Exfiltration
Des gouttes d’eau sur mon visage me réveillèrent. Mon crâne pulsait d’une sourde douleur et le goût du sang avait envahi ma bouche.
Projeté loin de mon escouade par la déflagration, je sentais dans l’air le crépitement des défenses magiques, piètre rempart à la violence du bombardement.
Je rampais lentement vers un buisson de larges feuilles de la jungle luxuriante, le cœur battant, à l’affût du moindre bruit, d’un appel, d’un gémissement ; mais seul un silence dévoreur d’espoir faisait contrepoids aux horreurs de la guerre, au sifflement sans pitié des missiles qui pleuvaient sur Shandria.
Ce matin, dans la grisaille des premières lueurs de l’aube, huit hommes et deux femmes avaient joint leurs mains pour partager l’espoir et le courage nécessaires aux missions délicates, dangereuses, « sensibles » comme on dit, sachant qu’une fois de plus ils risqueraient leur vie pour en sauver d’autres, car ils étaient des soldats.
Il ne restait d’eux que cet affreux silence et moi ; moi qui ne savais plus si ce qui mouillait mes joues était de la pluie ou des larmes.
Empli de rage et d’amertume, je scrutais le ciel.
Nous avions progressé lentement et avec prudence pour nous rapprocher du camp rebelle, évitant les pièges, silencieux et furtifs, pour mourir sous un tir de missile de nos propres troupes. Si j’arrivais à me sortir de ce merdier, certains auraient des comptes à rendre !
Serrant les dents pour éviter les sanglots, je pensais à cet otage, une femme dont le sauvetage avait causé la perte de ces hommes et femmes d’exception qui étaient ma seule famille depuis mon départ.
Je ne savais rien d’elle, hormis qu’elle était jeune et qu’elle avait un dragon tatoué sur son avant-bras droit. Mais qu’était-elle pour justifier ces morts ? La fille d’un armateur ? La maîtresse d’un vieux sénateur ventripotent ? Une riche héritière ? Une scientifique de génie capable d’éradiquer l’humanité ou une simple pute qui en sait plus qu’elle ne devrait ?
Peut-être rien de tout cela, je ne sais pas…
Elle était entre les mains des forces de la rébellion, détenue par l’un des chefs guérilleros les plus durs et implacables. Son camp de base était un site difficile d’accès, dans une zone de jungle quadrillée de défenses et de guetteurs.
Pour faire ce sauvetage, nous en avions appris par cœur chaque repli, chaque bosquet d’arbres, les postes de guet, les pièges d’alerte ; une mission préparée au détail près qui devait être couverte par un bombardement lourd des structures civiles destiné à détourner l’attention des rebelles.
De notre groupe, j’étais le seul à savoir qu’il s’agissait d’une mission classifiée P2. Cela signifiait que mes ordres étaient de la sortir de là, mais si cela devait s’avérer impossible, elle devrait être éliminée.
Instinctivement, je vérifiais la présence de mon arme, et aussi du couteau caché dans ma botte. Tout était en ordre, j’allais finir la mission que nous avions commencée ensemble.
Assourdi par la pluie battante, je repris ma progression, oubliant mes blessures pour me concentrer sur mon objectif, pour qu’ils ne soient pas morts pour rien, pour sortir cette femme de cet enfer. Je redoublais de prudence à l’approche du camp.
J’avais repéré une petite éminence où la végétation était dense. Elle allait constituer un excellent poste d’observation. Je notais les allers et venues des gardes, la relève des sentinelles, les fonctions des différentes tentes qui, malgré leur aspect terne et usé, semblaient néanmoins constituer un refuge suffisant contre les pluies tropicales de saison.
Un peu à l’arrière des autres, il y en avait une où les hommes se succédaient. Je vis le vieux cuisinier à la chemise sale y apporter une gamelle et une gourde d’eau et, comme plusieurs autres, en ressortir l’air satisfait en rattachant son pantalon.
Je savais où était l’otage et je savais aussi ce que ces hommes lui faisaient.
Il fallait la sortir de là le plus vite possible, mais maintenant j’étais seul. Aucune action en force n’était envisageable, je devais attendre la nuit pour agir.
Non loin, j’avais repéré un rocher qui pourrait me servir d’abri. Épuisé, je me pelotonnais sous le surplomb qui me protégeait de la pluie. J’avalais un antalgique et mastiquais une barre de céréales avant de sombrer dans un sommeil effrayant où se mêlaient visions cauchemardesques et souvenirs flous d’un passé lointain.
À la nuit tombée, je vérifiais mon équipement : la tension des sangles, mes armes, les unes après les autres comme l’exigeait le protocole. Une fois paré, je ralliais mon poste de guet au-dessus du camp.
La nuit était noire, la pluie avait cessé de tomber et, dans trente minutes, la garde serait relevée. Je repassais dans ma tête tous les détails de mon plan. Je savais que la difficulté serait dans la fuite avec l’otage, mais j’étais déterminé.
