7. C'est quoi ? (1/2)
Les soins que lui prodiguaient Aïcha permirent à Alia de grandir en bonne santé. Son apparence ne laissait rien voir de son don extraordinaire. C’était une petite fille normale, pas plus laide qu’une autre. Elle avait les formes gracieuses d’une fillette bien nourrie, les cheveux lisses et fins, les yeux bleu gris. Son physique n’attirait pas le regard, ne le retenait pas non plus. C’était une enfant passe-partout.
Beaucoup de personnes qui l’avaient croisée l’avaient immédiatement oubliée. Ils ne la reconnaissaient pas quand ils la recroisaient et ne se souvenaient plus de son prénom. Même les éducateurs les plus consciencieux avaient tendance à l’oublier dans une pièce, à ne pas remarquer son absence à table ou lors d’une activité. Si elle s’éclipsait pour aller rêver ailleurs – cela lui arrivait souvent – les adultes prenaient parfois plus d’une demi-heure à se rendre compte qu’elle n’était plus là.
Alia comprit très jeune que les liens qu’elle percevait n’étaient pas des objets ordinaires. Pour commencer, elle ne pouvait pas les toucher : ses doigts passaient au travers comme s’ils étaient faits de fumée ou de lumière. Ensuite, ils disparaissaient et apparaissaient soudainement. Il suffisait qu’une personne quitte la pièce pour que le lien s’éteigne comme le faisceau d’une lampe interrompu par un obstacle. Enfin, quand elle se trouvait seule dans une pièce avec sa mère, il n’y en avait pas. C’était seulement quand une troisième personne entrait qu’elle voyait un fil se tendre entre sa mère et le nouveau venu.
Parfois, quand sa mère la touchait, que leur peau à l’une et à l’autre s’effleurait, un étrange spectacle surgissait. Du corps de sa mère, jaillissait des centaines de faisceaux. Ils émanaient d’elle, innombrables, de toutes les formes et de toutes les couleurs. Alia en restait parfois bouche bée. À ses yeux, c’était un bouquet de fleur ; à moitié feu d’artifice, à moitié arc-en-ciel.
Ce bouquet apparaissait également autour de ses camarades de crèche quand elle leur prenait la main. Il y avait moins à regarder sur un enfant de son âge, encore moins s’il s’agissait d’un bébé. En revanche, les bouquets des éducatrices lui plaisaient beaucoup. Si bien qu’elle cherchait souvent le contact avec les adultes. Cet élan de curiosité fut perçu, à tort, comme le gage d’un développement social normal.
Alia chercha très tôt à partager ses visions avec les autres, à commencer par sa mère. Mais, elle avait beau désigner du doigt les liens et demander : « c’est quoi ? », sa mère répondait toujours à côté :
« C’est le ciel, Alia ! », « c’est un mur, Alia », « Je ne vois rien là, Alia ! »
Alia s’était mise en colère, avait pleuré et insisté de longs mois, mais sa mère ne lui avait pas répondu. Alors, elle avait fini par comprendre : sa mère ne voyait pas les liens.
À son quatrième anniversaire, Alia reçut en cadeau de grosses perles de bois à passer dans une cordelette verte qui faisait environ trois millimètres de diamètre. Elle attrapa cette corde et cria : « C’est quoi ? » Ses sourcils se froncèrent. C’était une affaire sérieuse. Les adultes rirent devant tant d’investissement.
« Une ficelle », répondirent-ils.
« Ficelle ».
Ses cousins étaient présents à l’anniversaire, trois triplés à peine plus âgés. Les adultes exigèrent qu’ils aillent jouer ensemble dans la chambre avec les nouveaux jouets.
Alia se sentit intimidée par les trois liens épais qui attachaient les triplés les uns aux autres, qui souvent se croisaient sans jamais s’emmêler. Ils étaient plus larges que son bras et ressemblaient à de gros serpents à cause de leur couleur vert-ocre. La fillette tenait à la main son nouveau jeu de perles. La cordelette paraissait ridiculement fine en comparaison des liens fraternels des triplés, mais cela ferait l’affaire.
Elle noua la cordelette autour de son poignet, puis fit de même avec celui de l’un de ses cousins. Voilà qu’elle était reliée à lui elle aussi ! Elle se mit à rire de bon cœur. Elle n’avait pas autant ri depuis qu’un élève de la classe avait essayé les chaussures à talons de la maîtresse. Même si, pour le coup, elle était la seule à comprendre l’ironie de la situation.
Durant plusieurs semaines, Alia continua de s’attacher aux autres enfants et aux quelques adultes qui voulurent bien entrer dans son jeu. Ses camarades se lassèrent rapidement et envoyèrent la jeune fille faire ses nœuds ailleurs. Elle se contenta de hausser les épaules ; elle-même, ce jeu ne l’amusait plus tellement. Les « ficelles » ne ressemblaient pas vraiment aux liens. De vulgaires pastiches, à peine des parodies. Alia trouvait plus intéressant d’observer les liens plutôt que d’échouer à les imiter.

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