le doute s'installe.

Le directeur Galahad sourit, visiblement amusé par cette réaction.

  • Tu entends Naliah, apparemment tu n’es pas suffisamment convaincante.

D'un bond gracieux, Naliah se projette dans les airs depuis l'horloge. Mon cœur fait un nouveau bond – elle va tomber ! Mais en un clin d'œil, elle disparaît à nouveau pour réapparaître instantanément au centre du hall, à côté du directeur.

Cette fois, plusieurs élèves reculent d'un pas, moi y compris.

C'est alors qu'une voix s'élève depuis le fond du hall. Claire, directe. Pas suppliante – juste une question.

  • Et nos parents, on les reverra ?

Je me retourne. C'est la fille aux cheveux châtains coupés au carré. Elle s'est avancée de quelques pas, son visage toujours aussi concentré mais une inquiétude visible dans ses yeux bleus.

Le directeur Galahad s'apprête à répondre, mais Naliah est plus rapide.

En un éclair, elle disparaît du centre du hall. L'instant d'après, elle se matérialise directement devant la fille, à quelques centimètres.

Plusieurs élèves sursautent. Moi y compris. Même en l'ayant déjà vue faire, la soudaineté du mouvement reste troublante.

Naliah penche légèrement la tête, observant la fille avec un mélange de curiosité et de respect.

  • Quel est ton prénom ?

La fille hésite à peine.

  • Alhy. Apparemment….
  • Alhy. Naliah répète le nom, semblant le mémoriser. Puis son regard se fait plus intense, mais pas dur. "Tu ne les reverras pas. Jamais."

Le silence qui suit est pesant. Mon cœur se serre. Jamais ? Ma mère... je ne reverrai jamais ma mère ?

Alhy ne détourne pas les yeux, soutenant le regard de Naliah.

  • Mais en venant ici, poursuit Naliah avec une douceur presque troublante, "n'étais-tu pas prête à ce sacrifice ?"

Alhy ouvre la bouche, la referme. Son visage trahit un conflit intérieur – quelque chose entre le regret et la résolution. Puis, lentement, elle acquiesce.

  • Si. Je crois que oui.

Moi aussi, je crois. Quand j'ai suivi la dame en noir sur ce pont, je savais au fond de moi que je ne reviendrais pas. Mais l'entendre dire à voix haute... c'est différent. Plus réel. Plus définitif.

Naliah pose brièvement une main sur son épaule, un geste presque maternel, puis reste à ses côtés au lieu de repartir vers le directeur.

Un mouvement attire mon attention en haut des escaliers. Un vieil homme descend les marches d'un pas lent mais assuré. Il porte une longue soutane qui évoque un mélange entre habit de moine et tenue d'alchimiste, avec de multiples poches et des broderies étranges sur les manches. Ses cheveux courts grisonnants révèlent une calvitie au centre du crâne, à la manière des moines d'autrefois. Une fine moustache orne sa lèvre supérieure, et ses sourcils broussailleux donnent à son visage ridé une expression à la fois bienveillante et malicieuse.

Il s'arrête en haut des escaliers, nous observant avec un petit sourire.

  • Mes jeunes amis, commence-t-il d'une voix chevrotante mais claire, "laissez-moi vous montrer quelque chose de fascinant..."

Il lève une main noueuse, et soudain, quelque chose se matérialise en haut des escaliers derrière lui.

Un loup. Mais pas n'importe quel loup.

La créature est massive, deux à trois mètres de hauteur au garrot. Son épaisse fourrure est d'un bleu profond, presque surnaturel, qui semble absorber et refléter la lumière du lustre. Sur son front, une unique corne s'élève, blanche comme l'ivoire, rappelant celle d'une licorne. Ses yeux sont d'un noir profond, insondables, fixés sur nous avec une intensité troublante.

La créature bondit.

