Chapitre III : L’académie du Cœur Sacré
Un grondement sourd me tire du sommeil. Quelque chose vibre. Mon lit tremble légèrement, comme si un moteur s'était mis en marche en dessous.
Je pose instinctivement les pieds au sol. Le tremblement s'arrête immédiatement.
Qu'est-ce que...?
Un grognement s'élève du lit d'à côté. Aze se retourne, enfouissant sa tête sous l'oreiller. Son lit, lui, continue de vibrer – doucement d'abord, puis de plus en plus fort.
- Aze, je murmure. "Je crois qu'il faut se lever."
- Mmmmh... cinq minutes...
Les vibrations s'intensifient. Le lit d'Aze tremble maintenant violemment, les pieds raclant le sol de pierre.
- Aze, vraiment, je pense que…
CRAC.
Le lit se renverse brusquement sur le côté, projetant Aze sur le sol dans un enchevêtrement de draps et de membres nus.
- PUTAIN !
Il reste là, par terre, complètement ahuri, cherchant ses lunettes à tâtons. Il les trouve finalement près de son oreiller et les enfile, révélant des yeux encore ensommeillés.
- C'est une blague ?
Je ne peux pas m'empêcher de rire.
- Je crois que c'est le réveil.
- Le RÉVEIL ? Aze se redresse péniblement, sans se soucier de sa nudité, frottant son postérieur endolori. "C'est quoi ce délire ? On peut pas juste avoir une cloche normale ?"
- Bienvenue à l'académie de magie ?
Il me fusille du regard, mais un sourire finit par percer. "Ah ah, super drôle ta blague... la prochaine fois, tu me préviens avant que je me fasse éjecter."
Le lit se remet lentement en position normale, comme si de rien n'était.
Aze attrape un caleçon dans son armoire et l'enfile rapidement. "Bon, allez, direction les douches."
J'ouvre mon armoire, saisis ma serviette, un gant de toilette propre, et mon uniforme soigneusement plié. Mon cœur commence déjà à battre plus fort.
Nous sortons de la chambre et rejoignons le flot d'autres garçons qui se dirigent vers la salle de bain commune. En ouvrant la porte, c'est le chaos. Une quinzaine de garçons s'entassent près des douches – certains déjà sous les pommeaux, d'autres qui se déshabillent, d'autres encore qui attendent leur tour. L'air est saturé de vapeur et de bruit – l'eau qui coule, les conversations qui s'entremêlent, le claquement des portes de casiers.
Mon estomac se noue.
Aze retire son caleçon sans gêne et se dirige vers un pommeau qui vient de se libérer. Les autres garçons font de même – certains encore somnolents, d'autres déjà habillés, la plupart entre les deux. Personne ne regarde personne. C'est juste... une douche.
Mais moi, je ne peux pas. Pas comme ça. Pas devant eux.
Je reste près de l'entrée, serrant ma serviette contre moi, cherchant désespérément une solution, un moyen d'échapper à ça.
C'est alors que la voix du professeur Flinch résonne depuis le couloir : "Allez les jeunes ! Dans cinq minutes, vous devez être dans le réfectoire pour le petit-déjeuner !"
Cinq minutes. Seulement cinq minutes.
Plusieurs garçons qui avaient déjà fini se pressent de sortir, s'essuyant rapidement. D'autres grognent, déçus. Aze, sous son pommeau, lève les yeux au ciel.
- Sérieux ? J'aime bien prendre mon temps, moi... Il commence quand même à se savonner plus rapidement.
C'est ma chance.
Je me précipite vers les lavabos, pose mon uniforme sur le rebord. Je prends le gant de toilette, le passe sous l'eau chaude, ajoute du savon. Puis, sans retirer mon pyjama, je me lave rapidement les dessous de bras, le visage, le cou. L'eau savonneuse trempe un peu mon haut de pyjama, mais tant pis.
Autour de moi, c'est la panique organisée. Certains sortent des douches en courant, d'autres s'habillent à moitié mouillés, tout le monde se bouscule.
Je rince le gant, m'essuie rapidement la tête avec ma serviette, et sors de la salle avant qu'Aze ou qui que ce soit ne remarque mon absence.
De retour dans la chambre, j'enfile mon uniforme à toute vitesse. Le pantalon bleu nuit, la chemise blanche, la veste avec l'emblème. Mes mains tremblent légèrement, mais c'est de soulagement plus que d'angoisse.
J'ai réussi. J'ai évité la douche commune.
La porte s'ouvre brusquement. Aze entre en trombe, encore humide par endroits – des gouttes d'eau perlent dans ses cheveux, son cou n'est pas complètement essuyé. Il enfile son uniforme à la va-vite, boutonnant sa chemise de travers.
- Putain, t'as été rapide... dit-il en ajustant ses lunettes qui glissent sur son nez encore humide.
- Ouais, je me doucherai mieux ce soir. Là j'ai fait juste le nécessaire.
Aze hoche la tête, trop pressé pour approfondir.
- Allez, on y va. J'ai trop faim.
Nous sortons de la chambre, rejoignant les autres garçons qui se pressent vers le réfectoire. Mon cœur bat encore vite, mais cette fois de soulagement.
Pour aujourd'hui, j'ai gagné.
