10. Rupture (1/2)
Aïcha Fontanelle dinait avec sa fille. Le silence les accompagnait, tel le troisième membre de cette famille. Si Aïcha ne posait pas de questions, Alia ne parlait jamais. Cette fille mangeait sa purée de petit pois sans dire mot, et sans jamais paraître gênée par le silence.
Aïcha l’observa, elle avait les cheveux tirés en arrière, bien coiffé. Enfant, Aïcha détestait peigner les siens. Elle était douillette, Alia non.
Cette fille était assez jolie, en bonne santé. Mais elle ne se retrouvait pas en elle. Depuis sa naissance, Aïcha avait cherché des points communs qui les auraient rapprochées, un détail qui serait venue d’elle et qui aurait imprégné sa fille : une expression faciale, un tic de langage ou même une névrose. Et rien.
Le fait qu’elles n’aient aucun lien de parenté n’expliquait pas tout ! Tout le monde devait avoir au moins un point commun avec une autre personne. Mais avec sa propre fille, Aïcha ne trouvait rien. Comme si, dans le monde entier, on lui avait confié la seule enfant qui ne lui ressemblait pas.
Aïcha constatait cette différence partout : dans la façon dont Alia laçait ses chaussures, buvait un verre d’eau, faisait ses devoirs. Elle entendait cette différence quand Alia disait poliment bonsoir, descendait les marches d’un escalier. Même son rire lui était étranger – un rire qui lui donnait la chair de poule. Elle ne comprenait jamais ce qui le déclenchait. Un rire bref, étouffé derrière les mains, aussitôt réprimé, comme s’il risqué de la trahir.
Et son rapport au silence.
Alia s’y épanouissait
Aïcha, elle, ne le supportait pas.
— Tu ne me demandes pas comment s’est passé la réunion parent-professeur ? interrogea Aïcha.
— Pourquoi ? Il s’est passé quelque chose ?
Aïcha reposa sa fourchette sur le bord de son assiette.
— Non. Pas vraiment. Mais tu n’es pas curieuse.
Sa fille ne la regardait même pas, se contentant de terminer son plat. Elle haussa les épaules.
Aïcha décida de ne pas lui faire le compte-rendu de cette soirée. Elle avait tenu à rencontrer tous les professeurs de sa fille, à présent en classe de troisième. Elle avait entendu toutes ses personnes très différentes lui répéter des discours semblables.
Ils n’avaient strictement rien à dire de spécifique sur sa fille. Elle travaillait bien à l’école, mais sans faire de zèle. Elle ne participait pas, mais répondait quand on l’interrogeait. Elle ne posait pas de problème de discipline, ne rigolait pas, ne trichait pas, ne chahutait pas. Elle n’oubliait jamais ses affaires. Elle était souvent seule, mais ne se plaignait pas quand il y avait des travaux de groupe. Personne ne s’était jamais moqué d’elle. Ses résultats n’étaient ni mauvais, ni excellents. Bref, il n’y avait absolument rien à dire sur elle.
Aïcha aurait préférée qu’il y ait quelque chose à reprocher à Alia. Tout, plutôt que cette inconséquence, cette inconsistance.
Alia s’essuya la bouche avec sa serviette avant de demander poliment à sa mère si elle pouvait sortir de table.
Comme elle était bien élevée, cette fille ! Elle était toujours très polie. Cela aurait dû lui faire plaisir, en tant que mère, que sa fille soit toujours courtoise et avenante. Mais, au contraire, l’attitude d’Alia la terrorisait. À ses yeux, c’était plutôt comme si sa fille était une coquille vide. Une coquille vide polie, sans aucune aspérité.
Elle doutait souvent de lui avoir transmis quoi que ce soit. Comme si tout ce qu’elle avait voulu lui donner, lui apprendre, avait traversé son corps sans la toucher.
Elle n’avait pas réussi à l’éduquer. Un échec que personne à part elle ne voyait.
C’était que, concrètement, il n’y avait rien à reprocher à Alia. C’était une fille mature pour son âge. Sage. Oserait-elle dire trop sage ? Elle voudrait dire à quelqu’un qu’elle trouvait que cette enfant était devenue trop sage, trop facile. Mais qui l’aurait prise au sérieux !?
Alia se leva et partit dans sa chambre. Aïcha resta seule pour terminer le plat. Elle se sentait mieux à présent. La présence de sa fille dans la même pièce qu’elle la mettait mal à l’aise.
Elle songea que ce serait bien si Alia partait plus loin et plus longtemps.
Sa tante Shéhérazade habitait près d’un lycée professionnel filière artistique. La célibataire exerçait d’ailleurs là-bas, donnant des cours de composition graphique si elle se souvenait bien. Il fallait bien qu’elle gagne un peu sa vie, et peintre n’était pas un métier sérieux. Aïcha avait toujours réprouvé les choix de vie de cette tante atypique. Pourtant, de plus en plus souvent, elle pensait à elle. Shéhérazade ne poserait pas de questions. En prétextant que la formation qui intéressait sa fille se trouvait tout près, l’excuse était toute trouvée. Elle avait cette possibilité.
Aïcha avait honte d’avoir à l’esprit ce genre de projet. Une mère devrait vouloir rester proche de sa fille, et elle, elle n’aspirait qu’à mettre de la distance.
Ce fut avec ce genres de pensées à l’esprit qu’Aïcha partit se coucher, et ce fut le cœur lourd, envahit par le doute et torturée par la culpabilité qu’elle s’endormit. Ses dernières pensées furent : « Ce ne serait pas être une mauvaise mère que d’envoyer sa fille étudier le métier de ses rêves. Ce serait son choix. »

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