Des cris s'élèvent immédiatement. Plusieurs élèves reculent précipitamment, certains se heurtant les uns aux autres dans leur panique. Le loup atterrit en plein centre du hall avec un bruit sourd qui fait vibrer le sol de marbre.

  • N'ayez crainte, poursuit le vieil homme depuis les escaliers, levant les mains dans un geste apaisant. "Ce que vous voyez n'est qu'une—"

Mais je ne l'écoute plus. Comme la plupart des autres, je recule vers les murs, le cœur battant à tout rompre. Le loup tourne lentement la tête, balayant la salle de son regard noir insondable.

Quelqu'un hurle. Une fille se cache derrière un garçon plus grand. Le rebelle aux cheveux noirs a reculé lui aussi, les poings serrés, prêt à se défendre.

"—projection de ma volonté, une illusion certes, mais qui peut sembler tout à fait…"

Un mouvement attire mon attention. Une fille s'avance.

Non, pas s'avance. Elle marche calmement vers le loup, ignorant complètement les paroles du vieil homme, ignorant les cris d'avertissement des autres élèves.

  • Elle est tarée ! crie quelqu'un.
  • Elle va se faire bouffer ! hurle un autre.

Mais elle ne s'arrête pas. Grande, bien plus grande que la plupart d'entre nous, elle s'approche de la créature avec une assurance tranquille. Ses cheveux bruns crépus tressés en plusieurs nattes se balancent légèrement à chaque pas.

Laureline. C'est Laureline, la fille de l'infirmerie.

Mon cœur bat plus vite. Qu'est-ce qu'elle fait ? Le loup est immense, menaçant, et elle marche vers lui comme si de rien n'était.

Le vieil homme s'interrompt dans son explication, observant la scène avec intérêt.

Laureline s'arrête juste devant le loup. La créature la domine de toute sa hauteur, ses yeux noirs plongés dans les siens. Elle ne tremble pas. Elle ne recule pas.

Je retiens mon souffle. Tout le monde autour de moi est figé, terrorisé. Mais elle... elle reste là, calme, comme si affronter un monstre était la chose la plus naturelle du monde.

Lentement, elle tend la main vers la fourrure bleutée.

  • Sérieux ! Elle va vraiment le toucher ? souffle quelqu'un près de moi.

Elle n'a pas peur. Pas une seconde d'hésitation. Juste... du courage pur.

Ses doigts effleurent le pelage.

L'instant d'après, le loup disparaît. Pas comme Naliah, dans un mouvement instantané. Non, il se dissout, sa forme massive se fragmentant en volutes de brouillard qui s'évaporent dans l'air en quelques secondes.

Le silence qui suit est absolu.

Laureline reste là, la main encore tendue vers l'endroit où se trouvait la créature, l'air presque déçu.

Je la fixe, incapable de détourner le regard. Cette fille... elle vient de faire quelque chose que personne d'autre dans cette salle n'aurait osé. Pas même moi, qui rêvais de magie et d'aventures. Face au danger réel, j'ai reculé avec les autres.

Mais elle, non.

Elle n'a pas eu peur. Elle a juste... foncé.

Le vieil homme descend les dernières marches, un large sourire illuminant son visage ridé.

  • Fascinant ! Tu savais qu'il s'agissait d'une illusion ?

Laureline se retourne vers lui, haussant les épaules.

  • Non. J'adore les loups, juste.

Un rire grave s'échappe du vieil homme.

  • Remarquable ! Je suis le professeur Flinch, et je n’avais jamais vu un élève s’approcher ainsi de mes créatures illusoires…

Un grondement sourd interrompt ses paroles. Non, pas un grondement. Le bruit de portes massives s'ouvrant violemment.

Tous les regards se tournent vers l'entrée principale du hall. Les immenses portes de bois se sont ouvertes, laissant entrer trois silhouettes.

