11. Shéhérazade

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En voyant le lien qui unissait sa mère à sa tante Shéhérazade, Alia comprit qu’on ne la confiait pas à de la famille proche. Leur relation était peu épaisse, claire, presque inexistante.

Shéhérazade avait le teint gris et ses longs cheveux blancs dévalaient jusqu’à l’arrière de ses genoux. Ses tongs claquèrent nerveusement sur le sol en pierre quand elle s’avança pour serrer la main de sa nièce. Elle s’essuya ensuite sur son tablier de peinture constellé de taches colorées. Avec Alia, en revanche, elle opta pour une bise, joue contre joue. L’occasion pour l’adolescente de sentir la puanteur de son haleine, dégagée par la pourriture brune qui rongeait les dents de aïeule.

Alia, qui n’était pas physiquement capable d’aimer quelqu’un, apprécia tout de même l’aspect insolite de cette femme. Shéhérazade avait eu une longue vie derrière elle. Son physique jouait franc jeu, elle n’essayait pas de mentir sur son âge.

De son côté, Shéhérazade n’avait pas été enthousiaste à l’idée d’accueillir Alia sous son toit. Mais sa nièce avait su se montrer convaincante. Elle lui avait assurée qu’elle ne ressentirait même pas la présence de la jeune fille chez elle, que c’était la discrétion incarnée. Shéhérazade avait accepté de prendre la petite à l’essai. Si Alia prenait trop de place, elle la renverrait aussitôt chez elle. Ensuite, elle avait obtenu qu’Aïcha verse une pension alimentaire contre ce service. Shéhérazade n’avait pas d’autres biens que sa maison et subsistait uniquement à l’aide de sa retraite d’enseignante. Elle avait désespérément besoin d’argent, surtout depuis que sa chaudière était tombée en panne. L'aïeule avaient donc accepté de loger l’adolescente.

Elle servit du thé à ses hôtes dans le salon. L’infusion était excellente. Shéhérazade n’achetait que des grands crus. Une des rares dépenses sur laquelle elle ne rabotait pas. Son salon témoignait de ses restrictions : les murs dégoulinaient d’humidité, les meubles s’effondraient sur eux-mêmes et sur le meuble de l'entrée, les courriers de relances s'accumulaient.

Aïcha expliqua combien elle avait été soulagée quand elle avait su que le dossier d’Alia avait été retenu. Elle remercia à nouveau sa tante d’avoir la gentillesse d’accueillir la jeune fille. Et quelle chance qu’elle habite si près de cette formidable école de peinture.

Avec politesse, l'aïeule ne s’opposa pas à cette version des faits, mais dès que sa nièce eut quitter sa maison, elle se tourna vers son invitée et lui demanda :

— Tu en veux vraiment, toi, de cette école d’art ?

Cette question qu’on ne lui avait jamais posée désarçonna Alia.

— Dessiner est ma seule vraie passion.

La réponse, donnée sur le ton de l’excuse, déplut fortement à la vieille tante Shéhérazade.

— Et donc, puisque tu aimes dessiner, elle te met dans une école d’art, souffla-t-elle avec mépris. Mais on n’apprend pas l’Art dans une école ! La peinture est une affaire personnelle et sacrée.

— Mais ma mère m’a dit que vous aviez enseigné…

— Je devais mettre du beurre dans mes épinards. J’ai menti pour manger. J’ai fait croire à des parents qui avaient de l’argent à perdre que grâce à mes cours leurs enfants deviendraient artistes.

Elle eut un rire rauque qui se transforma en quinte de toux.

— Les pauvres. S’ils savaient… Le problème, ma belle, c’est que l’Art ne peut pas s’apprendre, parce qu’il est subjectif. Ce qui est beau pour toi ne le sera peut-être pas pour quelqu’un d’autre.

Alia écoutait de toutes ses oreilles, les deux qui se trouvaient sur sa tête et toutes les autres qui se situaient à l’intérieur. Les pores de sa peau, son foie, ses veines et ses os étaient à l’écoute.

Shéhérazade l’entraina à l’étage pour lui montrer son atelier. Elle partageait peu son travail en temps normal, non seulement parce que son art n’intéressait personne, mais aussi parce qu’elle n’aurait pas supporter le moindre commentaire.

Le grenier en sous pente exhalait une odeur d’essence de térébenthine et de benjoin. La vieille y faisait brûler du papier d’Arménie toute la journée, mais n’ouvrait jamais les fenêtres de toit. Au centre de la pièce, maître en son domaine, le chevalet de Shéhérazade trônait, entouré de tout le matériel de peinture. De longues tables sur des tréteaux et des étagères pullulaient de tubes de gouaches, de bâtons de pastel, d’huiles de lin, de gommes et de pinceaux. Sous la lumière tiède de la fin de journée, s’alignaient contre les murs aussi bien des toiles vierges que de vieux tableaux inachevés.

Shéhérazade attrapa une toile vierge qu’elle déposa sur le chevalet. Elle plongea un gros pinceau dans un bol de peinture noire.

— La peinture, c’est un pouvoir de création.

Avec un geste d’escrimeur, elle traça une ligne horizontale épaisse sur la toile.

— Le trait est la naissance d’un monde. Trace un trait horizontale sur une toile blanche et c’est l’horizon qui apparaît dans le néant, c’est le ciel, la terre.

Alia s’approcha pour mieux voir le tableau. Du bout du doigt, elle toucha la marque. Un peu de peinture s’accrocha à la pulpe de son index. Elle murmura en regardant la tâche.

— Le trait est la naissance du monde.

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