12. Charbon

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Le premier jour au lycée des arts bordelais se déroula sans heurts ni secousses. Aucun camarade ne se présenta à elle. Au fond des classes, elle se confondit avec les murs de brique.

Les enseignants virent présenter leurs disciplines. La plupart lui parurent passionnantes : les arts visuels, des ateliers de techniques créatives et le dessin. Elle se sentit plus réservée sur les techniques d’expressions et les cours d’anglais. Devoir faire du théâtre et s’exprimer à l’oral ne l’enchantait guère. Heureusement, elle pouvait se rassurer en songeant que, quoi qu’il arrive, elle ne marquerait pas les esprits, ni en bien ni en mal. Personne ne se souviendraient de ses improvisations, et les professeurs lui attribueraient des notes correctes au moment de remplir les bulletins quand ils ne se souviendraient plus d’Alia Fontanel.

Les lieux étaient très différents de ce qu’elle avait connu au collège. La visite que leur fit faire leur professeure principale la plongea dans un univers à mille lieux du CDI et des paillasses de physique-chimie auxquels elle était habituée. Les salles de classes du lycée d’art regorgeaient de trésors en fonction de leur usage. Peintures, toiles ou tablettes graphiques. Bibliothèques de beaux livres ou estrade de théâtre. Jeunes en tabliers de peinture ou en tenue de sport… Elle qui, jusque-là, s’était montrée moins enthousiaste que sa mère à l’idée d’intégrer cette école ressentait à présent une réelle excitation.

Après le lycée, Alia ne trouva personne dans le salon, pas plus dans la cuisine, ni la chambre. Elle se décida donc à monter l’escalier qui la mènerait à l’atelier de sa vieille tante.

Shéhérazade n’avait pas réagi quand sa nièce était entrée dans la pièce. Le corps à moitié nu, elle s’inclinait sur un tableau qui représentait le ciel dans un camaïeu de teintes pastels. Alia s’avança vers un carton à dessin. Elle voulut tirer une feuille, mais une liasse entière lui échappa. Les grandes pages dégringolèrent à ses pieds en produisant le même bruit qu’une envolée d’oies sauvages.

La vieille tante se retourna en sursaut et, reconnaissant sa nièce, posa une main sur son cœur.

— Ah, c’est toi ! dit-elle. Je ne t’avais pas vue entrer.

Alia ne répondit rien à cette phrase si souvent entendue. Face à elle, les feuilles étalées sur le sol la captivaient. Leur blancheur jurait sur le plancher en bois de chêne. Rien n’était jamais comme ça quand elle ouvrait les yeux. Il n’y avait ni vide, ni homogénéité. Sa vue était toujours obstruée par ses visions. Là, devant les feuilles blanches, jamais son désir de peindre ce qu’elle voyait de si spécial ne lui avait paru aussi urgent. C’était décidé : elle peindrait tout. Tous les réseaux invisibles, tous les liens qu’elle avait vus et répertoriés, depuis sa naissance jusqu’à ce jour. Elle s’empara de plusieurs feuilles et les jeta sur le seul plan de travail libre de l’atelier.

Elle resta ensuite immobile. Elle avait tant d’images en tête. Sa tâche était si grande. Par où devait-elle commencer ? Elle remonta profondément dans ses souvenirs. Elle se souvint des lianes tressées qui reliaient ses cousins triplés ; des amitiés simples qu’elle avait aperçues dans les aires de jeu ; puis le lien chatoyant et éphémère qui se formait entre un chat et son maître lorsque le félin ronronnait.

Elle aurait pu commencer son travail de cette manière : chronologiquement. Mais son instinct lui disait que ce n’était pas la bonne méthode. Elle devait procéder dans un ordre esthétique. Elle commencerait par se débarrasser des visions les plus laides pour évoluer progressivement vers les liens les plus beaux.

L’apparition la plus affreuse qu’elle ait vue s’imposa dans son esprit. Elle revit les queues de rats plantés dans le torse de sa mère et des autres personnes endeuillées. Ces liens morts et tranchés, tout pendants et immondes, sans vibrations ni luminosité. Les poils d’Alia se hérissèrent de dégoût sur ses avant-bras.