L'homme en tête est imposant. Grand, très grand, avec une carrure de combattant qui se devine même sous son veston parfaitement ajusté. Ses cheveux blonds sont coupés courts, dressés en pics désordonnés. Une cicatrice barre sa joue droite, donnant à son visage carré une expression dure. Il porte un pantalon et un veston sombres, mais ce n'est pas une tenue de cérémonie – c'est l'habit d'un guerrier qui a simplement troqué son armure pour quelque chose de plus pratique.

Deux femmes l'accompagnent, mais je ne les distingue pas bien dans la lumière qui filtre derrière elles.

  • Alors, déclare l'homme d'une voix rocailleuse qui résonne dans tout le hall, "les élèves sont tous réveillés ?"

Il avance dans le hall d'un pas conquérant. Plusieurs élèves se trouvent sur son chemin.

  • Bougez, ordonne-t-il simplement.

Des arcs électriques se mettent à crépiter autour de lui. De petits éclairs bleutés dansent le long de ses bras, sautent entre ses doigts. L'air semble se charger d'électricité statique, faisant se dresser les cheveux sur ma nuque.

Les élèves s'écartent précipitamment, certains trébuchant dans leur hâte. L'homme passe au milieu d'eux sans même les regarder, les éclairs crépitant autour de lui comme un avertissement. Il s'arrête au centre du hall.

Un petit rire s'échappe de la professeure Naliah, toujours près d'Alhy et donc pas très loin de moi. Elle lève les yeux au ciel avec un sourire amusé.

  • Satané Raiden ! Il faut toujours qu'il en fasse des caisses.

Elle n'a pas murmuré vraiment – elle l'a dit à voix normale, comme si elle ne retenait pas ses mots. Comme si l'amusement était trop fort pour rester silencieux.

Malgré la tension de la situation, je sens un sourire nerveux se dessiner sur mes lèvres.

Le regard de l’homme aux arcs électriques balaye l'assemblée d'élèves avec une intensité qui me fait frissonner. Ce n'est pas de la curiosité – c'est de l'évaluation. Comme s'il jaugeait notre valeur d'un simple coup d'œil.

Les éclairs autour de lui s'éteignent progressivement, disparaissant dans l'air avec un dernier crépitement. Il croise à nouveau les bras sur son torse massif, un sourire en coin se dessinant sur son visage balafré.

  • Intéressant, marmonne-t-il d'une voix grave.

Les deux femmes qui l'accompagnent se tiennent légèrement en retrait. L'une, vêtue d'une longue robe ornée de symboles géométriques, nous observe avec une expression indéchiffrable. L'autre, dans son armure de cuir renforcé, semble compter silencieusement le nombre d'élèves restants.

Sans doute des professeurs qui jaugent leurs futurs élèves.

Le directeur Galahad laisse le silence s'installer un moment, puis fait un pas en avant, attirant à nouveau l'attention sur lui.

  • Maintenant que vous avez vu ce que nous pouvons vous offrir, vous devez faire un choix.

Il laisse ses mots résonner dans le hall avant de poursuivre.

  • Deux chemins s'offrent à vous. Le premier : vous restez ici, apprenez la magie, devenez ce que vous êtes destinés à être. Le second : vous partez. Vous retournez à votre ancienne vie. Vos souvenirs de cet endroit seront effacés, comme si rien de tout cela n'avait jamais existé.

Un silence pesant s'installe. Je sens la tension monter autour de moi. Plusieurs élèves échangent des regards inquiets.

  • Ceux qui souhaitent partir peuvent se diriger vers l'infirmerie. Cordelia préparera votre retour.

Personne ne bouge d'abord. Puis, lentement, un garçon roux – celui que j'avais remarqué en arrivant – se détache du mur. Il garde la tête baissée, les épaules rentrées.

  • Je... je veux rentrer chez moi.

Sa voix tremble. Il ne regarde personne, avance vers les portes d'où je suis venu. Le directeur Galahad hoche simplement la tête.

  • Très bien mon garçon, c'est ton droit. Cordelia t'attend.

Il disparaît dans le couloir. Quelques élèves le suivent du regard, hésitants. Une fille blonde serre ses bras plus fort autour d'elle, comme si elle aussi envisageait de partir.

