3. Cécile Rambla (partie 2/2)
Elle se moucha bruyamment et reprit d’une voix engourdie.
— Depuis deux semaines, je m’occupe d’une enfant que je trouve… différente.
— Différente ?
— Ça ne s’explique pas. J’ai essayé de comprendre pourquoi elle ne m’attendrissait pas comme tous les autres. Elle n’est pas laide, pas du tout. Une charmante petite crevette. Ses mains sont minuscules et ravissante, son ventre respire fort, son souffle siffle quand elle respire toute seule. Elle a quelques plaques de peaux mortes dans le cuir chevelu, mais par endroit des petits cheveux ont commencé à pousser. Je l’ai tellement regardée et détaillée, je pourrais vous la dessiner.
— Tu t’es donc intéressé à elle ?
— Oui. J’ai cru qu’en la regardant attentivement, j’allais finir par comprendre ce qui me déplaisait chez elle. Je me suis dit que c’était comme avec la nourriture, que l’appétit viendrait en mangeant. Après tout, avec les autres aussi, j’ai parfois eu un petit temps de mise en route.
Elle se moucha encore. Cette fois, elle eut l’inélégance de regarder l’intérieur de son mouchoir. Elle considéra les immondices qui venaient de sortir de son nez avec un rictus perplexe. Mme Cromlech retira alors sa main de son épaule. On n’a pas idée de reluquer comme ça les humeurs qui vous sortent du corps. Hormis les médecins, personne ne devrait s’abaisser à ça.
— Les enfants qui me sont confiés, dit-elle en refermant son mouchoir. J’ai toujours un temps de, comment dire… un temps de timidité. Il faut qu’on s’apprivoise. Au début, ils sont des bébés un peu trop petits et malades. J’ai peur de les toucher, peur de leur faire du mal, de ne pas savoir. J’ai aussi peur qu’ils ne m’aiment pas, qu’ils pleurent et que je ne parvienne pas à les calmer. Mais ça, ça passe toujours. Je les prends contre moi, je leur chante quelque chose, et c’est toujours plus fort que tout… je finis par les aimer. La peur s’en va.
— Et avec cette petite fille en particulier, ça ne se passe pas comme ça ? résuma Mme Cromlech.
Le menton de Cécile Rambla se fripa.
— Ce n’est pas sa faute à elle, marmonna-t-elle.
— La faute de la petite ? Non, comment cela pourrait-il être sa faute ? s’indigna Cathy Cromlech.
— C’est probablement moi, mais… elle me met mal à l’aise.
— Mal à l’aise ?
— Je ne voudrais pas passer pour une folle, mais cette enfant… elle me juge.
Mme Cromlech retint un soupir. Comment une petite fille prématurée aurait-elle pu juger une grande personne ? Elle était tentée de répliquer immédiatement, mais elle avait douze ans de psychothérapie derrière elle et, si elle avait bien appris une chose au cours de ses consultations, c’est que la seule personne qui peut vous mettre en fasse de vos contradictions, c’est vous-même. Elle devait laisser Cécile Rambla exprimer le fond de sa pensée et, avec un peu de chance, elle se rendrait compte toute seule que ça n’avait ni queue ni tête.
— Elle a les yeux bleus.
— Comme beaucoup de nourrisson.
— Oui, comme les autres. Elle ne me regarde jamais directement. J’ai l’impression qu’elle ne cherche pas mon regard. J’ai l’impression qu’elle regarde ailleurs, quelque part à côté de moi. C’est vraiment étrange.
— Tous les bébés font ça ! Ils ont des yeux tout grands écarquillés qui avalent le monde. Ils font des mouvements de tête qui semblent suivre des fumées, des vols d’oiseaux ou des matchs de tennis invisibles… Et pourtant, il n’y a rien.
