4. Cathy Cromlech (2/2)
Ces yeux, ces yeux bleus-gris-opaque parcoururent sa personne avec un intérêt douteux. Ils passèrent sur son visage, son torse et chaque fois ils pénétraient sa peau comme pour voir derrière elle, par devers elle, au travers d’elle. C’était comme Cécile Rambla le lui avait décrit : une honte inexplicable s’empara de son estomac. Une honte comparable à ce qu’elle avait déjà connu des années auparavant.
Au sortir de l’enfance, alors qu’elle avait eu le courage d’avouer qu’elle aimait les femmes à ses parents, ils l’avaient rejetée. Elle était partie sans leur dire aurevoir. Ils l’avaient tellement déçue. Qu’est-ce que ça pouvait lui faire du mal de penser à eux ! Elle ne le faisait pour ainsi dire jamais.
Elle les avait tellement aimés. Et maintenant, ils n’étaient plus là. Ils étaient morts sans qu’elle leur pardonne, sans qu’elle sache s’ils avaient fini par l’accepter. Il ne lui restait plus rien d’eux. C’était un vide dans sa vie et dans son corps.
Cathy secoua la tête. Pourquoi repensait-elle à ça ? Pendant que le bébé dardait ses pupilles lactées sur elle ? Il avait encore cet étrange regard, qui ne disait rien de lui-même et qui paraissait en cet instant pas tout à fait humain. Elle se demanda si Aline Liane savait pour ses parents. Et pour le reste ? Sa plus profonde cicatrice. Voyait-elle le champ de bataille et les ruines qu’Elise avait laissé en partant ?
Elise, sa belle Elise, son amante, son amour, sa vie.
Cet Adieu, qui fut précipité, emplit de maladresse, murmuré avec si peu d’inspiration, quand Elise était partie la rejoindre, elle, l’autre, après ce dernier weekend si brûlant, et qu’elle se tenait encore sur le quai de la gare Matabiau, et qu’on la pressait de monter à bord, cet Adieu la hantait.
Elle arracha sa main tremblante de celle du bébé.
Mme Rambla n’avait pas tout à fait raison, ce n’était pas quelque chose qu’il fallait voir, c’était quelque chose qu’il fallait vivre. Ou plutôt quelque chose qu’il fallait éviter de vivre, qu’elle ne souhaiterait pas même à son pire ennemi.
Elle essuya la larme qui avait coulé sur sa joue. L’impression d’intrusion qu’elle avait ressentie avait cessé dès qu’elle et l’enfant s’était séparé. Le bébé avait à présent les yeux vides propres aux animaux, très différents de ceux qu’elle avait cru apercevoir quelques secondes plus tôt. Ils lui avaient paru si lucides et pénétrants… Le contraste était tel que Mme Cromlech douta d’avoir vécu ce qu’elle avait vécu. Mais, même si ce n’était probablement qu’une hallucination, elle n’avait aucune envie de retenter cette expérience.
Elle reposa le bébé dans son berceau. Dans son petit nid de plexiglas, le bébé ne pleura pas, insensible à cette séparation.
Le lendemain, Mme Cromlech décida que plus personne ne câlinerait celle qui ne portait pas encore le nom d’Alia Fontanel. Contre toute attente – et en contradiction avec toutes les connaissances et statistiques concernant les besoins des nouveau-nés en matière d’affection et d’attention – Alia ne souffrit pas le moins du monde de cette privation d’amour qui dura plusieurs semaines.
L’affaire du bébé qui n’aimait pas les bras fit le tour du service et les soignants en parlèrent avec un mélange de fascination et d’aversion. C’était la première fois qu’ils voyaient un nourrisson comme celui-ci ; il ne pleurait jamais pour attirer l’attention. On aurait pu la prendre pour un bébé léthargique, comme le sont certains enfants laissés trop longtemps sans soin et qui se laissent longuement mourir en silence, si elle ne s’était mise à hurler avec autant de vigueur en d’autres occasions. Alia criait régulièrement pour réclamer son lait ou pour que l’on change sa couche. Un nourrisson presque comme tous les autres. Sauf qu’il ne pleurait jamais quand on le remettait dans son berceau.
Si les infirmières avaient pu entrer dans sa tête et connaître ses sentiments de nourrisson. Elles auraient su qu’Alia ne faisait aucune différence entre les draps de son berceau et les manches d’une blouse. Là où les autres nouveau-nés projettent autour d’eux des liens, Alia n’émettait rien du tout. Normalement, elle aurait essayé d’établir des connexions avec les autres, et, si ses lassos n’avaient pas capturé leur cible, ils lui seraient revenus douloureusement dans le cœur et auraient creusé son âme. Elle aurait alors pleuré de tout son saoul pour que quelqu’un vienne, pour que quelqu’un se lie à elle.
Alia ne percevait aucune de ces choses. Même quand on la serrait très près du cœur, elle ne se reliait pas. Par conséquent, elle ne souffrait d’aucune rupture, d’aucune discontinuité. L’amour qui serait indispensable à n’importe quel autre enfant, ne l’était pas pour elle. Comprenez bien que pour pâtir d’un manque d’amour, il faut être capable d’en donner. Tout comme il n’est pas possible de se déshydrater sans perdre de l’eau. Les autres enfants peuvent être vus comme des coupelles d’eau en plein soleil, leurs réserves s’évaporent, il faut donc remplir le vase régulièrement. Alors qu’Alia serait plutôt un bocal d’eau hermétique gardant son amour pour elle seule, ne le distribuant jamais.
Chaque soir, Cathy Cromlech consultait le dossier d’Aline Liane Marie. En le parcourant, elle constatait que l’état du bébé s’améliorait jour après jour : les courbes de poids, d’oxygénation du sang, d’évolution de l’appareil pulmonaire étaient excellentes. Il serait même possible de prendre un peu d’avance avec les procédures d’adoption. Plus tôt ce bébé aurait une famille, mieux la surveillante de service se sentirait.

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