9. Les vitres explosèrent

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En passant au collège, Alia s’isola davantage de ses camarades. Les jeux de récréation se faisant rares, elle n’avait plus aucune raison d’interagir avec eux. Pour occuper son temps libre, elle crayonnait ou jouait au ping-pong, ce jeu de raquettes étant le seul que ses pairs n’avaient pas snober.

Les filles de son âge ne pensaient qu’à se maquiller et à illuminer les liens flamboyants qui prenaient ancrage au-dessus de leur pubis. Les garçons ne valaient pas mieux et erraient en bandes, les mains dans les poches, les cheveux dans les yeux, en parlant fort.

Leurs agitations provoquaient des ondes dans le réseau invisible. La palette de couleur qui reliait entre eux les camarades d’Alia avaient évolué. Aux teintes amicales azur s’étaient ajoutées des teintes vives et passionnées. Les liens eux-mêmes ne s’attachaient plus aux mêmes parties du corps. Ils étaient descendus plus bas, passant du torse au bas ventre.

Alia, bien que fascinée par ces jeux de lumières et de relations qui ne cessaient de se faire et se défaire au gré des mots prononcés, n’avait guère envie de participer à cette compétition géante à laquelle les gagnants étaient presque toujours les mêmes.

Aurélien Palacio, pour ne citer que le plus remarquable, attirait à lui une floppée de liens carmin aussi nombreux que vifs. Ce qui l’avait amené à échanger de la salive avec plusieurs collégiennes, avant de finalement se concentrer sur une unique partenaire. L’heureuse élue, qui s’appelait Sophie, récolta pour cette raison d’assez nombreux liens hostiles, de couleurs lilas sombre, émanant de ses camarades.

Jalousie.

Alia Fontanel avait longtemps observé les liens sans comprendre l’étendue de ce qu’ils représentaient. Elle reconnaissait les jonctions qui unissaient mère et enfant, frère et sœur, ami ou ennemi, mais l’amour lui étant une émotion étrangère, elle n’avait pas réalisé que ses attaches provoquaient chez les autres des sentiments.

Les livres et les films le lui avaient fait comprendre. Paradoxalement, entendre parler de sentiments dans des scènes dans lesquelles les liens invisibles étaient absents lui avait permis de mettre des mots et des situations sur eux.

À la télévision ou au cinéma, Alia ne voyait pas de liens entre les acteurs, la caméra n’ayant pas le pouvoir de capturer cette réalité invisible. Elle n’aurait su dire si les liens s’animaient de la même façon durant un baiser de cinéma qu’entre deux vrais amants.

Quoi qu’il en soit, c’était grâce aux romans et aux films qu’Alia comprenait que les entraves violettes et foncés qui étaient apparues autour de Sophie relevaient de ce sentiment délétère qu’était la jalousie.

Elle ne s’ennuyait jamais en observant les tissages de ses contemporains en pleine puberté. À l’instar de la jalousie, elle constatait d’ailleurs que les sentiments obscurs gagnaient en intensités par rapport à l’école primaire.

Régulièrement, en observant certains de ses camarades entravés de liens grisâtres et négatifs, elle se sentait heureuse de ne pas être comme les autres. Ces adolescents étaient objets de toutes les moqueries, pris à partie dans des jeux violents, bousculés dans la cantine ; on les méprisait, on les harcelait. Au collège, tous n’ont pas la chance d’être Aurélien Palacio ou Sophie Brunelle. On peut aussi être Cédric Courant ou Joakim Veuchère, Alice Namure, Grégoire Lelong ou Chloé Gonfaron. La liste serait trop longue pour nommer tous les camarades d’Alia qui souffraient de mauvais sentiments et de liens non réciproques.


Aux récréations, Alia avait pris l’habitude de s’asseoir sur la plus haute marche de l’escalier extérieur avec un carnet et un crayon. Le 21 septembre 2001, elle se trouvait à son poste d’observation quand un bruit d’explosion effrayant retenti. Peu de temps après, un second bruit résonna : celui des vitres qui éclatent. Alia se protégea en se recroquevillant, en se faisant toute petite dans la sécurité de ses bras fins.

Les cris des autres amplifièrent sa propre panique et elle descendit les marches quatre par quatre. Son cœur battait très fort, elle ignorait ce qui se passait. Il y avait des éclats de verre partout. Quelques adolescents avaient des coupures superficielles, mais impressionnantes, ils saignaient.

