05 - Le clone administratif 

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Cette histoire commence un beau matin vers — 5h — lorsqu’un message ultra-prioritaire de mon chef m’arrache de mon sommeil. La sonnerie aigüe de mon communicateur me fait bondir de mon lit. Mon boss, manifestement de mauvaise humeur (mais chez lui c’est difficile à distinguer d’une humeur normale) m’annonce que je suis « dans une sale histoire » et que je dois être au bureau de la brigade dans 5 minutes. Il précise qu’il ne parle pas de minutes Centauriennes, car il a le sens de l’humour.

Je sens que cela va chauffer pour l’ami Ernesto.

Une bonne heure plus tard j’entre dans le bureau du patron.

— Bonjour Boss, désolé pour le retard, je suis tombé dans un embouteillage tridimensionnel d’intensité forte. Personne n’avançait, même à reculons.  

— Pour le moment c’est ta carrière qui ne risque pas d’avancer !

Ça sentait le roussi. Et je ne savais même pas ce qui déclenchait sa mauvaise humeur.

— Ernesto, tu es réaffecté au Bureau Opérationnel de Gestion des Orientations Stratégiques.

— Chef, je suis un agent de terrain, pas un gratte-formulaire !

— Justement. Il paraît que tu as récemment fait des miracles bureaucratiques ! 

— Moi ? Des miracles ? 

— Pas vraiment toi, rassure-toi. Un clone administratif. Il fait du très boulot. En une semaine, il a résolu 17 enquêtes, rédigé une trentaine de rapports et a même encaissé trois primes.

Je reste bouche bée. 

Un clone administratif. 

Encore un coup du pôle paperasse du département Ressources Humaines & Extra-terrestres. Les gars du RHE sont redoutables. Ils fabriquent parfois des doubles d’agents pour « gagner du temps » dans les procédures. Sauf qu’ils oublient souvent de prévenir l’original — par « manque de ressources » disent-ils.

— Le service s’est plaint de cette activité « inhumaine » qui contraste avec le rythme habituel des fonctionnaires. Ils voulaient augmenter leur productivité… mais là, c’est trop. Ernesto, tu dois te calmer et travailler moins.

C’est la première fois que mon patron me dit une chose pareille. Je suis presque ému.

— Je fonce, chef !

Je traverse la ville pour rejoindre le BOGOS. À l’accueil, un droïde tout droit sorti d’un musée m’accueille d’un ton monotone : 

— Nom, matricule, motif de la visite ?

— Ernesto, 7-4-2-B, je viens… me rendre visite. 

— Très bien. Prenez un ticket et asseyez-vous.

Je regarde le panneau lumineux. Numéro 4 562. 

Mon ticket : 12 980.

Après trois heures d’attente, un petit homme nerveux en combinaison argentée m’aborde. 

— Agent Ernesto ? Je suis le responsable du Bureau des Dédoublements. Suivez-moi.

Je le suis dans un couloir interminable. Je lis d’étranges étiquettes sur les portes :

- Salle de confusion quantique 

- Bureau trans-genre-interspécifique

- Cafétéria (usage interne)

- Bureau des paradoxes temporels (entrée interdite avant demain)

On arrive enfin dans un vaste open-space. 

Et là, je le vois. 

Mon clone. 

Même tête, même regard intelligent, même physique avantageux, sauf qu’il porte une cravate, qu’il a l’air détendu et affiche une immense confiance en lui.

— Salut, vieux moi, me lance-t-il avec un grand sourire. Je viens de boucler le rapport sur les poulpes syndicalistes d’Alpha-Centauri. Belle pagaille, bravo.

— Toi, t’es quoi exactement ? Une version bêta ? 

— Version optimisée, corrige le type en combi argentée. Moins de sarcasme, plus d’efficacité. Il a déjà rempli toutes vos obligations administratives du trimestre. Une sorte d’Ernesto 2.0 quoi ! Mais il faut lui expliquer que l’excès en tout est un défaut. Il travaille trop !

Je le fixe, incrédule. 

— Je vois, on vient me chercher quand le bon élève merdoie. C’est ça ?

— Ta place est aux archives frérot ! Place aux jeunes !

— Archivé ? Moi ?

— Oui, on te met en suspension cryogénique au cas où on ait besoin de refaire un clone. C’est rare, mais…

Je le coupe net. 

— Tu rêves ! Pas question qu’on me mette au congélo pendant que tu te la coules douce en touchant mes primes !

Le clone soupire. 

— Tu ne changeras jamais, tu traînes ce tempérament impulsif depuis qu’on est gosses. Voilà pourquoi on t’a remplacé.

La bagarre éclate. 

Le fonctionnaire s’agite un peu et pianote sur sa console puis élève sa petite voix de fausset.

— Messieurs, s’il vous plaît, vous ne pouvez pas rester tous les deux dans la fonction publique. Nous avons une procédure pour opérer un choix.

Il appuie sur un bouton.  Deux bras robotiques descendent du plafond avec des seringues. 

— Test standard de potentiel vital différentiel. Celui qui réagit mal sera désintégré. Merci de ne pas bouger : la désintégration imprécise entraîne des frais de nettoyage non couverts par la convention sociale.

Je regarde le clone. Il sourit. 

— Bonne chance, original.

Je panique. L’aiguille me pique. A côté, mon clone, sûr de sa force, tend le bras avec assurance.

Quelques secondes plus tard, les résultats arrivent.

— Diagnostic : anomalie détectée chez le clone. Potentiel de travail infiniment trop élevé pour la fonction publique. Sujet réformé.

— Ah ! fait le gars en combinaison, visiblement surpris. Erreur de lot. On va devoir le recycler.

— Recycler ? hurle mon clone. Mais j’ai une réunion dans 10 minutes !

Un flash bleu, une puissante odeur de viande grillée, et pouf. Plus de clone.

Je reste debout, tremblant. 

— Bon, dit le fonctionnaire, je vais devoir corriger la base de données. Votre dossier sera à jour d’ici une année ou deux. Je précise qu’il s’agit d’années terrestres.

— Un ou deux ans ?

— Oui, nos délais se sont améliorés depuis que nous utilisons des clones.

Je sors du bureau complètement sonné. Mon communicateur vibre. C’est mon chef. 

— Ernesto, bonne nouvelle ! On vient de recevoir ton rapport sur les octopodes, signé et corrigé. Excellent travail. Bravo pour cette amélioration de ta productivité. 

— Heu… 

— J’attends ton rapport dans la journée.

Dans la journée… Je coupe la communication.  Même vaporisé, ce fichu clone me met la pression.

Je sors du BOGOS et regarde le ciel. Un gros nuage de Nébulozine acide s’est formé au-dessus du quartier. Il vaut mieux filer avant d’être brûlé par la pluie qui s’annonce. Devant le bâtiment, des employés en pause discutent du parfum de viande grillée qui sort de l’entrée principale.

Je réalise que j’ai un petit creux.

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