Galahad attend que le silence retombe avant de reprendre, sa voix se faisant plus grave.

  • Je préfère vous prévenir, aucun retour en arrière ne sera possible. Une fois ce choix fait, vous ne pourrez plus changer d'avis. Votre ancienne vie disparaîtra définitivement. Réfléchissez bien.

Mon cœur bat plus fort. Aucun retour en arrière possible. Plus jamais revoir ma chambre, ma maison, ma famille… ma mère… Abandonner des personnes qui m'aiment et qui comptent pour moi. C'est un choix très difficile.

Ou peut-être pas tant que cela finalement…

Cette vie que je laisse derrière moi, c'était quoi exactement ? Alex qui me frappait. Sarah qui me trahissait. Des couloirs où je marchais tête baissée en espérant me faire oublier. Une chambre où je me réfugiais dans des livres parce que la réalité était insupportable.

Et puis il s'agit de magie. J'en ai toujours rêvé. Comme si je sentais qu'un jour j'étais destiné à l'utiliser pour venir en aide à ceux qui en ont besoin.

Je l'ai vue de mes propres yeux : Naliah qui se téléporte, le loup qui se dissout en brume, les éclairs de cet homme imposant. Tout ce que j'ai lu dans mes livres existe vraiment.

La dame en noir m'avait promis un nouveau départ. Même si pour l'instant mon reflet n'a pas changé, même si je doute encore... comment pourrais-je laisser passer cette chance ?

Non. Je ne reculerai pas. Je suis trop curieux de découvrir cet endroit, d'apprendre la magie, de comprendre ce que je peux devenir.

  • Bien, déclare finalement le directeur Galahad après un long moment. "Ceux qui restent, le professeur Flinch va vous conduire au réfectoire. Un banquet de bienvenue vous y attend."

Le vieil homme aux sourcils broussailleux s'avance, son sourire bienveillant toujours aux lèvres.

  • Par ici, mes jeunes amis. Suivez-moi.

Les élèves commencent à se regrouper. Je m'apprête à me joindre au mouvement quand une voix familière s'élève à côté de moi.

  • Ah tiens, te revoilà !

Je me retourne. Laureline se tient là, ses nattes se balançant légèrement alors qu'elle penche la tête avec un sourire. Ses yeux brillent d'excitation.

  • Alors toi aussi tu as hâte d'en savoir plus sur la magie ? Ça a l'air trop bien, jamais j'aurais cru que ça existe vraiment !

Je cligne des yeux, surpris. Elle me parle comme si... comme si on se connaissait déjà. Pas de gêne, pas de distance. Juste cette spontanéité naturelle, comme si mon apparence – mon poids, mes cheveux longs, ma timidité habituelle – ne comptait pas du tout pour elle.

C'est tellement rafraîchissant que j'en reste un instant sans voix.

  • Euh... oui. Oui, j'ai toujours rêvé que la magie soit réelle.
  • Pareil ! Elle sourit plus largement. "Bon, on y va ? Je meurs de faim."

Elle se met en marche sans attendre ma réponse, et je la suis presque malgré moi, encore un peu étourdi par cette interaction si simple, si... normale.

Nous rejoignons le groupe d'élèves qui suit le professeur Flinch dans un large couloir orné de tapisseries et de toiles représentant des scènes de batailles et de créatures fantastiques. Des torches fixées aux murs diffusent une lumière chaude et dansante.

  • L'académie du Cœur Sacré a été fondée il y a un siècle, commence le professeur Flinch de sa voix chevrotante mais claire. "Elle a pour vocation d'accueillir des jeunes comme vous dotés d'un potentiel magique et de les former à maîtriser leurs pouvoirs."