Le réfectoire est déjà animé quand nous y arrivons. La grande salle avec ses tables en bois massif et ses bannières ornées de l'emblème de l'académie baigne dans une lumière dorée provenant des hauts vitraux. L'odeur du pain frais et des fruits mélangée à celle du thé chaud crée une atmosphère presque réconfortante.
Mon regard balaie rapidement la salle, cherchant un visage familier. Je repère Laureline assise à une table près des fenêtres, ses nattes se balançant légèrement alors qu'elle se penche pour attraper quelque chose.
- Viens, je dis à Aze, me dirigeant vers elle.
Elle lève la tête à notre approche et nous fait un grand sourire.
- Salut Léandre ! Bien dormi ?
- Plutôt, oui. Et toi ?
- Impec ! Ma colocataire ronfle, mais rien de grave. Elle se tourne vers Aze avec curiosité. "Et toi, t’es qui ?"
Aze me regarde, sourcils levés.
- Bah alors, tu me présentes pas ?
- Euh, oui. Laureline, voici Aze, mon colocataire.
- Enchanté ! dit Aze en s'installant avec enthousiasme. Je compatis pour ta colocataire, moi aussi Léandre a ronflé toute la nuit.
- Quoi !? Mais je ne ronfle pas…
- Je plaisante !
Laureline rit, avant de nous inviter à s’asseoir à côté d’elle.
Je m'installe et commence à me servir, prenant prudemment une brioche et quelques fruits. Aze, lui, remplit son assiette généreusement – pain, confitures, fruits, ce qui ressemble à des céréales...
- T'as faim toi ! commente Laureline, amusée.
- Carrément ! Je sais pas pourquoi, mais depuis hier, j'ai la dalle.
Leur conversation s'anime naturellement. Aze pose mille questions sur la Réunion, Laureline raconte des anecdotes de surf, et je les écoute avec un étrange sentiment de paix. Pour la première fois depuis longtemps, je ne me sens pas obligé de participer activement. Je peux juste... être là.
C'est alors qu'une voix tonitruante explose à côté de moi, me faisant sursauter si violemment que je manque de renverser mon verre.
- ANÉMONE ! Je t'ai gardé une place !
Mon voisin, un grand gars chauve et massif fait de grands gestes vers l'entrée. Sa voix porte dans toute la salle, plusieurs têtes se tournent. Il doit mesurer près de deux mètres, avec des épaules larges et une carrure impressionnante.
Une fille blonde traverse le réfectoire. Longs cheveux ondulés, yeux bleus, allure de princesse de conte de fées. Elle sourit au chauve et s'approche avec une autre fille aux cheveux châtains coupés au carré.
- Tiens Ivar, ça va ? dit la blonde en s'approchant. “Je te présente ma colocataire, Alhy.”
Alhy. Je me souvenais bien de son nom. Cette fille aux cheveux châtains coupés au carré qui avait posé la question sur nos parents à la professeure Naliah.
Ivar lève la main avec un sourire chaleureux.
- Salut Alhy !
Elle lui répond d'un petit signe timide, restant près d'Anémone. Ses épaules sont légèrement rentrées, comme si elle préférait se faire oublier.
Je les observe un instant, incapable de détourner le regard. Anémone parle avec animation, gesticule, rit. Ivar remplit son assiette généreusement, sa voix portant à travers tout le réfectoire même quand il ne crie pas. Alhy reste en retrait, répond quand on lui parle, mais ne lance pas vraiment de sujets.
Ce qui me frappe, c'est comment elle réagit différemment selon qui parle. Quand Anémone se tourne vers elle, elle se détend légèrement, sourit même un peu. Mais quand Ivar gesticule – et il gesticule beaucoup – elle se raidit imperceptiblement, comme si elle se préparait à quelque chose.
Je reconnais cette posture. C'est celle que j'avais dans mon ancien lycée quand Alex s'asseyait près de moi. Cette tension permanente, cette vigilance inconsciente.
Quelque chose cloche.
- Léandre, tu m'écoutes ? La voix d'Aze me ramène à notre table.
- Pardon, quoi ?
- Il te demandait si tu veux du pain, me répond Laureline amusée
- Ah, euh... oui, merci.
Je me force à me reconcentrer sur notre conversation, mais mon regard dérive de temps en temps vers la table voisine. Vers Alhy, qui semble si familièrement mal à l'aise.
Le concierge apparaît à l'entrée du réfectoire. Un homme d'âge moyen aux cheveux gris parfaitement coiffés, costume impeccable et chaussures cirées. Tout l'opposé de l'image du gardien négligé - celui-ci semble sortir d'un manuel de savoir-vivre.
- Jeunes gens, je vous prie de me suivre pour votre premier cours, annonce-t-il d'une voix solennelle accompagnée d’un geste théâtral.
Nous nous levons tous, un brouhaha de chaises raclant le sol et de conversations animées s'élevant dans la salle. Aze, Laureline et moi nous regroupons naturellement, rejoignant le flot d'élèves qui suit le concierge à travers les couloirs de pierre.
Je remarque qu'Aze marche d'un pas détendu à côté de moi, observant les couloirs avec curiosité. C'est agréable d'avoir quelqu'un avec qui partager cette découverte, quelqu'un qui ne me juge pas.