Mon cœur se mit à battre plus fort quand, à la faveur du changement de sentinelles, je commençais à ramper pour atteindre l’arrière de la tente où l’otage était détenue.
Les hommes parlaient un dialecte dont la rugosité était épaissie par l’alcool. Ils échangeaient armes, consignes et saluts. Quand le calme de la nuit revint, j’étais derrière la tente de l’otage. Les sens aux aguets, j’entendais sa respiration, j’entendais presque son cœur battre.
La lame du couteau glissa, entaillant le tissu rêche dans toute sa longueur. L’intérieur de la tente était sombre. L’odeur de crasse, d’urine, d’excréments me prit à la gorge et, lorsque mes yeux apprivoisèrent l’ombre, je la vis.
Je crus sur le coup qu’il s’agissait d’un tas de pauvres loques laissé dans un coin, puis je vis ses yeux : des yeux bruns immenses, profonds comme l’univers. Ils exprimaient la défaite, l’entière soumission, la souffrance sans nulle trace d’espoir. C’était un regard qui disait qu’elle ne lutterait plus, qu’elle accepterait tout, même l’infâme, ultime renoncement à son humanité pour n’être plus rien.
Son petit corps nu était roulé en boule, tremblant, couvert de crasse au point que le dragon tatoué sur son avant-bras semblait dilué par des traînées de sueur. Des cicatrices couvraient ses seins et l’intérieur de ses cuisses, témoignant des tortures qu’elle avait subies, de la sauvagerie de ses geôliers.
Elle était le message qu’envoyaient au monde toutes les victimes de la cruauté des hommes : l’enfant abandonné, la femme à terre sous les coups de l’homme qu’elle aime, le prisonnier oublié croupissant dans les geôles humides, les peuples en exil, la mère pleurant son enfant mort.
Jamais de toute ma vie je n’oublierai cette scène. Ce regard exprimera toujours le fond du désespoir. Il restera pour moi le gouffre au fond duquel personne ne devrait jamais tomber.
Les larmes piquaient mes yeux, mais je ne devais pas faillir. J’enlevais ma vareuse et en enveloppais le petit corps soumis, décharné, qui ne broncha pas et se laissa enlever dans la nuit sans un cri, sans un pleur, presque sans vie.
Une fois la balise activée, tout alla très vite. Les bombardiers passèrent à la vitesse supérieure et déclenchèrent l’enfer sur Shandria. Pas un bâtiment n’en réchappa, pas un soldat. Des missiles à impulsion électromagnétique bloquèrent les communications pendant plusieurs heures.
Lorsque le rayon téléporteur du vaisseau amiral nous exfiltra, des canons à particules détruisirent le reste des troupes en fuite. Shandria fut rasé de la surface de la planète et personne n’en entendit plus parler.
Je marchais vers le bureau du commandant en chef des forces armées, mon léger fardeau dans les bras. Elle était immobile, mais j’évitais ses yeux immenses qui me mettaient mal à l’aise. Il me tardait de la remettre à ceux qui avaient organisé son sauvetage. Je n’espérais pas oublier l’horreur dont j’avais été témoin, mais je le souhaitais du fond de moi-même.
Le Commandant était assis à son bureau. Face à lui, il y avait un homme que je ne connaissais pas. Il portait des vêtements luxueux et, sous sa dense chevelure blanche, brillaient des yeux bleus et froids. Ils se levèrent à mon arrivée.
— Merci Sergent, déposez-la sur ce canapé, m’ordonna le Commandant.
Pendant que je rendais compte de ma mission, l’homme inconnu s’approcha de la jeune femme qui était restée là, immobile, seulement revêtue de ma vareuse. Il s’assit sur le bord du canapé et se pencha sur elle. Il releva la manche qui recouvrait son bras droit, passa son pouce sur le tatouage, l’air satisfait. Il sortit un scalpel de sa poche et, sans l’ombre d’une hésitation, entailla le bras de la femme pour en extraire la puce qui y était cachée, révélant ainsi le véritable but de la mission qui nous avait tant coûté.
Il prit la joue de la femme dans sa grande main pâle parcourue de veines bleutées, la regarda avec tendresse et, d’un coup de scalpel précis, lui trancha la carotide, recouvrant son costume clair d’une myriade de gouttelettes de sang.
Les grands yeux privés d’espoir se refermèrent sur l’éternité.
— Vous pouvez disposer, Sergent, dit le Commandant d’un ton sec.
Je claquais mes talons et fis un demi-tour réglementaire. Je gardais la tête haute, mais je n’avais qu’une seule idée en tête : rejoindre au plus vite mes quartiers. J’y parvenais presque à genoux et, accroupi devant les chiottes, je vomis tout ce que contenait mon estomac, jusqu’à ne sentir dans ma bouche que l’amertume de la bile qui n’avait d’égale que celle de la vie.

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