Laureline se penche légèrement vers moi, murmurant :

  • Tu crois qu'on aura tous des pouvoirs différents ?
  • Peut-être, chuchoté-je en retour. "En tout cas, les professeurs n'ont pas l'air d'avoir les mêmes pouvoirs..."
  • C'est vrai, t'as raison ! Naliah, je crois… semblait pouvoir se téléporter alors que le professeur Flinch peut créer des illusions si j'ai bien compris.
  • Oui et celui qui est arrivé après avec les deux femmes je crois qu'il peut maîtriser la foudre…
  • La foudre !? Ça doit être trop stylé ça ! Tu voudrais quoi toi comme pouvoir ?

Je souris malgré moi.

  • Contrôler le temps ou devenir invisible… Je ne sais pas…

Elle rit doucement.

  • Invisible sérieux, c'est nul c'est juste utile pour se cacher ça !

Sa remarque pourrait être blessante, mais son ton est taquin, sans méchanceté. Et quelque part, elle a raison.

Le couloir débouche sur une immense cour intérieure qui me coupe le souffle. L'endroit ressemble à un cloître d'église – des arcades de pierre forment un carré parfait autour d'un jardin central. Au centre, deux grandes fontaines de pierre se font face. L'eau s'écoule de têtes de dragon sculptées, leurs gueules ouvertes crachant des jets cristallins qui retombent dans de larges bassins circulaires. Des colonnes élancées soutiennent les galeries couvertes qui entourent l'espace, et des vitraux colorés ornent les murs du fond, projetant des taches de lumière rouge, bleue et dorée sur les dalles de pierre.

  • Wow, souffle Laureline.

Le groupe traverse la cour en silence, comme si la solennité des lieux imposait le respect. Nos pas résonnent sous les arcades.

De l'autre côté de la cour se dresse un autre bâtiment, massif et imposant. Un clocher s'élève au-dessus, sa flèche pointant vers le ciel. Des cloches de bronze brillent faiblement dans l'ombre.

Le professeur Flinch nous conduit vers une large porte en bois sculpté. Il la pousse, révélant une salle immense au plafond voûté.

Le réfectoire.

De longues tables en bois sombre s'alignent parallèlement – trois ou quatre au total, chacune pouvant accueillir une quinzaine de personnes. Au fond de la salle, une estrade surélevée supporte une table plus petite, visiblement réservée aux professeurs. Sept chaises y sont disposées, celle du centre légèrement plus ornée que les autres.

Des bannières pendent des poutres, arborant l'emblème de l'académie brodé : le pentagramme blanc avec son cœur aux reflets ambrés et ses ailes stylisées. Des lustres semblables à celui du hall principal diffusent une lumière dorée et chaleureuse.

Mais ce qui attire vraiment mon attention, ce sont les plats.

Les tables croulent littéralement sous la nourriture. Des rôtis fumants, des légumes grillés, des pains dorés, des fromages, des fruits...

Je fronce les sourcils. Certains fruits me semblent familiers – des pommes, des raisins, des poires. Mais d'autres... Je ne les ai jamais vus. Un fruit ovale d'un bleu profond, presque luminescent. Un autre qui ressemble à une orange mais avec une peau couverte de picots. Des baies violettes regroupées en grappes triangulaires.

C'est étrange. Où ont-ils trouvé ces...

Du personnel s'affaire encore autour des tables. Ils portent des tenues singulières – des tuniques longues cintrées à la taille par des ceintures de cuir tressé, des pantalons amples rentrés dans des bottes montantes. J’ai l’impression d’être dans une fête costumée sur le thème médiéval.

L'un d'eux passe près de moi, portant une carafe. Je remarque qu’il porte une montre à gousset à sa ceinture.

Où suis-je exactement ? Ces fruits, ces gens, ces tenues... rien de tout ça n'a l'air... français.

  • Installez-vous où vous le souhaitez, dit Flinch avec un geste large, interrompant mes pensées. "Les professeurs vous rejoindront dans un instant."

Les élèves hésitent un moment, puis commencent à se diriger vers les tables. Certains restent groupés, d'autres cherchent des places isolées.

