Lettre à Charlotte
Charlotte,
Je t’écris parce qu’au téléphone je dis toujours que tout va bien, et que toi tu me réponds pareil. Alors on raccroche, et il ne s’est rien passé de plus que d’habitude. Une conversation correcte, sans aspérités. Comme nous, ces dernières années.
Je ne sais pas très bien quand on a commencé à se perdre. Il n’y a pas eu de dispute, pas de porte claquée, pas de phrase définitive. Juste moins d’appels, moins de détails, moins de temps. Et puis cette habitude étrange de ne plus se raconter ce qui compte vraiment, comme si ce n’était jamais le bon moment.
Tu as toujours été celle qui tient. Celle qui rassure, qui écoute, qui trouve les mots justes pour les autres. Dans la famille, on dit souvent que tu es solide. Je crois que c’est ce mot-là qui m’a fait hésiter si longtemps avant de t’écrire. On n’ose pas déranger quelqu’un qu’on croit solide.
Parfois, j’ai l’impression que tu as appris à être indispensable sans jamais être vulnérable. Tu donnes beaucoup, mais tu montres peu. Et je me demande si tu sais encore comment on fait pour demander. Pas de l’aide spectaculaire, juste une présence, un peu de temps, une vraie conversation.
Je repense souvent à nous quand on était plus jeunes. À ces moments où l’on parlait sans filtre, où l’on se disputait même, mais où au moins quelque chose circulait. Aujourd’hui, tout est calme, trop calme. Et ce calme me fait peur. Il ressemble à une distance polie.
Je ne t’écris pas pour te reprocher quoi que ce soit. Je ne sais même pas très bien de quoi je pourrais t’accuser. Je voulais seulement te dire que tu me manques. Pas la Charlotte efficace, organisée, fiable. Toi. Celle qui doute, celle qui se trompe, celle qui n’a pas toujours réponse à tout.
Si tu n’as pas envie de répondre, je comprendrai. Si tu préfères faire comme si cette lettre n’existait pas, je respecterai. Mais je voulais qu’au moins une fois, ce soit écrit quelque part : je suis là. Et j’aimerais que tu le sois aussi, autrement que de loin.
Ta sœur.

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