Devant nous, Ivar raconte apparemment une histoire qui fait rire Anémone. Sa voix porte dans le couloir.
Le concierge nous conduit dans l'aile ouest du bâtiment, s'arrêtant devant une large porte en bois. Il l'ouvre, révélant une salle qui me laisse perplexe.
L'espace est un étrange mélange – une partie ressemble à un laboratoire de sciences avec des béchers, des fioles et des instruments étranges alignés sur des étagères, tandis que l'autre évoque davantage un atelier avec des établis en bois massif et des outils de toutes sortes accrochés aux murs.
Mais ce qui domine vraiment, c'est la nature. Des plantes séchées pendent du plafond, créant presque une canopée. Des bocaux remplis de baies colorées – certaines que je reconnais, d'autres totalement étranges – s'alignent sur les étagères. Des pierres de toutes tailles et couleurs sont classées dans des caisses en bois. Et des champignons, certains familiers comme les cèpes, d'autres aux formes et couleurs impossibles, sont exposés sous des cloches en verre.
Une odeur complexe flotte dans l'air – terre humide, herbes séchées, et quelque chose de légèrement acidulé que je n'arrive pas à identifier.
- C'est quoi ce cours ? murmure Aze à côté de moi.
Sur chaque établi est posé un épais manuel à la couverture en cuir usé. Je m'installe à une table avec Aze et ouvre le livre avec curiosité. Sur la première page, en lettres dorées légèrement effacées par le temps : "Principes fondamentaux de survie".
- Un cours de survie ? murmuré-je surpris par cette matière inattendue dans une école de magie.
La porte s'ouvre à nouveau et une femme entre d'un pas vif. Je la reconnais immédiatement – c'était l'une des professeures présentes hier. De taille moyenne, elle porte une tenue qui semble plus adaptée à l'exploration d'une jungle qu'à un cours en intérieur : des vêtements ajustés en cuir souple aux nombreuses poches, des bottes montantes usées mais bien entretenues, et plusieurs petites sacoches accrochées à sa ceinture.
Ce qui me frappe, c'est sa peau. À première vue, elle semble normale, peut-être légèrement bronzée. Mais quand elle se déplace dans la salle, passant devant les plantes, puis près des pierres, j'ai l'impression fugace que sa teinte s'adapte subtilement à son environnement – un peu plus verdâtre près de la végétation, légèrement plus grise près des rochers. L'effet est si subtil que je me demande si je ne l'imagine pas.
- Bonjour à tous, dit-elle en atteignant le bureau principal, sa voix claire et ferme. "Je suis la professeure Ephyra, et je serai en charge de vos cours de survie."
Elle nous observe un moment, son regard perçant passant d'un élève à l'autre, comme si elle évaluait chacun d'entre nous.
- La vie n'est qu'une succession de batailles dont la survie est la clé, poursuit-elle, sa voix gagnant en intensité. "Si vous ne voulez pas mourir, je vous conseille de prendre ce cours au sérieux ?"
Un murmure d'assentiment parcourt la classe. Personne ne veut mourir. Moi le premier. Mais quand même elle doit exagérer, j’imagine.
- Bien. Elle se tourne vers son bureau, où plusieurs ingrédients sont disposés. "Aujourd'hui, nous allons commencer par une préparation fondamentale pour votre survie."
D'un geste vif et précis, elle saisit un couteau et commence à découper diverses plantes avec une dextérité impressionnante. Ses mouvements sont fluides, presque hypnotiques. Ses doigts volent sur les plantes, séparant feuilles, tiges et racines avec une précision chirurgicale.
Pendant qu'elle travaille, je remarque à nouveau cet étrange effet sur sa peau. Quand elle se penche sur les plantes vertes, sa peau semble prendre une teinte légèrement plus verdâtre. Quand elle saisit une pierre grise pour broyer des graines, sa main paraît un instant plus terne, comme si elle absorbait la couleur de son environnement.
Un camouflage, je réalise soudain. Elle peut se fondre dans son environnement.
En quelques minutes, elle a fini de mélanger les ingrédients dans un bol en bois, créant une substance verdâtre et pâteuse qui dégage une odeur herbacée puissante.
- Voici l'objet de ce premier cours, annonce-t-elle en soulevant le bol pour nous le montrer.
- C’est quoi votre truc ? demande une voix féminine quelque part derrière moi.
- Ça pue ! s'exclame un garçon aux cheveux en bataille assis près de la fenêtre, se reculant instinctivement.
- C'est un onguent. La voix vient de l'autre côté de la salle. Je tourne la tête pour voir un garçon au visage concentré, traits asiatiques, cheveux noirs coupés courts. Le rebelle d'hier – celui qui avait défié la démonstration de magie et contesté le directeur. "Une crème qu'on applique généralement sur la peau pour apaiser la douleur et accélérer la cicatrisation."
- Exact, confirme la professeure Ephyra avec un hochement de tête approbateur. "À vous de jouer maintenant. Vous trouverez tous les ingrédients nécessaires sur votre établi. La recette est à la page 17 de votre manuel. Travaillez en binôme et n’hésitez pas à tester. Vous avez le droit à autant d’essais que nécessaire durant les trois prochaines heures."