Laureline m'attrape par la manche.

  • Viens, on se met là.

Elle me tire vers une place au milieu d'une des tables, ni trop près de l'estrade, ni trop loin. Je m'assieds à côté d'elle, encore un peu surpris qu'elle ait choisi de rester avec moi.

Autour de nous, les autres élèves s'installent progressivement. Je reconnais quelques visages – la fille aux cheveux châtains, Alhy, qui s'assoit un peu plus loin. Le rebelle aux cheveux noirs qui reste debout, adossé contre un mur, bras croisés. La fille blonde qui se recroqueville à l'extrémité d'une table.

Les portes du fond s'ouvrent. Les professeurs entrent en file.

D'abord le directeur Galahad, sa cape bleue flottant derrière lui. Puis Naliah, toujours dans sa tenue d'aventurière. Le grand blond aux éclairs – Raiden, je suppose. Le professeur Flinch qui nous a guidés. Et enfin, les deux femmes que je n'ai pas encore bien vues.

Ils prennent place à la petite table , le directeur Galahad s'installant au centre. Une chaise reste vide, sans doute celle de l’infirmière Cordélia.

Le directeur se lève, attendant que le silence se fasse. Son regard balaie la salle, s'attardant sur chacun de nos visages.

  • Avant de prendre part à ce festin, je tenais à vous souhaitez une nouvelle fois la bienvenue dans notre académie. Ce soir, mangez, prenez des forces, reposez-vous, car les cours débuteront dès demain. Si vous voulez maîtriser la magie, il vous faudra travailler dur, vous dépasser, repousser vos limites. Rien ne vous sera offert – tout devra être mérité.

Il marque une pause, puis son expression se fait plus chaleureuse.

  • Enfin n’y pensez pas, vous verrez tout cela demain.

Il se rassoit. Aussitôt, les élèves commencent à se servir, mais une étrange tension règne. Les conversations sont rares, hésitantes. La plupart se contentent de se dévisager mutuellement, comme s'ils essayaient de comprendre qui sont ces inconnus avec qui ils vont partager cette nouvelle vie.

Je ne sais pas trop où j'ai mis les pieds, et visiblement, je ne suis pas le seul.

Quelques exceptions, tout de même. À une table voisine, un grand garçon chauve, robuste, discute avec une fille avec de longs cheveux blonds, aux yeux bleus qui fait penser aux princesses de contes de fées. Ils semblent déjà à l'aise.

Plus loin, Alhy ne parle pas beaucoup, mais elle sourit à quelques élèves qui tentent d'engager la conversation avec elle.

  • Alors, commence Laureline en se servant généreusement, "tu viens d'où ?"
  • De la région parisienne. Et toi ?
  • De la Réunion.
  • C'est... loin…

Elle rit.

  • Carrément ! D’ailleurs je n’imaginais pas la France métropolitaine comme ça… J’avais plus en tête des villes comme Paris, Marseille ou même Bordeaux. Tu as une idée d’où on se trouve toi ?
  • Non…

Elle a raison. Cet endroit ne ressemble à rien de ce que je connais.

Je me sers un peu de légumes grillés, un morceau de pain. Pas trop. Juste de quoi ne pas paraître bizarre.

  • Tu faisais quoi, là-bas ? demandé-je.
  • Après le lycée, j'aimais bien aller surfer un peu. Et toi ?

Surfer. J'essaie d'imaginer les gens de mon lycée sortir avec leur planche de surf à la main pour aller sur l'Yerres. L'image est tellement absurde que je retiens un sourire. Une chose est sûre : on a le même âge, mais clairement nous n'avions pas les mêmes vies.

  • Moi c'était plutôt jeux vidéos et livres.
  • La chance ! Mes parents ne voulaient pas que j'aie de console. Pour jouer je prenais l'ordi de ma sœur, mais bon, elle m'engueulait dès qu'elle rentrait.

Elle rit à ce souvenir, puis se ressert de légumes.

