04 - Ernesto et la cargaison sensible
Si j’avais su qu’accepter une mission de routine sur Mars-Beta m’entraînerait dans une nuit de discussion avec un groupe d’extra-terrestres octopodes mal embouchés, je me serais fait porter pâle. Mais bon, quand on est agent spécial de première classe, le mot routine n’existe pas vraiment.
Tout a commencé hier matin au centre principal de la brigade. Mon chef, ce tyran qui cherche à me faire la peau depuis l’affaire du stagiaire de troisième, m’a convoqué dans son bureau.
— Ernesto, j’ai une mission pour toi.
— Ah pitié, chef, pas encore une planque devant une boucherie illégale !
— Pire. Tu dois escorter une cargaison sensible vers la station orbitale de Mars-Beta.
— Sensible comment ?
— Suffisamment pour que l’adjoint du sous-ministre démissionnaire par intérim m’appelle personnellement. Exécution, Ernesto.
Charmant.
Avant d’entrer dans la zone de transit où se trouve mon vaisseau, je passe au bureau des missions pour signer le formulaire 137-B « Mission risquée avec prime spéciale ». Le collègue de permanence n’a pas pu venir : son gamin a chopé un virus exogène et fait de la fièvre. Comme personne ne peut le remplacer, je descends au sous-sol -5 pour une demande forcée hors protocole standard. Coup de chance, il y a un droïde d’astreinte, et trois heures plus tard je suis enfin dans mon vieux vaisseau Le Phénix céleste, prêt à décoller.
À bord, l’équipe du fret a placé une grosse caisse scellée avec l’inscription :
Matériel biologique sous quarantaine. Ne pas secouer.
Je décolle sans encombre, si ce n’est un grincement inquiétant à la mise à feu des propulseurs secondaires. Les gars de l’entretien ont encore commandé des pièces non conformes… ou bien ils ont monté le système à l’envers. Faudra que je pense à demander une révision complète en rentrant.
Alors que je volais depuis une douzaine d’heures, j’entends un bruit suspect venant de la soute : un glouglou aspiré assez peu rassurant. Croyez-moi, c’est la vérité ; je ne vois pas qui irait inventer un truc aussi stupide.
Je descends avec précaution.
La caisse tremble.
Je m’approche et remarque un dossier posé à proximité : le manifeste de la cargaison. L’équipe du fret a eu la flemme de le déposer dans le cockpit, comme le veut la procédure.
Je lis :
« Spécimens d’octopodes d’Alpha-Centauri. Ne pas exposer aux vibrations quantiques. »
Trop tard. La soute n’est pas isolée contre les vibrations quantiques. Ces crétins du fret m’ont mis dans la panade.
La caisse se disloque.
Cinq créatures hideuses, translucides et baveuses me fixent d’un air supérieur. Des octopodes d’Alpha-Centauri. Et pas très contents.
— Salut les gars, que je leur dis. Je suppose que vous êtes le fret sensible ?
Le plus grand d’entre eux — une sorte de poulpe trapu en bleu de travail — me répond d’une voix suave :
— Nous sommes des prisonniers politiques, humain. Et vous venez de violer le protocole 9.7.
— Le protocole quoi ?
— Celui qui stipule qu’aucune forme de vie ne doit être exposée aux vibrations quantiques plusieurs heures d’affilée. Chez nous autres octopodes, cela déclenche un gonflement des tissus conjonctifs qui augmente notre volume corporel. Et voilà pourquoi la caisse dans laquelle nous étions emprisonnés a volé en éclats !
Super. J’ai cinq mollusques repris de justice dans ma soute. Je sens que ma prime s’envole.
Je tente de contacter la base, mais l’un des aliens bloque le sas menant à la cabine de pilotage.
— Nous sommes des syndicalistes interplanétaires et nous avons été emprisonnés par les dirigeants humains pour nous empêcher de défendre le droit des minorités opprimées.
Je comprends tout en un éclair : ces gugusses devaient être libérés en échange de la reprise du travail sur la station orbitale de Mars-Beta, en grève depuis des années. Et c’est moi qui transportais les otages !
— Nous allons détourner votre vaisseau vers Centaura II, dit bleu de travail.
— Ah non, pas question. J’ai déjà donné avec les Centauriens, merci bien.
Je leur propose un marché :
— Si vous me laissez livrer la cargaison — c’est-à-dire vous — sur Mars-Beta, je vous garantis une audience avec le gouverneur. Il adore les fruits de mer. Et puis votre arrivée sur la station orbitale devrait calmer le peuple en pleine révolte. En tant que syndicalistes de premier plan, ils vous écouteront.
Ils se concertent longuement, puis bleu de travail accepte.
— Marché conclu, humain. Mais pas de blague, hein !
J’acquiesce, ravi d’avoir évité la confrontation avec les poulpes anarchistes.
Je remonte dans la cabine de pilotage, mets mon masque à oxygène, puis enclenche le mode hyper-somnolence du vaisseau (en gros, un bon coup de gaz soporifique dans la ventilation). Résultat : cinq poulpes anesthésiés — enfin, c’est ce que je crois — et un pilote de mauvaise humeur qui a hâte d’arriver à destination.
Cinq heures plus tard, me voilà en orbite autour de Mars-Beta. Mon voyage touche à sa fin. Je descends voir si mes syndicalistes de choc dorment toujours.
Ils jouent aux cartes, assis sur le sol de la soute. Le gaz soporifique n’a visiblement eu aucun effet sur eux. Il faudra en parler au service des missions et équipements.
— Nous avons décidé de renoncer à la révolution.
— Ah ?
— Oui. Nous avons goûté le menu du réplicateur automatique qui se trouve au fond de la soute, et nous pensons que la société mérite d’être changée de l’intérieur. Fini les manifs, bonjour les comités consultatifs et les missions d’étude.
Les voilà réformistes maintenant.
On finit par atterrir. Je livre ma cargaison, en pleine forme, au fonctionnaire de réception : un gros type à l’œil bovin.
Il tamponne le bon de livraison sans lever la tête :
— J’appelle la sécurité pour conduire ces aliens devant le gouverneur. Mais dites-donc, normalement ces octopodes devaient se trouver dans une boîte spéciale insonorisée.
Je souris, nerveux.
— Oui, j’ai rencontré un problème de vibrations. Mais il ne manque que l’emballage à ma cargaison, qui est intacte, si ce n’est un léger changement d’orientation politique.
— Et le certificat de conformité ?
— Quel certificat ?
— Le formulaire 9Z-12 d’autorisation d’importation d’organismes vivants exotiques sur la station Mars-Beta.
— Ah non, je n’ai pas ça.
— Alors pas de prime.
Je sors du bureau, épuisé. Derrière moi, j’entends les poulpes discuter avec le chef de la sécurité : ils négocient des postes de consultants en communication et éthique gouvernementale.
Moi, je rentre à mon vaisseau.
Encore une journée normale pour un agent spécial de première classe.

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