Un brouhaha s'élève immédiatement – chaises qui raclent, pages qui tournent, conversations qui démarrent.
J'ouvre le manuel devant moi et tourne les pages jusqu'à trouver la recette. Elle semble relativement simple à première vue, mais en lisant plus attentivement, je constate que beaucoup d'instructions sont vagues : "une quantité suffisante de sève d'écorce", "chauffer jusqu'à la consistance appropriée", "broyer finement sans excès"...
Comment sommes-nous censés savoir ce qui est "suffisant" ou "approprié" ?
- Bon, lance Aze à côté de moi, retroussant ses manches avec détermination. "On va faire un truc qui déchire !"
Son enthousiasme me fait sourire malgré mon appréhension. Nous commençons à identifier les ingrédients disposés sur notre établi. Certains sont familiers – de la menthe, de la camomille, ce qui ressemble à de l'écorce de saule. D'autres sont totalement étrangers – des feuilles bleutées qui scintillent légèrement, des baies oranges couvertes de minuscules épines, une poudre dorée qui sent le miel et la cannelle.
- Tu penses qu'on devrait commencer par quoi ? demande Aze, tenant une plante étrange aux feuilles dentelées.
- Le manuel dit de commencer par broyer les feuilles séchées...
Nous nous mettons au travail, tentant de suivre les instructions vagues du manuel. Aze écrase les feuilles avec un peu trop d'enthousiasme, créant plus de poussière que de poudre utilisable. Je tente de mesurer la sève, mais n'ayant aucune référence pour "suffisant", j'en mets probablement trop.
Autour de nous, les autres élèves semblent dans le même état de confusion productive. Des murmures s'élèvent, des questions fusent, certains rient de leurs erreurs.
Sauf à la table derrière nous. Laureline s'est installée à côté d'Alhy et lui montre quelque chose dans le manuel. Elle semble confiante pour préparer cet onguent. Alhy l'écoute attentivement, visiblement plus détendue qu'au petit-déjeuner..
- Léandre, tu rêves ou quoi ? La voix d'Aze me ramène à notre établi. "On fait quoi maintenant ?"
- Euh... on doit chauffer le mélange, je crois.
Nous tentons d'allumer le petit réchaud à esprit qui se trouve sur notre table. Après plusieurs essais infructueux, Aze finit par réussir, produisant une flamme qui vacille dangereusement.
- Pas trop fort ! m’exclamé-je en voyant notre mixture commencer à bouillonner violemment.
Aze baisse rapidement la flamme, mais le mal est fait. Notre préparation, qui était censée être verdâtre et crémeuse, est maintenant brunâtre et grumeleuse.
- C'est... pas terrible, commente Aze avec une grimace.
Je ne peux m'empêcher de rire. "C'est carrément raté."
- En tout cas, c’est plus fun que les cours de chimie !
C'est vrai. Pour moi, les travaux pratiques au lycée, c'était souvent travailler seul parce que mon binôme ne m'aidait pas, tout en subissant les messes basses sur mon physique. Là, avec Aze, c'est différent. Même nos erreurs semblent amusantes. Mais une petite voix me murmure de ne pas m'habituer. Ça ne va peut-être pas durer.
Un mouvement attire mon attention. La professeure Ephyra vient d'apparaître juste derrière une table bruyante où Ivar et Anémone semblent plus rigoler qu'autre chose. Je ne l'avais pas vue s'approcher – un instant elle était de l'autre côté de la salle, l'instant d'après elle était là, comme si elle s'était matérialisée.
J’en suis sûr désormais, son pouvoir doit être de passer inaperçu. C’est trop génial !
- Cessez vos enfantillages ! Sa voix claque comme un fouet.
Ivar sursaute si violemment qu'il renverse un bocal de baies. Anémone pousse un petit cri de surprise. La professeure donne une tape sèche sur la tête d'Ivar, qui se recroqueville, visiblement intimidé malgré sa carrure imposante.
- Si vous ne prenez pas ce cours au sérieux, la porte est là.
Ivar marmonne des excuses. Anémone range rapidement les baies renversées. Alhy, assise avec eux, ne dit rien, mais je remarque qu'elle semble soulagée de l'intervention.
La professeure s'éloigne, s'arrêtant devant la table de. Elle examine leur préparation, penchant la tête, humant l'odeur.
- C'est parfait, finit-elle par dire, et je décèle une note d'approbation réelle dans sa voix. "Quels sont vos noms ?"
- Laureline !
- Alhy… répond-elle avec moins d'enthousiasme que sa partenaire.
La professeure Ephyra hoche la tête. "Excellent travail. Les autres, prenez exemple."
Je regarde notre mixture ratée, puis celle, parfaite, d’Alhy et de Laureline. La différence est... saisissante. La leur bien qu’elle ne sente pas très bon à le mérite d’avoir une couleur kaki qui ne donne pas envie de vomir.
Les trois heures passent rapidement. Aze et moi tentons plusieurs ajustements, mais notre onguent reste désespérément mauvais – trop liquide puis trop épais, de mauvaise couleur, et avec une odeur qui n'a rien à voir avec celle, herbacée et apaisante, de la démonstration de la professeure.