Je n'ose pas trop lancer d'autres conversations de peur de la saouler. Alors je reste silencieux, me contentant de l'observer discrètement pendant qu'elle mange avec appétit. Elle semble tellement à l'aise, tellement naturelle. Moi, je picore toujours mon assiette, cachant chaque bouchée.

  • Mais tu n'as rien mangé, là.

Je lève les yeux, surpris qu'elle ait remarqué.

  • Si, j'ai mangé.
  • À peine. Allez, sers-toi. Regarde-moi tout ça, c'est un festin !

Elle me tend un plat de viande rôtie. J'hésite, puis me sers une petite portion. Pas trop. Juste aszez pour qu'elle arrête de me regarder comme ça.

Je mange lentement, mesurant chaque bouchée. Autour de moi, certains se goinfrent sans gêne. Moi, je me cache. Je me retiens. Une vieille habitude.

Mon regard balaie la salle. Les tables, les élèves, les professeurs... Quelque chose me frappe soudain. Nous sommes combien, là ? Vingt-cinq ? Trente maximum ? Et à part nous, personne. Pas d'autres élèves, pas d'autres promotions. Juste nous.

Nous serions les seuls dans toute cette académie immense ?

Cette pensée me met mal à l'aise, mais je ne saurais dire pourquoi.

Le banquet dure un peu plus d'une heure. Progressivement, les discussions s'animent un peu, les élèves se détendent. Mais l'ambiance reste étrange, comme si personne n'arrivait vraiment à croire à ce qui nous arrive.

Finalement, le directeur Galahad se lève à nouveau.

  • Il est temps de rejoindre vos chambres. Les Professeurs Naliah et Flinch vont vous conduire à vos dortoirs.

Les deux professeurs se lèvent. La professeure Naliah fait signe aux filles de la suivre, tandis que le professeur Flinch nous indique de le suivre, nous les garçons.

Laureline me fait un petit signe de la main avant de partir avec son groupe.

  • À demain, Léandre !
  • À demain.

Je rejoins le groupe de garçons. Une quinzaine, peut-être. Le professeur Flinch nous guide hors du réfectoire, traversant à nouveau la cour du cloître. Mais cette fois, au lieu de continuer tout droit, il bifurque sur la gauche.

  • Les dortoirs des garçons sont ici, explique-t-il en désignant une série de portes alignées le long de la galerie couverte. "Les filles occupent le côté droit. Vous êtes deux par chambre. Vos noms sont inscrits sur les portes."

Il nous conduit d'abord vers une autre porte.

  • Avant toute chose, voici les douches. Communes à tous les garçons.

Il pousse la porte, révélant une grande salle carrelée. Des pommeaux de douche alignés le long des murs. Pas de séparations. Pas d'intimité.

Mon cœur se serre. Des douches communes. Bien sûr. Évidemment.

Je vais devoir me déshabiller devant tout le monde. Montrer mon corps. Subir les regards, les remarques, peut-être les rires.

  • Vous aurez accès aux douches toute la journée, poursuit le professeur Flinch, ignorant ma panique croissante. "Veillez à maintenir les lieux propres."

Il referme la porte et nous conduit vers les chambres. Chaque élève s’arrête lorsqu’il voit son prénom écrit sur la porte.

Je cherche le mien et finalement, je le trouve : Léandre & Aze.

Je pousse la porte, découvrant une petite chambre fonctionnelle. Deux lits étroits disposés symétriquement de chaque côté de la pièce. Deux armoires identiques. Deux bureaux avec leurs chaises. Tout est parfaitement équilibré, presque austère.

Un garçon me suit de près et me dépasse même. Il se jette à toute vitesse sur l’un des lits. Puis après quelques instants, il lève la tête et me sourit largement.

  • Enchanté, moi c’est Aze !

Il a la peau brune, des cheveux courts bien coiffés, une barbe naissante soigneusement taillée, et des yeux verts pétillants derrière des lunettes rondes. Il a une carrure sportive, dense – pas énorme, mais on sent qu'il a de la force.