— Mais c’est la première fois que ce truc me perturbe autant. Ça ne peut pas s’expliquer, c’est une chose qu’il faut voir. Il faut avoir cette petite fille dans les bras pour comprendre ce que je veux dire. J’ai ressenti des choses que je n’avais jamais ressenti avant. Ça a commencé par une sensation de honte, de malaise, comme si elle me jugeait.
— Oui, tu me l’as dit. Une enfant de même pas deux semaines qui te juge !
La voix de Mme Cromlech ne cherchait même plus à dissimuler son agacement. Elle songea que, si Cécile Rambla prêtait à ses protégés de mauvaises intentions, il serait préférable, en effet, de l’écarter des nourrissons.
— Attendez ! Je ne dis pas qu’elle me jugeait vraiment ! Je sais que ce n’est pas le cas. Je dis que lorsque je la prends contre moi, je me sens jugée. J’ai l’impression qu’elle remarque que mes sentiments pour elle ne sont pas sincères, que je me force. Ensuite, je ne sais pas pourquoi, mais je pense tout le temps à mes enfants…
Comme si elle venait de prononcer le mot qui fâche : « mes enfants », Cécile Rambla se plia en avant et pleura. Entre ses sanglots, Mme Cromlech eut l’impression qu’une information lui avait peut-être échappé. Prise d’un affreux doute, elle balbutia.
— Tes enfants ? Il y a un problème avec tes enfants ? Comment vont-ils ?
Elle se souvenait que Cécile Rambla était une femme divorcée. Quand ses enfants avaient quitté la maison pour aller faire leur vie et commencer leurs études ailleurs, elle avait très mal pris la chose. Le vide qu’ils avaient laissé dans sa vie l’avait fait souffrir. Heureusement qu’il y avait eu son travail pour compenser leur absence.
— Non, pas vraiment. Ils vont très bien. Je ne comprends pas pourquoi, à chaque fois que je la prends dans les bras, je sens mon cœur chuter dans ma poitrine. Je pense à eux et mon cœur chute d’une centaine d’étage. C’est une sensation horrible. Je pensais que ça me passerait, mais non. Chaque fois que je la prends dans les bras, il se produit la même chose. Vous comprenez pourquoi je ne l’aime pas. Cette fois, je suis à bout. Je ne veux plus avoir affaires à elle.
Mme Cromlech laissa au silence le temps d’apaiser les émotions trop vives, elle pensa mentalement à un cheveu qu’elle arracherait. Le porter à ses lèvres. Faire glisser l’extrémité bombée et solide du cheveu d’une commissure à l’autre. Quels mots devait-elle employer ?
— Eh bien, c’est d’accord. J’adapterai les équipes pour que vous n’ayez plus la charge de cette enfant. Après tout, il y a assez de travail pour tout le monde. Et c’est le meilleur moyen de savoir si le problème est plus profond ou si c’est juste un problème de… d’incompatibilité. Personne ne peut aimer tout le monde. Tu ne peux pas aimer tous les bébés du monde.
Cécile Rambla se détendit sur sa chaise et essuya ses larmes.
— Merci, je me sens vraiment mieux, dit-elle en se redressant pour partir. Je me demandais vraiment ce qui n’allait pas chez-moi. J’avais l’impression de devenir folle.
— Mais non… c’est ridicule. Tu n’es pas folle.
Cécile Rambla remercia encore plusieurs fois Mme Cromlech. La surveillante de service avait toujours détesté ça : les personnes qui abusent des politesses à l’excès. Celles qui s’excusent tout le temps, qui demandent pardon quand on les bouscule, qui remercie les autres quand elles viennent les aider. Heureusement qu’elle n’était pas elle-même de cette trempe-là, aussi faible.
Cécile Rambla allait partir, mais s’interrompit sur le pas de la porte.
— Vous trouverez quelqu’un pour elle ?
— Évidemment…
— Est-ce que vous pouvez…
— Quoi ?
— La prévenir que…
— Que quoi ?
— Non rien… Pardon, excusez-moi.
Et elle s’en alla.

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