Quand la cloche sonne enfin, marquant la fin du cours, seuls Alhy et Laureline ont réussi à produire un onguent acceptable. Le reste d'entre nous présente diverses préparations ratées avec plus ou moins de honte.
- C'est suffisant pour aujourd'hui, déclare la professeure Ephyra en parcourant la salle du regard avec une pointe de déception. "Pour la prochaine fois, je veux que vous lisiez les trois premiers chapitres du manuel. J'espère voir de meilleurs résultats."
Elle jette un dernier regard appréciateur vers l'établi de Alhy et Laureline. "Ces deux-là ont compris l'essentiel. Étudiez leur méthode."
Nous rangeons nos instruments en silence. Je m'attends presque à ressentir cette vieille honte familière de l'échec, mais étrangement, elle ne vient pas. Oui, nous avons raté. Mais Aze a raté avec moi. Nous avons ri de nos erreurs. Personne ne s'est moqué.
C'est une sensation nouvelle, presque libératrice.
- T’inquiète pas Léandre, me déclare Aze en essuyant ses mains tachées de vert sur un chiffon, "la prochaine fois, on fera mieux !"
- Tu crois ?
- Carrément ! On va lire le manuel, prendre des notes, et la prochaine fois, on va les écraser !
Son optimisme est contagieux. Je me surprends à sourire.
Nous sortons de la salle, rejoignant le flot d'élèves qui se dirigent vers le réfectoire pour le déjeuner. Laureline nous rattrape dans le couloir, ses nattes se balançant derrière elle.
- Alors, comment ça s'est passé pour vous ? demande-t-elle.
- Pas fou, répond franchement Aze. "Mais pour toi ça a été apparemment"
- Ouais avec Alhy on a géré, elle a l’air sympa cette fille.
- Oui elle a l’air, lui réponds-je alors que nous arrivons devant les grandes tablées.
Le repas servi est... décevant. Une sorte de bouillie grisâtre remplit nos assiettes, accompagnée d'un morceau de pain dur et d'une pomme qui semble être le seul élément appétissant du plateau.
- C'est une blague ? s'exclame Aze, regardant son assiette avec horreur. "Où est le festin d'hier soir ?"
Laureline remue sa bouillie d'un air dubitatif. "Peut-être que c'était juste pour le premier soir. Genre, bienvenue, profitez, et après c'est fini."
Je goûte prudemment. Le goût n'est pas aussi mauvais que l'apparence le laisse craindre – une sorte de porridge aux céréales, fade mais comestible. Le manque de saveur est simplement... évident.
- Au moins c'est mangeable, commenté-je.
- Ouais, techniquement, grogne Aze.
Autour de nous, les autres élèves partagent visiblement notre déception. Des grimaces, des soupirs, quelques protestations étouffées. Mais tout le monde mange quand même, parce qu'on n'a pas vraiment le choix.
À notre grande table, l'ambiance est détendue. Aze me raconte une anecdote sur le handball — il était selon ses dires un bon joueur trop souvent sous-estimé. Difficile de me concentrer car à ma gauche, Ivar s'adresse à Anémone avec sa voix rauque et ses gestes amples. Je me prends d'ailleurs quelques coups au passage.
Après quelques instants, Laureline interrompt les discussions et interpelle Alhy en se penchant vers l’avant :
- Alhy, j'ai pas pu m'empêcher de remarquer ce matin que tu avais de la corne sur les mains. Tu as fait de la gym, pas vrai ?
- Hein... euh oui, répond-elle un peu gênée en regardant ses mains.
- Génial ! J'avais hésité à en faire, mais c'était compliqué de trouver un club près de chez moi...
- Ah... pourquoi ?
- Bon Alhy, tu veux changer de place ? Ça sera plus simple ! fulmine Anémone, agacée d'être prise en sandwich.
Aussitôt les deux filles échangent leurs places. Pour moi, c'est le paradis ! Ivar, pour rester en face d'Anémone, se décale aussi. Je récupère donc de l’espace et je peux manger sereinement et même avoir le luxe de poser mes coudes sur la table. En plus, j'ai l'impression qu'Alhy est plus à l'aise de parler avec Laureline qu'avec Anémone et Ivar.
Le repas se termine rapidement — difficile de s'attarder sur une telle nourriture. Le concierge réapparaît, nous faisant signe de le suivre.
Cette fois, au lieu de nous conduire vers les salles de classe, il nous mène vers une sortie que nous n'avons pas encore empruntée. La grande porte en bois massif s'ouvre sur l'extérieur, et pour la première fois depuis notre arrivée, je découvre les environs de l'académie à la lumière du jour.
Le bâtiment principal domine une vaste cour qui descend en pente douce vers une forêt dense. L'air est étonnamment pur, avec une odeur de pins et d'herbe fraîche.
- Profitez bien, lance le concierge avec un sourire qui me paraît soudain malicieux.
Cette remarque, couplée à son expression, éveille une inquiétude sourde en moi.
Le terrain s'étend devant nous – structures de corde, troncs d'arbres couchés, murs d'escalade, équipements divers. Tout cela ressemble davantage à un parcours militaire qu'à un lieu d'apprentissage de la magie.
- Oulà ! Ça a pas l'air cool, ça ! murmure Aze à côté de moi.
