03 - Le stagiaire
Si vous croyez qu’être agent spécial de première classe est une sinécure, vous vous fourrez le tentacule dans l’œil — si ce n’est ailleurs… enfin, vous me comprenez. Depuis ce matin, mon chef m’a collé un stagiaire de troisième dans les pattes.
Quelle mouscaille !
J’ai essayé de résister, mais c’est comme vidanger son scaphandre autonome dans un violon !
Le boss me dit : « Ernesto, fais-moi plaisir, donne-moi une occasion supplémentaire de te virer ! »
Le message était clair. Alors j’ai embarqué le gamin avec moi.
En route pour la station orbitale Nebula, pour une énième planque dans les tunnels du niveau 2 du grand marché.
J’explique au gamin qu’on surveille des trafiquants de viande exotique qui se sont mis à faire leur petit commerce sur la station. Ils vendent toutes sortes de bestioles, et je peux vous dire qu’il y a du choix : leur réseau s’étend à une bonne partie de la galaxie.
On commence à surveiller les allées et venues des gus. À priori, c’est moins risqué que de s’attaquer aux trafiquants de drogue — et je me demande si ce n’est pas pour ça qu’on m’a collé le gosse. Hum…
Je lui refile le catalogue des produits illicites qu’on surveille : 800 pages de barbaque de l’espace, de peaux, et de trucs dont on ne sait même pas exactement de quoi il s’agit… Je me dis que ça devrait l’occuper un moment.
Et là, tranquillou, le chiard me sort que ça ne l’intéresse pas et que son vœu d’orientation, c’est les arts plastiques !
Vous y croyez, vous ? Encore une bourde des systèmes d’orientation ! Et dire que je vais devoir relire son rapport de stage… Enfin, on continue. Il est plutôt sympa, il feuillette le manuel par politesse.
Au bout d’un moment, j’observe des mouvements bizarres au coin d’un tunnel latéral. Pas moyen de filmer : les suspects sont dans un angle mort. Je dois quitter le vaisseau pour voir de quoi il s’agit. Si je peux enregistrer une conversation explicite, c’est bon, je les chope et on rentre.
Je dis au gamin de rester à bord, de lire son manuel ou autre chose, mais surtout de ne pas sortir. La brigade n’est pas assurée pour les sorties extravéhiculaires des stagiaires de troisième.
J’étais en train de filmer la conversation de trois Centoriens qui dealaient de la barbaque, et j’avais presque tout ce qu’il me fallait pour les serrer, quand mon écran frontal me signale un message.
C’était le gamin.
Il m’explique qu’il est sorti pour observer une série de graffitis muraux dans la rue, pas loin de l'endroit où mon vaisseau est planqué. Il me raconte qu’il n’avait jamais vu de _street art centorien_ et patati patata… comme quoi l’art plastique, c’est sa passion, et qu’il veut en faire son métier.
Ce gamin est dingue ! Quel stress !
Je laisse tomber mon enregistrement et je file vers le vaisseau.
Arrivé dans la rue, je vois d’immenses fresques murales représentant des animaux exotiques rôtissant sur de grandes broches, des choses étranges que je soupçonne être de la charcuterie extraterrestre, et d’autres dessins qui n’ont aucun sens pour un humain.
Mais pas le moindre stagiaire de troisième…
J’avise un mendiant au coin de la rue. Je lui montre ma plaque.
— As-tu vu un jeune homme en admiration devant ces dessins, vieillard ?
Et là, il — ou plutôt elle — me répond, avec sa bouche en forme de trompette :
« Je suis jeune, je suis une fille d’Arcturus, et j’ai vu ton suspect ! »
C’était quand même la moindre des choses avec ses douze yeux.
Elle poursuit :
« Un groupe de bouchers de Galimède l’a abordé, et il les a suivis à l’intérieur du grand bâtiment, là, à droite de la rue en face. »
Et d’ajouter, d’un ton joyeusement morbide :
« À mon avis, ton stagiaire est découpé en morceaux et conditionné sous vide à l’heure qu’il est ! »
Et voilà comment j’ai perdu mon premier stagiaire de troisième : débité par une bande d’extraterrestres malfaisants, puis distribué bien emballé aux quatre coins de la galaxie.
Je ne sais pas quoi dire, si ce n’est que je vais avoir du mal à expliquer ça à mon boss…pas sûr de sauver ma place sur ce coup-là.
Quelle galère !

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