Alors, elle explosa d’un coup et, telle une possédée, se rua sur les charbons ; sans pitié, frappa les feuilles. Des traits lourds et gras se superposèrent les uns aux autres, encore et encore. Cette agitation soudaine attira la curiosité de Shéhérazade qui posa son pinceau pour contempler l’œuvre de sa nièce. Par-dessus son épaule, elle aperçut un dessin abstrait, sorte de déjection charbonneuse en forme d’hameçon sur fond gris. Elle grimaça et retourna sans un mot à son ciel d’été.

Alia, qui ne s’était aperçue de rien, poursuivit son travail de coloriage sinistre pour finalement jeter le morceau de charbon. Il vola dans l’atelier pour venir s’écraser dans un coin en produisant un bruit sourd assez pitoyable.

— Eh ! protesta Shéhérazade.

Jamais plus elle ne toucherait ce bout de fusain. Il avait dû absorber quelque chose de sale et d’impur.

Elle-même se sentait plus légère, elle s’était débarrassée pour un temps de ce travail nécessaire mais abjecte. C’était libérateur de peindre le laid… de le capturer pour mieux le jeter à la poubelle ou le retourner contre le mur.

Les jours suivants, elle poursuivit son travail. Pas au lycée. Pendant les ateliers, elle était contrainte de suivre des exercices imposés. On la forçait à dessiner des natures mortes, des paysages et des portraits. Alia repensait souvent à ce que lui avait dit Shéhérazade : les enseignants de dessin devaient convaincre qu’ils avaient quelque chose à apprendre, mais ce n’était qu’une vaste arnaque, et une belle perte de temps.

Il fallait donc qu’Alia se montrât patiente. Tous les jours, elle passait à travers un cours sur l’histoire des arts. Elle y apprenait comment des hommes occidentaux s’étaient relayés pour construire un héritage artistique d’où les femmes comme elle étaient absentes. Elle supportait leur professeur de théâtre qui apprenaient aux étudiantes à mieux se tenir droite pour mettre en valeur leur poitrine. Et pour finir, elle se débattait avec sa tablette graphique. Elle se découvrit alors un autre don : celui de faire bugger le matériel informatique ; il lui suffisait de penser « ça fait un moment que je n’ai pas enregistré » pour que la tablette convulse.

Mais sa patience était récompensée, quand elle rentrait chez sa tante et pouvait poursuivre son travail sur les mauvais liens. Elle œuvra à la sanguine, crayonnant des ramifications dans les gammes chromatiques du rouge, pour représenter les nuances de la haine. Au fusain de nouveau, elle traçait les liens du désamour lorsque les ancrages s’effilochaient et fondaient en prenant l’allure d’un filet de glaire. Elle dessinait aux crayons gras les liaisons trompeuses et les couleurs mal assorties des liens hypocrites. Et les doubles jeux. De celui qui aime ailleurs. De celle qui ment. De ces liens à moitié brillants, sans réciprocité, condamnés à l’anéantissement, à être avalés par la noirceur du désamour.

Après les avoir terminés, elle faisait les pires sorts à ses dessins : parfois, elle les déchirait ou les jetait. Le plus souvent, elle les oubliait dans un coin de l’atelier. Elle se sentait alors différente, comme débarrassée de ces visions douloureuses.

Elle poursuivit son travail d’épuration en s’attaquant au plus envahissant. Où qu’elle aille, l’horizon d’Alia était toujours masqué par un réseau épais de relations grises. Ces liens d’indifférence avaient beaux êtres fins comme du fil de pêche, ils étaient innombrables. Ils proliféraient comme des insectes nuisibles et recouvraient son champ de vision d’un brouillard blafard.

Alia s’appliqua durant deux semaines, soir après soir, à reproduire cette fadeur. Au terme de ce travail acharné et quotidien, Alia en avait fini. Envolée les liens sombres et moches, disparues les brumes de l’indifférence. Il était temps de se saisir d’une toile plus grande, plus neuve et plus blanche, de délaisser les pastels gras, les sanguines et les charbons pour employer de la peinture vive et représenter, enfin, les liens qui en valaient vraiment la peine.

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