Un homme s'approche d'un pas décidé. Grand, les épaules larges, il porte un long manteau de fourrure aux bordures parsemées d'éclats métalliques qui captent la lumière du soleil. Je le reconnais immédiatement – le professeur qui avait fait crépiter des éclairs hier. Le professeur Raiden.
Son visage sévère est encadré par des cheveux blonds coupés court et hérissés, et ses yeux d'un bleu glacial nous examinent un à un. Un frisson involontaire me parcourt l'échine.
- Je suis le professeur Raiden, annonce-t-il d'une voix puissante. "Et je vais vous apprendre à vous défendre."
Il fait quelques pas devant nous, ses bottes lourdes résonnant sur la terre battue.
- La magie n'est pas un jouet. Un corps faible ne peut supporter un pouvoir puissant. C'est la base.
Mon estomac se noue. Dans mon ancienne vie, j'étais toujours le dernier choisi en cours d'éducation physique. Souvent dispensé grâce à des certificats médicaux. Je n'ai aucune endurance, aucune force.
Il retire son manteau d'un geste ample, révélant une musculature impressionnante sous sa tunique ajustée. Ses bras sont couverts de cicatrices.
- Alignez-vous.
Nous obéissons. Le professeur Raiden passe devant chacun d'entre nous, évaluant notre posture.
- Dos droit, lance-t-il à quelqu'un.
Il arrive devant moi et s'arrête. Son regard impitoyable me toise de la tête aux pieds. Un "Hmmm" peu encourageant s'échappe de ses lèvres.
Il passe à Aze, qu'il gratifie d'un hochement de tête approbateur.
- Faites moi vingt pompes, maintenant !
Un gémissement collectif s'élève.
Je me mets en position. Les premières pompes sont laborieuses mais faisables. À la sixième, mes bras tremblent. À la dixième, la douleur devient aiguë. À la quinzième, je m'effondre. Je regarde autour je ne suis pas le seul.
- Pathétique. Relevez-vous !
Ainsi commence une séance de torture. Pompes, abdos, squats, gainage. Chaque muscle de mon corps hurle. Mon uniforme colle à ma peau, trempé de sueur. Mes mains tremblent, mes jambes refusent de me porter.
Je connais cette sensation – la brûlure, l'épuisement. Et cette voix dans ma tête : "Arrête-toi. Si tu continues et que tu échoues, ils riront."
Au lycée, en cours d'EPS, j'avais appris à ne jamais me donner à fond. Mieux valait abandonner tôt que de lutter et échouer sous les regards moqueurs.
- C'est une maison de correction, pas une école de magie, gémit quelqu'un près de moi.
- Vingt pompes de plus, grâce à votre camarade ! claque la voix du professeur Raiden sous une trombe de plaintes.
Après ce qui me semble être une éternité, nous allons enfin passer à autre chose.
- Maintenant que vous êtes échauffés, vous allez faire le parcours d'obstacles.
Échauffés ? Cette torture n'était qu'un échauffement ?
Il nous conduit vers la lisière de la forêt. Le parcours commence là : un mur de pierre de trois mètres, un sentier escarpé dans la forêt, des troncs sous lesquels ramper, un réseau de cordages suspendus, une tyrolienne, et enfin un lac à traverser à la nage.
- Vous passerez chacun votre tour et vous le ferez jusqu'à épuisement total.
Il désigne Ivar. "Toi. Commence."
Ivar s'avance avec une lueur compétitive dans les yeux. Il lance un regard vers le rebelle d'hier qui se tient quelques mètres plus loin.
- Essaye de me battre ! provoque Ivar.
- Prêt... Partez !
Ivar s'élance. Sa puissance est impressionnante – il grimpe le mur sans effort, sprinte sur le sentier, rampe rapidement. À la tyrolienne, il hésite un bref instant puis se lance dans un cri. Le parcours de cordages le ralentit un peu, mais il termine en plongeant dans le lac, traversant l'eau en quelques brasses puissantes.
- Temps acceptable, annonce le professeur Raiden.
Plusieurs élèves passent ensuite. Certains abandonnent, incapables de terminer. D'autres finissent péniblement. Aze s'en sort plutôt bien, tout comme Laureline qui compense son manque de force par son agilité. Même Alhy, malgré sa carrure mince, montre une souplesse athlétique surprenante – je me souviens de sa posture d'hier, cette façon de se tenir droite. Le rebelle termine avec un excellent temps, ce qui semble agacer Ivar, mais je n'y prête pas vraiment attention.
Puis vient mon tour.
Mon cœur bat à tout rompre. Au signal, je m'élance.
Le mur de pierre est un cauchemar. Les prises glissent sous mes mains moites, mes bras tremblent. Je me hisse centimètre par centimètre. Le sentier me fait trébucher, mon souffle devient court. Sous les troncs, la terre s'accroche à mon uniforme, les racines griffent mes coudes.
Le parcours de cordages est désespérant. Mes membres refusent de coopérer. Je reste coincé, dois me contorsionner pour me libérer.
Enfin, la tyrolienne. Perché en haut de l'arbre, je regarde le vide, paralysé. Les voix reviennent : "Abandonne."
"Bah alors, c'est tout ce que t'as ?" La voix d'Aze me parvient d'en bas. "Allez, ça se voit que tu peux faire beaucoup mieux ! Arrête de faire genre !"
