10. Rupture (2/2)
Aïcha dormait profondément quand Alia entra dans sa chambre. L’adolescente avança comme un félin, sur la plante des pieds, prête à fuir si sa mère esquissait un mouvement. La respiration d’Aïcha était celle de quelqu’un de profondément endormie. Alia s’approcha du lit et posa une main sur sa joue. Ce contact peau à peau fit apparaître tous ses liens avec le monde : son bouquet.
C’était un spectacle splendide, mais, au-delà de sa beauté, c’était ce qu’il renfermait de secrets qui faisait toute sa valeur. Alia revenait nuit après nuit investiguer sur les relations de sa mère.
Les liens lui apparaissaient autrement quand elle les touchait, ils devenaient plus parlants. Il n’y avait pas d’autres mot pour le dire : ils parlaient à son cœur.
Quand elle se concentrait sur un lien, elle pouvait voir, en fermant les yeux, le visage de la personne qui se trouvait à l’autre bout. Elle entendait parfois son nom. Elle ressentait aussi, dans son propre corps la force du lien, la puissance qu’il dégageait et, d’une certaine façon, sa nature. Elle pouvait dire si cette relation inspirait du plaisir ou du dégoût à Aïcha. S’il était bon, mauvais, ou ambigu.
Certains liens d’Aïcha occupaient plus de place que les autres sur son corps : des liens fondamentaux.
Alia s’appropria le lien du nombril. Elle avait compris que ce lien reliait Aïcha à sa propre mère, la grand-mère d’Alia. L’amour qui transpirait de ce lien était puissant, mais pas lisse. Il témoignait d’un conflit émotionnel et Alia ressentit un profond inconfort. Injustice. Amertume. Le blanc s’était teinté de noirceur.
Alia continua son voyage. Les traits étaient innombrables, il y aurait tant à faire.
Elle eut un haut le cœur en remarquant soudain, entre les seins, cinq petites choses laides et perturbantes. C’était la première fois qu’elle les voyait. Comment avait-elle pu les manquer jusque-là ?
Ces sortes de cordes tombaient lamentablement, tels des queues de rats grisâtres et sèches. Alia grimaça. Elle combattit son dégoût pour saisir une ficelles coupées rompus entre ses doigts. Elle se concentra pour faire parler ce lien sordide.
Elle avait fermé les yeux et luttait contre la nausée qui montait en elle. Sous ses paupières, elle eut des visions : elle vit une télé avec un fœtus flou en noir et blanc, et puis du sang sur des cuisses tâchées. Elle eut mal dans le ventre. Et la sensation de dégoût laissa place au plus atroce des désespoirs. Elle n’avait jamais touché un lien aussi douloureux.
Mort. La mort. Tout son corps s’était mis à trembler.
Aïcha se réveilla en sursaut, comme on se réveille d’un cauchemar. Son cri provoqua celui de sa fille. Cette dernière sauta hors du lit, en rompant le contact.
Pour Alia tout disparut ; elle ne voyait plus rien, et les émotions violentes qu’elle venaient de ressentir n’existaient déjà plus. Plus de nausées. Mais sur ses joues encore, des larmes coulaient.
Aïcha hurla une seconde fois en découvrant une silhouette accroupie aux pieds de son lit. Elle se précipita sur la lampe et alluma. En découvrant Alia, elle ne se détendit pas du tout.
— Que… que fais-tu là ?
Alia hésita. Sa raison lui disait de sortir en baissant la tête ou de prétendre une migraine nocturne. Elle pouvait mentir et raconter qu’elle était venue dans la chambre de sa mère pour y trouver de l’aide. Mais sa mère vit ses larmes.
— Alia ! tu pleures ?
Alia ne pleurait presque jamais. Plus depuis sa petite enfance. Plus depuis des années.
— Alia ?
Alia ne portait plus le masque qu’elle lui connaissait. Même son teint avait changé. Ses yeux étaient expressifs, et sa voix transfigurée quand elle lui dit :
— Tu as porté cinq bébés.
Aïcha eut la chair de poule. Ses cheveux frisés se dressèrent imperceptiblement sur sa tête.
— Tu ne peux pas savoir ça.
— Ils sont morts.
— Tais-toi…
— Tu ne les as jamais oubliés. Leur perte t’a fait tellement souffrir.
Alia posa une main sur son ventre, comme si elle avait été poignardée.
— Sors ! Sors de ma chambre !
Aïcha avait crié si fort qu’Alia rentra la tête dans les épaules.
—Tu portes une cicatrice invisible dans le corps…
Elle désigna un point au centre de la poitrine.
— Ici. Et j’ai ressenti la peine que tu as quand tu penses à eux, murmura-t-elle. Tes bébés te manquent…
— Sors, sors ! cria Aïcha en levant la paume de sa main comme si elle allait la gifler.
Alia obéit enfin à l’ordre et s’enfuit en titubant.
Aïcha tremblait. De la sueur mouillaient sa nuque. Quel que soit cette chose, ce n’était pas sa fille ! Quel que soit cette chose qui avait lu dans ses pires cauchemars, elle ne voulait plus vivre avec elle !
Elle ne laisserait pas le choix à cette fille, elle irait faire une école d’art et serait logée chez sa tante.

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