3. Cécile Rambla (partie 1/2)

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Mme Cathy Cromlech, la surveillante du service de néonatalogie, siégeait à son bureau quand Cécile Rambla vint frapper à sa porte.

— J’arrive, cria-t-elle à travers le bureau.

Elle poussa fermement pour faire entrer un gros classeur rouge dans les rayonnages de la bibliothèque. Les commandes de matériel médicale du mois de novembre ne voulaient pas s’intercaler sagement entre celles d’octobre et de décembre. Quoi !? Elle n’allait tout de même pas les glisser entre février et mars au prétexte qu’il y avait de la place. Où irait le monde ?

On cogna à nouveau. « Madame Cromlech ? »

— J’arrive, cria-t-elle en poussant encore plus fort.

Le mois de novembre s’enfonça, mais ceux de janvier et de février jaillirent comme deux diables en boîte et tombèrent sur le sol. Mme Cromlech souffla et demanda à Cécile Rambla de rentrer. Elle ramassa les classeurs et les remis en place pendant que l’infirmière restait debout, non loin du seuil, sans rien dire du tout.

Mme Cromlech contempla la soignante, qui se trouvait dans la belle pente de l’âge mûre. Elle avait pris des formes et ce n’était pas pour lui déplaire. Cathy Cromlech aimait que son propre corps reste sec, que sa peau soit ridée et ses cheveux gris coupés courts. Elle assumait sans complexe son identité de lesbienne butch : physique androgyne, absence de maquillage et costume masculin. Mais en ce qui concernait les autres femmes, elle n’était pas contre un peu de féminité. Les kilos en trop de Mme Rambla, s’accumulaient essentiellement au niveau des fesses, de la culotte de cheval et de la poitrine. Des courbes charmantes qui ne détournèrent pas suffisamment son attention pour qu’elle passât à côté du regard fuyant de l’infirmière et de sa façon caractéristique de triturer ses ongles entre eux. Un signe de stress que Mme Cromlech avait bien du mal à supporter. Le stress, c’était bien trop contagieux. Et il suffisait d’un rien pour que son propre toc ne revienne.

Elle s’imagina soudain porter sa main à son cuir chevelu, pincer l’un de ses cheveux gris et l’arracher. L’insignifiante douleur provoquée par ce geste lui procurerait un sentiment de réconfort, semblable à celui que ressentent les fumeurs lorsqu’ils prennent leur première taffe après une longue abstinence. Mme Cromlech rêvait d’arracher un bulbe capillaire, un seul, puis de le porter au bord de ses lèvres. L’épiderme des lèvres est la zone de notre corps qui possède le plus de terminaisons nerveuses. Elle aimait sentir l’élargissement du cheveu à son extrémité. Cette sphéricité. Cette résistance lisse.

— Que se passe-t-il, Cécile ? demanda sèchement Mme Cromlech.

Cécile Rambla arrêta de se triturer les ongles et répondit.

— Je suis venue vous dire que je pense qu’il faut que j’arrête, Madame Cromlech.

— Arrêtez quoi ?

— Mon travail ici, Madame.

C’était un peu agaçant d’entendre Cécile Rambla lui donner du Madame. Quand Cathy Cromlech était encore infirmière, Cécile Rambla travaillait déjà dans cet hôpital, dans le même service qu’elle. Elles se tutoyaient et s’appelaient par leurs prénoms à l’époque. Cathy Cromlech avait conservé cette habitude après sa promotion, pas Cécile.

— Tu déménages ?

— Avec mon prêt que j’ai fini de rembourser l’année dernière et mes enfants qui habitent là… certainement pas, non. Non, c’est autre chose…

— Quoi donc ?

— Je ne suis plus sûre d’être capable de donner de l’amour aux bébés. Je n’ai plus le cœur à ça. Je suis, comment dire… vide à l’intérieur. L’amour n’est plus là.

Tout d’un coup, quelque chose se fissura et la voix de Cécile Rambla dérapa.

— Cécile ? Que t’arrive-t-il ?

Mme Cromlech fit asseoir Cécile Rambla sur une chaise tandis que les premières larmes coulaient. Elle posa une main sur l’épaule de l’infirmière. Ce n’était pas la première fois qu’une soignante craquait dans son bureau. Le métier d’hospitalier était un métier de chien. Tout le monde pouvait y atteindre ses limites, même les plus expérimentés comme Cécile Rambla.

— Tu ne devrais pas penser des choses comme ça, rassura Cathy Cromlech. Plus d’amour… tout le monde a de l’amour à donner et à recevoir. L’amour n’est pas une source sur laquelle on se sert tout une vie jusqu’au jour où elle se tarit. Que s’est-il vraiment passé ?

Un reniflement gras retenti. Mme Cromlech se dépêcha d’aller chercher un mouchoir et de le tendre à Cécile Rambla.

— Raconte-moi ? Il s’est passé quelque chose avec le dernier nouveau-né ?

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