5. Aïcha Fontanel
À trente-deux ans elle redevenait célibataire. Elle était vieille fille. Comme sa tante avant elle, cette vieille folle loufoque dont toute la famille se moquait. Shéhérazade, la vieille cinglée. Elle finirait comme elle. La paria à qui personne ne voulait ressembler. Celle qu’on évitait aux mariages. Celle dont on disait en chuchotant : « Elle n’a jamais eu de mari ni d’enfant, hchouma. »
Après le divorce, Aïcha refusa de recevoir qui que ce soit. Elle verrouilla les portes et ferma les volets. Elle changea toute sa garde-robe pour du noir. Elle coupa ses cheveux et pleura des jours entiers. Elle insulta sa mère, son père et son Dieu. Rejeta la faute sur son ex-mari, ce kalb.
Avant d’envisager l’adoption, elle avait dû faire le deuil des enfants qu’elle avait perdu et de la grossesse qu’elle n’aurait jamais. Elle avait accepté qu’elle n’aurait ni les coups de pieds dans le ventre, ni les nausées, ni les premiers cris. Elle ne serait pas le premier à qui il tendrait les bras. Pas la première qu’il sentirait, qu’il verrait, qu’il aimerait. Ce fut un deuil encore plus long que le précédent qui l’isola et la rendit moins souriante.
Aïcha entreprit ensuite le long parcours des candidats à l’adoption. En tant que femme célibataire, les démarches étaient plus compliquées que si elle avait été en couple. On lui expliqua que si son dossier était accepté, cela ne signifiait pas qu’elle aurait un bébé, car il n’y avait pas beaucoup de nouveau-nés à adopter en France. Plus elle accepterait un enfant âgé, plus elle aurait de chance de voir sa démarche aboutir. Aïcha abaissa ses exigences jusqu’à l’âge de trois ans. Trois ans, cela lui paraissait déjà bien vieux. Elle se voyait mal adopter un enfant dont elle aurait raté tant d’épisodes importants de la vie. Non seulement elle manquerait toute la grossesse et la naissance, mais aussi ses premières dents, ses premiers pas et ses premiers mots. Tous ses deuils successifs elle les digéra avec abnégation. Elle avait changé. Elle ne se résignerait plus, ne se lamenterait plus. Elle aurait un enfant, un enfant à tout prix.
Elle avait passé des entretiens, des tests. Elle avait eu le sentiment de devoir tout montrer, tout expliquer d’elle, comme s’il fallait que rien de secret ne subsiste pour adopter. Elle avait confié ses doutes, ses désirs et alla jusqu’à parler du morceau de braise qui lui brûlait parfois le centre du ventre ainsi que de la rancune qu’elle ne parvenait pas à apaiser contre son ex-mari. Elle avait parlé à cœur ouvert aux psychologues et aux assistants sociaux. Ses revenus avaient été mesurés. On avait apprécié qu’elle ait des animaux de compagnie, mais on avait jugé que six chats étaient excessifs, alors elle en avait abandonné cinq sans hésiter. Le pincement qu’elle avait ressenti n’était rien en comparaison des autres blessures qu’elle avait déjà surmontées.
Il avait fallu quatre ans pour obtenir le droit d’adopter et encore quatre ans pour qu’on lui propose un appariement. Il s’agissait d’une petite fille née sous X.
Quand on lui annonça qu’elle avait obtenu la garde d’un bébé d’un mois, Aïcha faillit s’évanouir. Elle s’était faite à l’idée de manquer les premières dents, les premiers pas et le reste. Un vrai bébé. Elle ne parvenait toujours pas à y croire. Cela faisait des décennies qu’elle attendait et, enfin, elle arrivait au bout du chemin.
Les travailleurs sociaux qui avaient accompagné Aïcha l’avaient prévenu : « Cet enfant ne sera pas celui que vous avez en tête. Vous avez passé des années à imaginer un bébé qui serait le vôtre et vous avez créé une image dans votre tête. Quel que soit cet enfant qui vous attend à la maternité, il ne sera pas le même que celui qu’il y a dans votre tête. Peut-être que vous ressentirez de la déception de l’incompréhension. Peut-être que vous ne le trouverez pas beau, trop petit ou trop gros, trop blond ou trop brun. Peut-être qu’il sera trop bruyant, ou pas assez. Peut-être qu’il sera moins actif, moins rayonnant, trop joyeux, trop affamé. Il sera trop quelque chose et pas assez cela. Il sera forcément différent de ce que vous avez imaginé. Parce qu’il n’est pas le bébé qu’il y a dans votre tête. »
Aïcha avait écouté ces paroles. Elle savait qu’elle serait désorientée et qu’il lui faudrait un peu de temps. Elle s’était préparée à cette rencontre toute sa vie.
Elle était prête, plus prête qu’aucun parent adoptif ne l’avait jamais été avant elle, mais rien n’aurait pu la préparer à rencontrer Alia.

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