6. Syndrome de l'imposteur (1/2)
Aïcha observa le bébé. Elle le trouva beau. Les joues roses, les yeux bleus et un nez retroussé. Ses cils retinrent son attention : ils étaient noirs et très longs.
La voix du chanteur Phil Collins passait faiblement dans le petit poste accroché au mur de la chambre. Aïcha n’y entendait rien en anglais, mais le mot « paradise » lui fila la chair de poule.
L’infirmière l’aida à porter l’enfant car elle craignait de mal s’y prendre. Les mollets et les cuisses du bébé avaient une douceur à se damner.
Aïcha avait un vrai bébé dans les bras. Son bébé. La jeune mère éclata en sanglots. Des larmes de joie qu’elle ne put retenir.
Quand on lui reparlerait de ce moment, des années plus tard, elle jurerait avoir ressenti une vague d’amour pour sa fille, un coup de cœur véritable. En réalité, il n’en fut rien. La joie qu’elle ressentit alors n’avait pas grand-chose à voir avec de l’amour… Il s’agissait plutôt de fierté et de soulagement. En devenant mère, Aïcha réalisait son plus grand rêve. Elle avait si longtemps attendu ce moment qu’elle ne pouvait que fondre. Mais cela ne signifiait pas qu’elle aimait Alia. Un champion auquel on remet une médaille pleure-t-il parce qu’il ressent quelque chose pour cet objet ? Certainement pas. Il ne pleure pas pour la beauté de la médaille, il pleure pour ce qu’elle représente.
Quant à la singularité d’Alia, Aïcha ne remarqua rien. Elle était trop submergée par ses émotions pour sentir ce qu’avait perçu plus tôt Cécile Rambla, Cathy Cromlech et tant d’autres.
Aïcha rentra chez elle en bus SMTC, avec Alia dans une poussette. Personne ne se retournait sur elle ; un bébé l’accompagnait et il semblait que ça avait toujours été le cas.
Elle rebaptisa l’enfant.
Aline et Liane ne lui convenaient pas tellement. Elle songea immédiatement à Alia, un prénom très répandu au Maroc et qui mélangeait les deux prénoms précédents. Pour que son enfant porte le même nom qu’elle sur la boite aux lettres, Fontanel serait son nom de famille. Ce fut ainsi qu’Alia Fontanel fut nommée.
Aïcha se rendait régulièrement chez un psychologue des Minimes : le docteur Salangro. C’était un grand échalas bien habillé. La forme de ses paupières, tombantes, lui donnait l’air de quelqu’un qui est toujours désolé pour vous.
Une semaine après l’arrivée de la petite Alia chez elle, Aïcha s’était rendue à son cabinet et avait fondu en larmes avant d’avoir pu prononcer les formules de politesse consacrée.
— Mme Fontanel, réagit le Dr Salangro en posant sur son épaule une main réconfortante.
Aïcha frissonna en entendant le nom de son ex-mari. Elle avait révélé au Dr Salangro ses pensées les plus intimes. Elle lui avait parlé de sa peur de devenir sa vieille tante, des envies de meurtres qui lui traversaient parfois la tête quand elle voyait une femme enceinte et même de son rejet de Dieu. Et malgré ça, elle n’avait jamais osé lui avouer qu’elle détestait qu’on l’appelle ainsi : « Mme Fontanel ». Des années qu’il la nommait de cette façon, à présent, il était trop tard pour le lui dire. Ça serait comme si elle lui avait caché quelque chose durant tout ce temps.
Elle s’effondra dans le sofa et retrouva peu à peu ses esprits au fur à et à mesure que ses larmes séchaient.
— J’ai l’impression de l’aimer mal, finit-elle par dire.
Le Dr Salangro lui fit signe de poursuivre.
— Quand je lui donne le bain, quand je lui change la couche, je la touche, bien sûr… mais j’ai l’impression qu’il n’y a pas de contact. Elle-même, elle me regarde, mais c’est comme si elle ne me voyait pas. Je voudrais qu’elle me voie vraiment. J’ai tellement peur qu’on ne se comprenne jamais.
— Connaissez-vous le syndrome de l’imposteur ?
— Non.
— Quand on obtient une récompense très longtemps convoitée. Une récompense que d’autres aurait pu avoir, mais que nous avons eu, nous. Alors, dans certains cas, il est possible de culpabiliser. Alors, on s’imagine qu’il y a eu une erreur, que quelqu’un a dû se tromper. On remet en question notre légitimité au bonheur. Combien de fois avez-vous prié pour que ce jour arrive ?
— Des centaines de fois.
— Et combien de fois avez-vous cru qu’on refusait d’exaucer votre souhait, qu’on ne voulait pas que vous accédiez au bonheur ?
— Des centaines de fois aussi.
— Aujourd’hui, Mme Fontanel, vous avez une petite fille. Pour votre inconscient, cette situation n’est pas habituelle, elle n’est pas… normale. Je ne suis pas surpris que votre esprit lutte contre cette réalité en s’opposant à l’attachement. Il refuse de s’abandonner au bonheur. Il se protège d’une future déception. Vous vous dites que cette fille ne peut pas vraiment être la vôtre. Et de fait, elle ne l’est pas par le sang. Mais elle l’est ! C’est votre fille. Et elle va le rester. Elle ne va pas disparaître.

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