5. Aïcha Fontanel (1/2)

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Aïcha Fontanel avait choisi de garder le nom de son mari après son divorce. Elle le regrettait souvent. Chaque fois qu’elle remplissait des documents ou entendait prononcer son nom de mariage, elle le voyait, lui, surgir dans sa mémoire, telle une verrue qu’aucun traitement ne parviendrait à éradiquer.

Thierry Fontanel était devenu père. Parmi toutes les épreuves de sa vie, cette nouvelle avait été la plus dure à encaisser. Quand elle avait épousé Thierry, ils désiraient tous les deux avoir des enfants. Elle davantage encore. Ce désir lui cuisait le cœur à petit feu. Toujours là, tapi discrètement, tel un charbon ardent niché derrière son nombril, cendre vacillante qu’on croyait prête à s’éteindre mais qu’un cri de bébé ravivait, quand ce n’était pas une pub de couches à la télé, un collègue qui lui montrait une photo de vacances ou sa sœur qui ne trouvait plus le temps de sortir avec elle.

Aïcha souffrait de ce désir depuis longtemps, bien avant les premiers tests de grossesse négatifs. À quinze ans déjà, elle avait ressenti cette sensation cuisante. Sa petite sœur, de dix ans sa cadette, coiffait une poupée sur le canapé. Elle tirait trop fort et des touffes de faux cheveux s’accrochaient à la brosse. Aïcha avait regardé cette scène en songeant qu’elle-même, quand elle aurait des enfants, saurait leur brosser les cheveux avec douceur. Elle saurait s’y prendre. La perspective était belle, mais si lointaine. Elle aurait aimé sauter les étapes et tout de suite devenir adulte et mère. Aïcha s’était sentie si impatiente que s’en était douloureux. Elle savait à l’époque qu’il lui faudrait attendre plusieurs années avant d’avoir des enfants. Elle ignorait pourtant à quel point ce serait long.

Trente ans avaient passé. Chaque année avait fait croitre son désir. Avec Thierry Fontanel, elle avait dû attendre six ans avant qu’il ne se juge prêt pour être père. Six années de perdues, auxquelles elle repensait souvent et qui faisaient monter en elle une rancœur tenace à l’encontre de son ex-mari. S’il avait été moins farouche à l’époque, si elle n’avait écouté que son désir, peut-être qu’elle aurait eu son enfant aujourd’hui. Peut-être… oh peut-être…

Quand il avait été prêt, ils avaient essayé d’avoir un enfant. Et un mois plus tard seulement, Aïcha avait eu un retard de règle. Incapable d’attendre une semaine pour en avoir le cœur net, elle s’était précipitée aux toilettes avec un test de grossesse. Quand il s’était révélé négatif, elle avait relativisé : elle devait attendre un peu. Une semaine plus tard, comme ses règles ne revenaient toujours pas, elle avait refait un test de grossesse. Une fois de plus, il était négatif. Pourtant, elle avait du retard, elle en était certaine. Elle devait être enceinte ! Elle avait encore patienté deux jours : toujours pas de sang. Cette fois, elle avait acheté tous les autotests de marques différentes qu’elle avait pu trouver, indifférente au regard perplexe de la caissière.

Négatif, négatif, négatif et encore négatif. C’était impossible !

Aïcha avait consulté son gynécologue. « Existe-t-il des embryons indétectables sur les tests de grossesse ? Sur une échographie, serait-il possible de voir l’embryon ? Je dois être enceinte !? Je sens quelque chose ! »

Le gynécologue avait répondu non à toutes ses questions. Il avait pris un air grave et affecté. Aïcha avait appris qu’à vingt-sept ans elle entrait dans sa ménopause. Ménopause précoce.

Tout qui s’effondre et des larmes à n’en plus finir. Ne plus sortir de son lit. Ne plus prendre l’air sous aucun prétexte. Insulter sa mère, son père et son Dieu. Rejeter son mari, lui dire que c’était de sa faute à lui si elle n’aurait jamais d’enfant à elle. Elle lui avait accordé six années de sa vie, il lui avait pris sa vie entière.

Avant d’envisager la PMA et le don d’ovocyte, elle avait dû faire le deuil des enfants qui lui aurait ressemblé. Un deuil long et douloureux qui avait écorché son couple. Mais ce dernier avait résisté. Ils avaient alors passé plusieurs mois à suivre les traitements et les longues procédures cliniques qui précèdent les FIV. Dans son utérus, on avait déposé à trois reprises un embryon, issu de l’union entre l’ovule d’une inconnue et les spermatozoïdes de son mari. Des embryons qui ne portaient pas ses gènes, mais qu’elle jura d’aimer plus que sa vie. Chaque fois, elle avait prié et juré qu’elle vouerait son existence à faire le bien si cet enfant s’accrochait dans son ventre et naissait dans ses bras. « Si mon ventre s’arrondit, ya Allah, je te pardonnerais de m’avoir donné des ovaires handicapés. Je m’excuse de t’avoir insulté et te demande mille fois pardon. ».


Son Dieu ne l’aimait pas. Elle s’était fait une raison depuis. Dieu ne l’aimait pas.

Il y eut trois FIV et trois fausses couches. La sécurité sociale française n’accordait que trois tentatives de FIV gratuites. Ensuite, il fallait y aller de sa poche. Aïcha avait supplié Thierry. Il lui avait répété que ce n’était pas un problème d’argent, qu’il n’en pouvait plus, qu’il ne voulait plus. Il avait perdu l’espoir qu’une FIV fonctionne. Hors de question qu’il sacrifie toutes ses économies pour implanter un nouveau faux espoir dans le ventre de sa femme. Parce que ça la tuait. Chaque fois qu’un embryon mourait, un petit bout de sa femme partait avec lui. Thierry avait décidé d’arrêter de tuer sa femme à petit feu. Il avait été catégorique.

Aïcha l’avait supplié, menacé, insulté, frappé, mordu ; il n’avait pas cédé. « Si tu refuses encore, je te quitte. »

Elle l’avait quitté.

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