6. syndrome de l'imposteur (2/2)
Aïcha soupira, elle contenait les larmes qui la menaçaient à nouveau.
— Cela ne fait qu’une semaine et vous n’avez pas encore eu le temps de réaliser que le bébé va rester chez vous. Votre conscience le sait, mais votre corps lui doute encore. C’est le temps qui va vous rassurer et qui vous rapprochera d’Alia. Vos barrières émotionnelles vont tomber. Vous verrez.
Aïcha retourna chez elle plus légère. Quand, ce soir-là, elle ressentit une forte sensation de vide en prenant Alia dans ses bras, elle ne s’inquiéta pas. Il faudrait du temps pour qu’elle et Alia s’apprivoisent, se rapprochent, et s’adoptent pour de bon comme une mère et sa fille.
Bien sûr, aucun rapprochement n’eut lieu. Plus les mois passaient, plus Aïcha culpabilisait de ne pas être capable de chérir Alia. Elle avait dû faire le deuil de sa maternité tant de fois qu’elle était devenue incapable d’amour maternel.
Alia Fontanel était une petite fille renfermée et secrète. Elle marcha rapidement, avant son premier anniversaire. Puis, elle trotta et dessina beaucoup. La parole, en revanche, paraissait ne jamais vouloir se développer vraiment. Elle avait pourtant rapidement articulé des mots simples et pratiques : « Maman », « compote », « chocolat », « doudou ». Le strict minimum pour se faire comprendre et rien de plus. Pas de phrases. Des mots, « Tatie », « poupée », « chat », « crayons » et « trait ».
Sans jamais se lasser, Alia dessinait des traits. D’abords uniquement des traits, puis des bonhommes. Des dessins très réussis.
Aïcha félicitait sa fille, mais trouvait cette obsession du dessin inquiétante. Tout ce que faisait Alia la déroutait. Tout paraissait bizarre chez cette fille qu’elle ne parvenait pas à cerner. Une parfaite étrangère pour elle. Elle pensait souvent au sang qui coulait dans ses veines, et qui n’était pas le sien. Elle s’en voulait d’avoir ces pensées.
À l’extérieur, Aïcha ne montrait rien. Elle faisait semblant d’aimer profondément sa fille. Elle lui donnait un baiser sur la joue ; le soir avant d’éteindre la lumière de sa chambre, quand elle la déposait le matin à l’école et quand elle la retrouvait le soir. Ces moments d’intimité physique lui laissaient comme un arrière-goût de solitude. Elle avait au mieux l’impression de donner un bisou à un oreiller, au pire, elle ressentait un étrange sentiment de gêne et de honte. Elle repensait alors aux enfants qu’elle aurait dû avoir, ceux qui ne s’étaient pas accrochés dans son utérus, qu’elle n’avait porté que quelques semaines avant qu’ils ne se décrochent. Une douleur intérieure lancinante se déclenchait. Et elle ne pouvait pas s’empêcher de penser cette chose affreuse : j’ai aimé ces enfants morts avant même d’être nés plus fort que cette petite fille.
Cette petite fille. Cette petite fille. Dans la tête d’Aïcha, Alia n’était jamais devenue sa fille. Elle ne disait « ma fille » que devant les autres. Dans sa propre tête, quand elle se parlait à elle-même, c’était toujours cette petite fille.
Aïcha ne parla pas au Dr Salangro de ses doutes. Au début, quand Alia avait quelques mois, elle avait continué de le faire. Puis, quand ça n’avait plus semblé normal, elle avait commencé à lui mentir. Elle s’inventait une relation avec Alia, jouait la comédie de la maman, habillait cette petite fille, la nourrissait et l’éduquait.
Aïcha s’en voulait énormément. Certes, Alia était une petite fille troublante et elle n’était pas la seule à l’avoir remarqué. Sa sœur lui avait demandé un jour si les médecins lui avaient parlé de séquelles due à sa naissance. Aïcha savait qu’Alia avait été une grande prématurée. La petite fille avait dû manquer d’oxygène à lors de l’accouchement. Elle était sans doute légèrement attardée. De ça, Aïcha était persuadée. Mais cette certitude ne l’empêchait pas de culpabiliser. Le problème ne venait pas de sa fille, c’était elle qui était à blâmer. Aïcha s’en voulait énormément. Elle songeait qu’une autre famille aurait su aimer Alia bien mieux qu’elle. Quelle tristesse ! Alia aurait mérité une mère plus aimante.
En réalité, pour Alia, la distance qu’il y avait entre elle et sa mère adoptive ne lui causait pas de soucis. Pas plus qu’elle ne s’inquiétait de ne pas avoir d’amis. Que les gens s’intéressent à elle ou pas l’indifféraient. Elle ne recherchait pas leur attention. Pour elle, les humains étaient des objets avec lesquels il était possible d’interagir.
Elle n’aimait pas sa mère.
Par contre, elle lui reconnaissait un intérêt raisonnable. C’était elle qui lui achetait des vêtements chez Prisunic. Elle qui la grondait si elle se mettait en danger, qui lui préparait à manger et qui la soignait si elle se blessait. Elle lui avait même cousu des brassières en éponge jaune d’après un patron de Mode & Travaux.
Bref, Alia était attachée à sa mère adoptive comme à un objet qui lui rendait de grands services : une télévision, un lave-vaisselle ou un minitel.

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