Quelque chose dans ses mots me pique. Arrête de faire genre. Comme s'il savait que je me retenais.
Je saisis la poignée. Je ferme les yeux. Je me lance.
Le vent siffle. Mon cri m'échappe. L'atterrissage est maladroit mais je suis passé.
Le lac. Je plonge, le froid me saisit. Je nage, chaque mouvement une bataille. Continue.
Ma main touche la rive. Je me hisse, tremblant, épuisé.
J'ai réussi.
- Temps médiocre, commente le professeur.
Je m'effondre sur l'herbe. Une étrange satisfaction m'envahit. Je me suis donné à fond. Vraiment à fond. Pour la première fois depuis des années.
- Second tour ! annonce le professeur sans pitié.
Les gémissements fusent.
Le second tour est pire. La fatigue rend chaque mouvement plus difficile. Mais nous nous encourageons mutuellement maintenant. Aze et Laureline me lance des : "Allez Léandre !" "Continue !". Mais, pourquoi ? Qu'est-ce qu'ils y gagnent ? J’ai du mal à me faire à l’idée que des élèves puissent simplement... être gentil avec moi.
Le professeur nous fait recommencer. Puis encore. Cinq tours au total. Chaque fois plus difficile, plus douloureux. Mais je les termine tous les cinq. Pas vite, pas bien, mais je les termine.
Quand le professeur Raiden nous libère enfin, le soleil décline. Nous nous effondrons sur l'herbe, trop épuisés pour parler.
Mon uniforme est méconnaissable – boue, déchirures, sueur. Mes muscles tremblent. Chaque respiration est difficile comme si mon nez était trop petit pour récupérer l’air dont j’ai besoin. Chaque quinte de toux me laisse un goût de fer dans la bouche.
Pourtant, je me sens... bien. Pas physiquement. Mais mentalement, il y a une satisfaction que je n'ai jamais ressentie. Sans doute le goût de l’effort.
- Demain sera pire, nous avertit le professeur avant de partir.
Personne ne bouge. Tous allongés par terre, on récupère comme on peut. j’entends juste quelques plaintes s’élevant par ci par là, mais globalement on est trop fatigué pour commenter le cours qu’on vient de subir.
- Je meurs de faim, s’exclame Aze en se relevant le premier.
Un rire épuisé parcourt le groupe.
C'est alors qu'Anémone se redresse, tout à coup, horrifiée une main portée à son cou.
- Mon collier ! Il a disparu !
Sa voix est aiguë, paniquée. Elle fouille désespérément dans ses poches, sous son col, passe ses doigts tremblants autour de son cou comme si, par miracle, le bijou allait réapparaître.
- Tu es sûre de l'avoir mis ce matin ? demande Ivar, se redressant à son tour.
- Certaine ! s'écrie Anémone. "Je ne l'enlève jamais. Il a dû tomber pendant le parcours. C'est... c'est ma grand-mère qui me l'a offert," explique-t-elle, la voix tremblante. "Avant de... avant qu'elle ne..." Elle ne termine pas sa phrase. "C'est la seule chose qu'il me reste d'elle."
Son visage exprime une détresse qui me touche. Ses yeux s'emplissent de larmes retenues.
- On devrait retourner le chercher, suggère Ivar, regardant le soleil qui descend rapidement vers l'horizon.
- Mais le professeur Raiden a dit qu'il était interdit d'aller dans la forêt sans supervision, intervient une voix que je reconnais – Laureline, quelques mètres plus loin. "Surtout à cette heure."
- Il s'agit juste de suivre le parcours, argumente Ivar, sa voix portant dans l'air du soir. "On l'a fait cinq fois aujourd'hui. On connaît le chemin."
Je regarde la scène se dérouler, mal à l'aise. Laureline a raison – c'est clairement interdit. Mais en même temps, je comprends le désespoir d'Anémone.
- Allez, dit Ivar tendant la main vers Anémone. "On va le retrouver."
Anémone la saisit et se lève. Puis elle se tourne vers Alhy, qui est restée silencieuse jusque-là.
- Tu viens avec nous ?
Alhy hésite, se mordant la lèvre. "Je ne sais pas... c'est interdit, et..."
- S'il te plaît, supplie Anémone. "On fera vite. Et on sera plus en sécurité à trois."
Je vois Alhy hésiter encore. Elle jette un regard vers la forêt qui s'assombrit rapidement, puis vers Anémone dont les yeux brillent de larmes.
- D'accord, finit-elle par dire, sa voix à peine audible. "Mais on fait vite."
Ils se dirigent vers la lisière de la forêt. Je les regarde partir, une inquiétude sourde au creux du ventre. Alhy ne voulait pas y aller, c'était évident. Mais elle n'a pas su dire non, comme si elle ne pouvait pas refuser.
Cette dynamique me met mal à l'aise.
- Ils vont avoir des problèmes, murmure Aze à côté de moi.
- Ouais, probablement.
Nous restons là un moment, regardant les trois silhouettes disparaître entre les arbres. Puis, progressivement, nous commençons à nous diriger vers le bâtiment principal.
Laureline nous rejoint.
- Ils sont fous d'y aller maintenant, nous confie-t-elle.