Ils ne savaient pas où se mettre, où se protéger. Les adultes leur demandaient de garder leur calme, mais leurs visages n’avaient rien de rassurant, leurs sourires étaient forcés. Ils n’en savaient pas davantage qu’Alia sur l’origine de l’explosion, mais dans tous les esprits, c’était le même mot qui cognait dans le crâne : « attentat ».

Le World Trade Center s’était écroulé dix jours auparavant, laissant derrière lui ses séquelles traumatiques. Tout le monde y pensait, peu de gens le formulèrent à voix haute.

Les jeunes furent réunis dans la cour, comme s’il y avait eu un incendie. Les plans de mise en sureté n’existaient pas encore, et de toutes façons, il y avait tellement d’éclat de verre dans les salles que ça n’aurait pas été raisonnable de retourner à l’intérieur. Les adultes désinfectèrent les égratignures, épongèrent le sang, appliquèrent des compresses.

Depuis la rue, des hurlements de sirènes de pompiers rugissaient. Alia aperçue des voitures sales passer en roulant trop lentement, avec une prudence zélée.

Au bout d’une demi-heure, les premiers parents arrivèrent pour récupérer leurs enfants, et la mère d’Alia faisait partie du lot.

Tout en la faisant monter à bord de sa voiture, elle expliqua à sa fille que c’était l’usine AZF qui venait d’exploser. Ils ne savaient pas pourquoi. C’était une usine qui fabriquait des engrais azotés dans la périphérie de l’agglomération.

Dans l’autoradio, ils expliquaient aux toulousains qu’il fallait se confiner chez soi, ne pas sortir pour chercher les enfants, tout fermer et déposer des chiffons humides au bas des portes. On leur demandait de ne pas fuir, de ne pas céder à la panique. Et Aïcha jurait en arabe. Elle répondait à la radio dans sa langue natale. « J’ai plus de fenêtres ! Comment on se calfeutre sans fenêtres ? »

Comme beaucoup d’autres, ils n’écoutèrent pas les consignes et fuirent vers la campagne. Aïcha alla se réfugier chez sa sœur, celle qui avait des triplés.

Deux jours plus tard, quand il fut certain qu’il n’y avait aucun danger à revenir à Toulouse, mère et fille retournèrent chez elles. Elles recouvrèrent les fenêtres de cartons. Devant la pénurie de vitrier, il fallait se montrer patient et se débrouiller comme on pouvait. Alia profita de ces quelques jours de vacances exceptionnels, le temps que son collège soit nettoyé. À la reprise, elle eut le sentiment que rien n’avait changé. Les liens étaient toujours là. Même si les conversations tournaient beaucoup autour de l’explosion de l’usine, cela n’avait pas bouleversé les cartes : les jeunes populaires étaient restés populaires, et les jeunes marginaux étaient restés marginaux.

Et Alia était restée invisible.

Elle retourna s’asseoir sur la plus haute marche de l’escalier extérieur. Elle scruta les amitiés à la recherche d’un lien qui se serait resserrer à la suite d’une épreuve. Au passage – et parce qu’elle ne s’en lassait jamais – son regard s’attarda en terre de perfection, parmi les liens d’Aurélien Palacio.

Elle fut choquée en remarquant que le bouquet d’Aurélien avait été profané. L’un des plus beaux liens du garçon manquait à l’appel. Il avait été remplacé par un horrible moignon noir. La perfection défigurée par un cadavre de lien. Alia serra les dents, bouleversé de découvrir cela.

Il y avait eu 31 morts dans ce drame. L’une des phrases les plus souvent répétées autours d’elle avait été : « Nous avons eu de la chance ». AZF, c’était une explosion qui avait fait tellement de bruit qu’elle avait été entendue à plus de 80 km de distance. Et pourtant, il n’y avait eu que 31 morts.

« Pourquoi fallait-il que le père d’Aurélien Palacio soit l’une de ces victimes ? », râla Alia intérieurement.

Et surtout, pourquoi fallait-il que la destruction de l’amour soit aussi laide à regarder ?

Alia espéra qu’Aurélien serait rapidement capable d’oublier son paternel. Pas parce qu’elle souhaitait le voir moins souffrir – les sentiments de l’adolescent le plus populaire de son collège lui était bien égal. Elle voulait avant tout récupérer le plus rapidement possible son spectacle favori. Évidemment, les choses ne fonctionnaient pas de cette manière et, au fond, même Alia l’avait bien compris.

Les liens entre les gens pouvaient être très beaux, mais ils savaient également être terriblement cruels.

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