13. La Madone
Un mois après l’emménagement d’Alia, Shéhérazade appela sa nièce. Elle lui avoua que la jeune fille avait été d’une discrétion surnaturelle.
— Si elle ne réduisait pas mes stocks de sanguine et de charbon à néant je n’aurais pas remarqué sa présence.
— Elle aime beaucoup dessiner…
— …Aimer ?! Elle n’aime pas ce qu’elle fait. Quand elle peint, on dirait qu’elle ramasse une merde de chien. Et ses dessins, elle s’en débarrasse immédiatement après les avoir faits. Tous à la poubelle. D’un certain côté, je la comprends, ses esquisses sont affreuses…
— Je ne comprends pas. Chez moi, elle dessinait tout le temps et ne jetait rien. C’est moi qui finissais par tout amener à la déchèterie.
— Ce n’est plus possible, Aïcha ! Elle met trop de bazar. Elle ne se rend pas compte du prix que coûte ces feuilles.
— Si c’est un problème d’argent, je te rembourserai. Je vais lui parler. Laisse-lui encore une semaine. Elle adore son école.
— Elle ne m’en parle jamais.
— À moi, elle m’en parle. Elle m’en parle souvent. C’est si important pour elle. Je te promets que je vais lui expliquer, et je te jure, tout le matériel qu’elle utilisera, je te le rembourserai. Dis-moi simplement combien je te dois.
— Ça va te coûter cher.
— Pas de problème.
— Eh ben, dis-moi ! Tu tiens vraiment à ce qu’elle reste ici pas vrai.
— Je… je ne veux pas qu’elle soit déçue.
— Mouais.
Cela faisait de la peine à Shéhérazade d’entendre une mère faire autant d’efforts pour se débarrasser de sa propre fille. Elle poussa un long soupir.
— Je ne te promets rien, mais je vais essayer. Mais bon… À mon avis, ça ne sert pas à grand-chose qu’elle continue cette école d’art. J’ai vu ce qu’elle faisait. Je ne pense pas qu’elle soit faite pour ça.
Alia n’écouta aucun des conseils donnés par sa mère. Elle avait enfin le droit de peindre de belles choses, elle n’allait pas économiser le matériel de sa grande tante maintenant. Bien au contraire. Si pour croquer les liens pourris elle avait pu se contenter de bouts de charbons, de crayons cassés et du dos des feuilles déjà utilisées, pour la suite, il lui faudrait du matériel plus sophistiqué.
N’étant pas du genre à demander la permission, elle s’empara du chevalet de sa vieille tante. Pour ce faire, elle déposa l’œuvre en cours sur le sol. Elle la remplaça par une des toiles neuves qui étaient rangées sur le palier de l’étage.
Elle se plaça devant la toile et s’ébroua. Elle observa le vide immaculé qui s’offrait à elle, repensant aux paroles de Shéhérazade : le trait est la naissance du monde. C’était là son pouvoir ; le pouvoir de créer un monde unique en son genre. Car elle, Alia, unique en son genre, pouvait voir et reproduire ce qu’elle voyait. Oui. C’était son pouvoir et son droit. Tout était possible.
Sur la toile neuve qu’elle avait volé à sa tante, elle esquissa les silhouettes de deux corps. Il s’agissait d’une mère allaitant son nouveau-né. Les deux êtres demeuraient en nuances de gris, leurs visages étaient peu détaillés. On voyait pourtant grâce à leur posture qu’ils étaient tournés l’un vers l’autre, leurs regards intimement accrochés. La mère caressait la joue du nourrisson pendant qu’il aspirait son sein en humant son odeur. Alia ajouta ensuite le lien qui unissait la mère et son enfant, lumineux, chaleureux et doux, comme l’aube d’un matin de printemps. Il avait une texture suave, aux notes fruitées, lisse et pur, sans aucune extravagance. Un lien si beau qu’il lui venait les larmes aux yeux quand elle le regardait.
Elle passa la nuit entière sur ce tableau. Il n’était pas encore terminé quand son réveil sonna. Elle n’avait rien mangé ni bu depuis la veille à la cantine. Quand sa tante l’avait appelée pour le diner, elle avait décliné. Alia ne ressentait plus la faim, ni la fatigue. Il n’y avait que de la joie. Elle jouissait d’être en contact avec le plus intime d’elle-même. C’était une sensation qu’elle voulait pouvoir renouveler, prolonger, enrichir éternellement. Pour Alia, vivre l’instant qui accompagnait et qui suivait la création, c’était s’approcher de la source de son secret. Alors, même si son réveil l’appelait pour lui dire de se préparer pour le lycée elle l’ignora. La nécessité de terminer cette toile lui imposait de se retirer du monde.
Shéhérazade fut réveillée par un réveil-matin que personne ne venait apaiser. Tirée de ses rêves, elle fulmina. À son âge, retrouver le sommeil une fois qu’il était perdu était chose impossible. Elle fit claquer nerveusement ses tongs jusqu’à la chambre de sa nièce. La jeune fille ne s’y trouvait pas. Elle abattit sa paume brusquement sur le réveil pour arrêter l’alarme.
— Alia ! Tu n’entends pas !?
Pas de réponse.
Shéhérazade monta à son atelier. Elle songea que, décidemment, la présence de sa jeune nièce se révélait embarrassante. Ça n’allait plus être possible de continuer ainsi. Elle en avait marre de partager son atelier avec elle, de voir ces belles feuilles de papiers détruites par d’infames gribouillages. Heureusement, Alia n’avait pas encore décidé de lui prendre ses toiles et son matériel de peinture, autrement plus précieux.
Quel ne fut pas son choc en découvrant que sa nièce utilisait son chevalet.
— Non ! NON !
Elle se dirigea d’un pas furieux vers elle, levant sur elle une main menaçante. Alia se retourna et se protégea derrière ses maigres avant-bras.
Le geste de l’aïeule resta suspendu. Ses yeux venaient de se poser sur le tableau. Elle reconnut aussitôt l’un des thèmes les plus courants de la peinture occidentale : une vierge à l’enfant. Un sujet classique. Un choix si surprenant pour une jeune fille élevée dans la religion musulmane. Shéhérazade était athée. Pour autant, l’apparition de la Sainte Vierge dans son grenier la déstabilisa.
Elle avait contemplé quantité de Vierge à l’enfant dans les musées. Des versions réalistes bien sûr, mais aussi surréalistes, impressionnistes et cubistes. Pourtant, aucune de ces versions ne ressemblait à la Madone d’Alia. Belle. Elle n’irait pas jusque-là, les portraits de la Vierge et de son enfant, maintenus dans le flou, étaient plutôt ternes. La couleur jaune orangé du foulard qui entourait le duo, en revanche, lui plaisait.
— Je n’aurais pas dû prendre le chevalet, dit Alia sur la défensive.
Shéhérazade baissa la main en répondit sur un ton boudeur.
— Sers-toi de mes toiles et de mes pinceaux. Sers-toi si ça te fait plaisir.

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