4. Cathy Cromlech (1/2)
Quelque chose n’arrêtait pas de tourner en rond dans la tête de Cathy Cromlech. Elle n’était pourtant pas du genre à brasser du vent. Ses pensées allaient droit, elle ne les laissait pas tournoyer comme un poisson dans un bocal. Avoir une direction. Savoir où l’on va. C’était sa ligne de conduite.
Alors, c’était vraiment gênant pour elle d’être tourmentée par une pensée parasite. Sa conversation avec Cécile Rambla l’avait troublée plus qu’elle ne voulait l’admettre. Ce passage : « C’est une chose qu’il faut voir. Il faut avoir cette petite fille dans les bras pour comprendre ce que je veux dire » revenait plus souvent que les autres dans son esprit.
Qu’est-ce qu’il pouvait y avoir dans le regard de ce bébé qui méritait tant d’agitation ? Il y avait tout à parier que c’était dans la tête de Cécile que ce regard avait une singularité. Et peut-être que Cathy Chromlech aurait pu s’en convaincre s’il n’y avait pas déjà eu un précédent.
La veille, c’était un autre infirmier, l’un des rares hommes de la profession, qui était venu pour lui faire la demande de changer de nourrisson. Il n’avait pas fourni d’explication, évoquant des raisons personnelles. Mme Cromlech l’avait cru, elle connaissait la musique. Avec Guillaume, cela pouvait arrivait. Parfois un bébé portait un grain de beauté au mauvais endroit, d’autres fois il avait une malformation du lobe de l’oreille, quand ce n’était pas une façon de plisser les yeux ou de crier. Il y avait des bébés qui ne lui faisait pas penser à l’enfant qu’il avait perdu et des bébés qui lui faisaient penser à l’enfant qu’il avait perdu. Elle avait pensé qu’Aline Liane Marie faisait partie de cette seconde catégorie. Mais avec le refus de Guillaume et celui de Cécile Rambla cela faisait tout de même deux refus pour le même bébé. Ça n’était jamais arrivé !
Deux refus pour le même bébé ! Ç’aurait été un enfant sans bras, à la limite, elle aurait pu comprendre. Mais Aline était une petite fille bien formée, minuscule mais bien constituée. Alors, pourquoi ?
« Il faut le voir pour le croire. »
Mme Cromlech avait donc décidé que, pour faire taire ses pensées parasites, elle devait rendre visite à la petite Aline. La voir de ses propres yeux, comme l’avait dit Cécile. Quelqu’un avait dit un jour que le meilleur remède contre la tentation était d’y céder.
Elle sortit de son bureau pour rejoindre le service des grands prématurés et chercha le berceau d’Aline Liane Marie. Bien qu’elle soit très occupée, c’était ce qu’elle avait de mieux à faire. Cela ne lui prendrait que quelques minutes, seulement le temps de voir. Ensuite, quand ses pensées fileraient de nouveau droit, elle pourrait retourner travailler.
Mme Cromlech se posta devant le berceau d’Aline Liane Marie. Elle se fit la réflexion qu’il s’agissait-là de prénoms vieillots. Le fonctionnaire qui lui avait donné ses noms-là n’avait pas été très inspiré. Enfin. Quelle importance ! De toutes façons ses parents adoptifs la rebaptiseraient.
Le bébé qui se trouvait devant elle, profondément endormi, n’avait pas de masque. Il savait respirer seul à présent. Elle regarda son ventre monter et descendre, ses poings fermés. Il avait pris du poids et avait grossi. Il paraissait en bonne santé, bien constitué et apaisé. Il n’y avait là rien d’anormal. Cathy Cromlech soupira. Elle se sentait presque déçu. Voilà ! C’était bien la peine de perdre son temps et sa tranquillité d’esprit pour ça ! Pas de quoi s’arracher les cheveux.
Elle attrapa tout doucement le nourrisson. Il ne pesait qu’un kilo et cent-vingt-huit grammes. Un poids plume. La surveillante de service s’assit dans le fauteuil, plaqua la petite chose contre son ventre. Elle posa la paume de sa main droite sur le bébé, recouvrant entièrement son dos tout chaud.
Ses pensées s’envolèrent et, pour une fois, elle ne tenta pas de les retenir. Ce n’était pas des pensées qui tournaient en rond comme un poisson dans un bocal, ni un train bien sur ces rails. Ce n’était ni l’un ni l’autre. Plutôt des hirondelles qui s’envolent, qui tournoie et se font plaisir.
Quel paradoxe d’avoir passé sa vie entourée d’enfants sans en avoir elle-même ! Si chaque personne qui lui avaient fait la remarque : « Vous êtes si tendre. Vous savez tellement bien y faire avec les enfants. Vous n’avez jamais pensé à en avoir ? », « Vous seriez une mère formidable », avait accompagné ses paroles d’une pièce de 50 centimes, elle se serait payé une voiture. Les gens ne comprenaient pas qu’une femme puisse ne pas avoir d’enfant et le choisir.
Le prématuré resta profondément endormi. Minuscule. Il respirait paisiblement et elle le caressa doucement. C’était une sensation délicieuse. Malheureusement, cela ne dura pas longtemps car, dans ses bras, la petite Aline se réveilla. Ses yeux bleus se révélèrent, balayèrent l’espace autour d’elle, semblèrent chercher quelque chose, et, comme ils ne trouvèrent rien, ils s’immobilisèrent dans le vide. Ensuite, Aline tendit la main, elle écarquilla ses minuscules doigts et attrapa la chemise de Mme Cromlech et grogna.
La surveillante du service de néonatalogie posa alors sa main sur celle d’Aline et quand sa peau toucha la sienne, les yeux du bébé s’éclairèrent autrement ; son expression se métamorphosa. Le cou de l’enfant pivota brusquement pour la fixer sans détours.

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