  • Euh... enchanté, moi c’est Léandre.
  • Cool ! Si je comprends bien, on va devenir colocataire.

Il se lève d'un bond et me tend la main. Je la serre, un peu déstabilisé par son enthousiasme.

  • Désolé pour toi, il parait que je ronfle fort ! me lance-t-il en exécutant un petit ronflement d’exemple

Instinctivement je souris.

  • Regarde, j’ai ramené des petits trucs, on n'allait pas gâcher toute cette nourriture !

Il sort de son sac quelques fruits – des pommes, des poires, et l'un de ces fruits étranges que j'ai vus au réfectoire, celui avec la peau bleutée.

  • T’en veux ? On partage ?
  • Non merci, ça va. J'ai déjà bien mangé.

Malheureusement, je ne sais pas si c’est mon estomac qui a vu la nourriture ou simplement si c’est le fait de mentir, mais j’entends des petits grondements.

  • T’es sûr de toi ? J’ai l’impression que ton estomac dit le contraire.

Il croque dans une pomme avec entrain et m’en jette une avant de s'assoir en tailleur sur son lit.

  • Merci.

Nous sommes que tous les deux, et un sentiment de sécurité étonnant m’envahit. Je me prends à manger la pomme normalement sans même me soucier d’un quelconque retour éventuel.

  • Alors, t'es d'où ? me demande-t-il.
  • Région parisienne et toi ?
  • Cool ! Moi je viens de Nantes. Mais revenons-en à toi, j’ai plein de questions sur Paris.

Il me lance un sourire, un peu taquin comme s’il allait me torturer de questions. Heureusement le professeur Flinch l’interrompt en toquant à la porte avant qu’il ne puisse commencer.

  • Couvre-feu dans dix minutes, mes jeunes amis. Allez vous préparer pour la nuit.

Aze bondit de son lit.

  • Déjà !? Bon tant pis je te ferai mon interrogatoire plus tard. Allons se brosser les dents.

Nous rejoignons les autres garçons dans une petite salle attenante aux douches. Des lavabos alignés, des miroirs. Tout le monde se presse, se bouscule un peu, dans une ambiance étrangement silencieuse.

Je me brosse les dents rapidement, évitant de croiser les regards dans le miroir.

De retour dans la chambre, Aze retire son uniforme et le jette sur sa chaise. Puis il se glisse sous ses draps avec un soupir de satisfaction.

  • Ça sent le propre ! J’adore cette odeur.

De mon côté, je retire mon uniforme délicatement et prends bien soin de me retourner pour ne pas qu’il me voit, ou peut-être pour ne pas croiser son regard qui me juge. Je prends le pyjama qui a été déposé sur mon lit et je l’enfile le plus rapidement possible.

J'éteins la petite lampe sur mon bureau. L'obscurité envahit la pièce. Seul un rai de lumière lunaire filtre par la petite fenêtre.

En allant me coucher je l’entends me dire : “Première nuit dans une académie de magie. C'est dingue, quand même."

  • Ouais. C'est dingue.

Je m'allonge sur mon lit, fixant le plafond invisible dans l'obscurité.

Dans le lit d'à côté, Aze ronfle déjà doucement, comme si dormir dans une académie de magie était la chose la plus naturelle du monde. Moi, je n'arrive pas à fermer les yeux. Trop de questions tourbillonnent dans ma tête.

Ma mère doit être inquiète. Ou peut-être qu'elle ne se souvient déjà plus de moi. Cette pensée me serre le cœur, mais quelque chose d'autre la repousse – le souvenir de Laureline. "On s'en fout du poids." Personne ne m'avait jamais dit ça. Et la magie, la vraie magie... elle existe. Je l'ai vue de mes propres yeux.

Demain, les cours commencent.

Je ferme les yeux.

Nouvelle vie. Nouveau départ.

Pour le meilleur ou pour le pire.

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