8. Don
Mme Soulier, maîtresse de CP, décréta qu’Alia souffrait de myopie. De près, elle reconnaissait parfaitement les lettres de son cahier, mais de loin, elle semblait incapable de lire au tableau. Quand elle l’avait mise au premier rang, il n’y avait plus eu de problèmes.
Aïcha n’osa pas contredire l’enseignante. Elle avait pourtant fait faire des tests de vue à Alia plusieurs fois depuis sa naissance et aucun médecin ne lui avait signalé une myopie.
Docilement, elle prit un nouveau rendez-vous pour sa fille chez un ophtalmologue et il ne lui trouva aucun problème aux yeux. Sa fille avait 10/10 à chaque œil.
— Elle a pourtant du mal à voir, insista Aïcha.
Elle ajouta son propre témoignage à celui de Mme Soulier. Alia avait perdu sa mère au marché ce matin.
— Elle était devant la rôtisserie. Je lui faisais des grands gestes pour l’appeler, mais elle ne me voyait pas. Pourtant, elle avait la tête tournée dans ma direction.
Le docteur demanda à Alia son avis. La petite fille baissa aussitôt les yeux et se mura dans un mutisme qui embarrassa profondément Aïcha.
— Eh bien, Alia ! Réponds au docteur quand il te pose une question !
Rien. Alia ne desserra pas les lèvres.
Aïcha revint à la maison sans lunettes pour sa fille. Les mois qui suivirent, Mme Soulier constata que les problèmes de vues d’Alia s’estompaient et reconnût qu’elle s’était trompée.
En vérité, Alia avait appris à voir derrière les liens, ou plus exactement à les ignorer. Ce n’était pas plus compliqué que d’écouter son voisin de table dans une cantine bruyante ; il suffisait d’ignorer ce qu’on avait pas envie d’entendre et de se concentrer sur les mots.
Durant ses années d’école primaire, elle apprivoisa son don. Aussi bien pour renforcer ses visions que pour les contenir. Elle apprit à ignorer les réseaux de liens qui grillageaient son horizon pour se concentrer sur le réel. C’était facile s’il n’y avait pas trop de monde. Dans une foule dense, comme ce marché où elle avait perdu sa mère, cet exercice était épuisant. Des migraines affreuses lui vrillaient parfois le crâne en fin de journée.
Elle devint capable de révéler des liens très subtiles qui lui avaient échappés jusque-là : de fins fils de pêche, suspendus entre les inconnus. Elle put également préciser la nature d’une relation en étudiant les nuances changeantes des couleurs et les textures parfois poreuses des liens.
Alia avait aussi dû apprendre à regarder les autres dans les yeux pour leur donner l’impression qu’ils étaient la chose la plus intéressante en face d’elle, alors qu’elle mourrait d’envie d’examiner les cordes d’amours qui irradiaient un peu plus bas, sur leur nombril ou leur torse. Elle faisait attention à ne pas contempler les liens quand elle était en public, pour ne jamais avoir l’air de regarder dans le vide.
Alia voulait paraître le moins bizarre possible. C’était devenu important pour elle de s’intégrer parmi sa classe de CM1. Surtout depuis l’avènement des cartes Pokémon.
Elle avait toujours adoré les jeux de cours de récré. Les sensations de ces passetemps insouciants la grisaient : le cœur qui s’accélérait durant un saut à l’élastique, la joie de toucher une bille adverse après un tir bien négocié, puis le frisson du chat-perché, l’exaltation de la victoire, jusqu’au ravissement dans les yeux de ses camarades quand elle leur exposait sa collection de Pogs.
Après les billes, les Pogs, les perles, les Tamagotchi, les Trolls et les Scoubidous, elle amassait les cartes Pokémons. Elle devait son trésor à Aïcha. Sa mère ne lui avait jamais refusé l’un de ces gadgets en carton, ou en plastique, hors de prix. Il n’y avait guère que chez le buraliste, quand elle lui offrait quelques bonbons tête brulée et un sachet de cartes Pokémon qu’Aïcha avait l’impression d’être une bonne mère. Alia l’avait parfaitement compris, et récompensait toujours sa mère par un magnifique sourire et un gros câlin. Si bien que la petite fille possédait la plus célèbre des collections de son école.
Il n’y avait qu’un camarade qui rivalisait avec elle, Aurélien Palacio. La chance d’Aurélien aux jeux n’avait d’égale que son immense popularité. Des myriades de jets lumineux entouraient en permanence le petit brun. Les amitiés l’engloutissaient tout entier.
Alia jouait des duels avec lui tous les jours. C’était l’occasion pour elle de risquer ses cartes les plus rares contre d’autres de valeur équivalente.
Aurélien était un livre ouvert. Le premier qu’elle rencontra dans son existence. Nul besoin de contact physique avec lui pour voir son bouquet de liens. Il affichait ses relations sans retenue ni pudeur . Ainsi elle savait qu’il avait deux parents affectueux, des grands-parents aimables, ainsi qu’un jeune frère et une jeune sœur qu’il chérissait. Alia – qui n’avait pas souvent eu l’occasion de toucher grand monde – n’avait jamais vu de bouquet aussi spectaculaire. Les autres étaient toujours fanés, gâtés de branches mortes et parfois tristement dégarnis. Pas celui d’Aurélien. Chez lui, rien n’était à jeter, rien n’était déséquilibré ; il rendait l’affection qu’il recevait. Ses relations étaient nombreuses, fortes et engagées, elles frémissaient de couleurs printanières et s’éclairaient comme une aube d’été.
Alia devait mobiliser toute son attention pour voir l’enfant derrière les sentiments amicaux. Grand pour son âge, en bonne santé et toujours souriant, il souffrait d’un léger strabisme qui l’obligeait à masquer l’un de ses yeux derrière un pansement jaune.
Alia dégainait alors un Dracofeu, et Aurélien répliquait avec son Ronflex et personne ne pouvait se douter que, du coin de l’œil, Alia poursuivait son voyage en Terre de perfection.

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