Au fond, je ne les connais pas vraiment. On n'est pas encore amis. Mais je n'ai pas envie qu'ils leur arrivent quelque chose.
- J’espère que tout ira bien.
De retour dans les dortoirs, j'attends. Aze, après avoir jeté par terre sa veste et son pantalon, s'est directement effondré sur son lit.
- Je vais prendre une douche, lui dis-je.
- Mmh. Vas-y. Moi je bouge plus. Je suis trop fatigué.
Je prends des affaires propres, une serviette et me dirige vers la salle de bains commune. En ouvrant la porte, mon cœur se serre – il y a du monde. Plusieurs garçons sous les pommeaux. En même temps je m’attendais à quoi après une séance de sport aussi rude c’était sûr que je ne serai pas le seul à avoir cette idée.
Je fais demi-tour.
J'attends dans le couloir, faisant semblant d'être occupé. Je les entends se plaindre : « ah ! C’est froid ! ». Les minutes passent. Un groupe sort, un autre entre. Toujours du monde. Toujours les mêmes remarques.
Finalement, après ce qui me semble être une éternité, la pièce se vide. Je vérifie une dernière fois – personne. Je me glisse à l'intérieur.
Mes mains tremblent en retirant mon uniforme sale. Je me dépêche, me glisse sous un pommeau, ouvre l'eau. Froide comme ils disaient. Mais à vrai dire je m’en fiche.
Je me lave rapidement, méthodiquement, toujours aux aguets. À chaque bruit dans le couloir, mon cœur s'emballe.
C'est alors que la porte s'ouvre.
Je me fige. Un garçon entre – je ne le connais pas, juste un élève de la promotion. Il se dirige vers un pommeau de l'autre côté de la salle.
Mon cœur bat à tout rompre. Je me tourne légèrement, tentant de me cacher, de présenter le moins de surface possible.
Il va se moquer. Il va rire. Il va appeler les autres.
Le garçon ouvre son pommeau, commence à se laver. Puis il me regarde et...
- Putin ! Toi aussi elle est congelée ? Demande-t-il , ses lèvres tremblant de froid.
Je reste bouche bée un instant, avant de répondre.
- Ouais… pareil.
Ma voix est hésitante mais le garçon ne fait plus attention à moi. Il continue sa douche, fredonnant même une mélodie que je ne reconnais pas.
Il ne se moque pas. Il s'en fiche. Il s'en fiche vraiment.
Je termine ma douche glacée, encore sous le choc de cette normalité. En sortant, j'attrape ma serviette et m'habille rapidement.
Le garçon me fait un petit signe de la main en sortant. "À plus !"
- Ouais... à plus.
Dans le couloir, je m'appuie contre le mur, le cœur encore battant. Ce n'était rien. Juste une douche normale. Mais pour moi, c'était... énorme.
Je retourne dans ma chambre. Aze s'est endormi tout habillé, ronflant doucement. Je souris malgré moi et m'allonge sur mon lit, encore humide, l'esprit tournant.
Après quelques minutes de repos, une cloche retentît et le professeur Flinch vient toquer aux portes pour annoncer le dîner. Aze se lève en trombe, et enfile rapidement ses affaires sales.
- Cool je meurs de faim. Allez Léandre on y va.
Nous nous dirigeons vers le réfectoire. En approchant, je vois Ivar et Anémone qui rentrent justement de l'extérieur, couverts de terre et de feuilles. Ils ont l'air épuisés, mais Anémone semble avoir retrouvé le sourire.
Pourtant quelque chose cloche… ou est Alhy ? il n'y a qu'eux deux… ils ne l’ont quand même pas laissé là-bas ? Ils n’auraient pas osé ? Mon estomac se noue, me ramenant aux tourments de mon ancien lycée.
Je m'arrête un instant, hésitant. Devrais-je demander ? Aller voir s'il lui est arrivé quelque chose ?
Mais Ivar et Anémone passent devant moi sans même me regarder, se dirigeant vers leurs places de la journée. Leur attitude désinvolte, presque indifférente, me met mal à l'aise.
Laureline entre à son tour dans le réfectoire. Sans doute s'est-elle posé les mêmes questions que moi, car à peine sommes-nous installés qu'elle demande à Anémone où se trouve Alhy.
- Elle n'était plus avec nous, on s'est dit qu'elle avait dû rentrer sans nous. Franchement, ça ne se fait pas, elle aurait pu nous prévenir.
Laureline fronce les sourcils, puis se lève d'un mouvement décidé.
- Que fais-tu ? demande Anémone, surprise.
- Je vais prévenir les professeurs. Mieux vaut s'assurer qu'il ne lui est rien arrivé.
- Elle aura sûrement des problèmes ! rétorque aussitôt Anémone.
- Je m’en fiche, elle en aura sans doute bien plus si elle est restée seule dehors dans la forêt.
Je l'observe s'éloigner vers la table des enseignants. Elle n'hésite pas une seconde. Je ne sais pas comment elle fait, mais j'ai l'impression qu'elle sait toujours quoi faire. Moi, j'aurais probablement tourné en rond en me demandant si je devais intervenir.
Enfin tout ce qui importe à l’heure actuelle c’est qu’Alhy soit indemne.

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