14. La création

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Durant des semaines, Alia peignit les relations humaines les plus diverses. Tantôt sur un petit carré de la taille d’une photo, tantôt sur un grand portrait. Parfois, un lien unique embrassait toute la surface. Parfois, des dizaines d’émotions se tissaient comme dans une tapisserie de coton.

À la fin d’une toile, Alia prenait du recul et contemplait son travail. Sa tête lui tournait à force de joie et de vapeur d’éther. Alors, elle avait beau retourner l’atelier dans tous les sens, il n’y avait plus un seul tableau sur lequel elle n’avait pas tracé quelques souvenirs secrets. Elle soulevait les tables et les étagères mais ne parvenait pas à mettre la main sur les couleurs qui lui manquaient. Elle descendait les escaliers et commandait à sa vieille tante d’aller lui acheter de nouvelles fournitures.

Cette dernière ne peignait plus depuis qu’Alia avait commencé son travail en couleur.

La jeune nièce ne s’était pas interrogée sur cet arrêt brutal. Elle n’avait rien demandé à sa tante. Mais, si elle lui avait posé la question, Shéhérazade lui aurait répondu ceci :

« Sur quoi pourrais-je peindre ? Tu as pris toutes mes couleurs et toutes mes toiles. Et, encore ! Ça, ce n’est rien ! Tu m’as pris mon élan, ma conscience d’artiste. Je t’ai regardé peindre et en t’observant j’ai compris quelque chose : de toute ma vie, je n’avais jamais peint. »


Les mois passaient. Au lycée d’art, Alia s’ennuyait, mais elle y apprit malgré elle quelques informations utiles. Elle développa sa science du portrait, ce qui lui permit d’intégrer des visages et des corps à ses toiles personnelles. Des corps de plus en plus convaincants et détaillés. Elle passa des heures à étudier des tubes de peinture en susurrant leurs noms entre ses lèvres :

« Jaune de Cadmium véritable, Terre verte naturelle claire, Vert de vessie olive, Bleu outremer foncé, Rouge de Mars, Gris de peine… de Payne, Rose Tyrien, Blanc de Lithopone, Laque de Garance, Ocre hématite, Terre de Sienne brûlée, Bleu cyanine lumière, Rouge Pozzuoli, Noir de vigne véritable, Lapis Lazuli, Vermillon de Chine, Jaune d’Espagne, Terre d’ombre naturelle… »

Si le trait était la naissance du Monde, la couleur était celle du Soleil.

Alia profitait également des cours les plus ennuyeux pour parfaire sa connaissance des liens. Il y avait toujours à découvrir. Lors des cours de théâtre, elle constata que « jouer » un sentiment ne modifiait pas les relations invisibles. « Méprise-le avec tes yeux », disait le metteur en scène. L’acteur affichait sur son visage une expression de haine tout à fait convaincante, mais le lien lui, conservait la délicatesse verte de la camaraderie. On ne pouvait pas tromper Alia. Impossible, avec elle, de faire semblant. Même les personnes qui se mentaient à elles-mêmes ne la dupaient pas. Elle voyait tout. Elle savait tout.

Mais elle gardait ce savoir secret. Elle s’en servait uniquement pour peindre.


Parfois, Alia s’épuisait dans sa fonction d’artiste. Elle se sentait fatiguée quand elle pensait à tout ce qu’il lui restait à accomplir. Son esprit débordait de liens intimes. Des registres pleins à craquer. Des centaines de registres, rangés sur les rayonnages d’une étagère aux dimensions surnaturelles, depuis le sol jusqu’au plafond. Au bas mot, des dizaines de milliers de liens intimes, pris en photos et glissés dans des intercalaires. Et songez qu’elle n’avait que 16 ans ! Elle en perdait l’équilibre quand elle pensait à tout ce qu’il lui restait à découvrir. Trop de questions sans réponse.

Et si les liens des Africains étaient différents de ceux des Européens ? S’il y avait autant de nuances de liens qu’il y avait de langues et d’accents ? Quelle apparence avaient les liens quand deux personnes faisaient l’amour ? Et quand on mourrait, que se passait-il ? Elle savait ce qu’il en était du côté des survivants, mais sur les cadavres, les liens demeuraient-ils ?

Le domaine inexploré était si vaste. Il fallait qu’elle s’adosse à un mur et reprenne ses esprits.

Elle avait à présent peint des centaines de toiles. Elle avait pourtant conscience qu’elle en était seulement au début. En réalité, une vie ne suffirait pas à les peindre tous. Quand elle songeait à ça, elle sentait monter la peur. La peur devenait urgence et l’urgence la pensait à agir. Elle devait le peindre lui, dès à présent, si elle attendait trop la fin du lycée arriverait et elle devrait quitter l’atelier avant d’avoir peint ce tableau.

Dès qu’elle rentra du lycée, elle se jeta sur les pinceaux. Constatant qu’il lui manquait des fournitures indispensables pour entreprendre son œuvre, elle claqua des doigts pour que Shéhérazade vienne. Elle lui ordonna, une fois de plus, d’aller faire les courses pour elle. Cette fois-là : un tube de Terre d’ombre brûlée et de magenta ordinaire, deux pinceaux en poils naturels série 603, ainsi qu’une toile 61x50cm. Et Shéhérazade se précipita pour la satisfaire.

Alia attendit dans le grenier, torturée par son impatience, plantée dans le sol, les yeux grands ouverts mais qui ne fixaient rien, pareille à une toxicomane. Elle craignait le pire. Pour une raison ou pour une autre Shéhérazade pourrait ne pas revenir ou elle pourrait lui annoncer que le magasin de peinture était fermé, en rupture de stock, en liquidation totale, ou que ce magenta ordinaire, ils ne savaient plus le fabriquer.

Les minutes s’éternisèrent. Alia commença à croire que ses doutes étaient réalités. Shéhérazade ne reviendrait pas. Que se passerait-il si elle ne revenait pas ? Se cognerait-elle la tête contre le mur ? S’ouvrirait-elle les veines avec une vitre cassée pour remplacer l’absence de magenta ?

Mais ça n’arriva pas. Shéhérazade revint, les bras chargés des commissions désirées. Sans un mot, elle les posa dans l’atelier et elle fit mine de repartir. Discrètement, derrière la porte entrebâillée, elle espionna sa petite nièce en plein travail. Ses précautions étaient inutiles ; Alia ne se serait pas plus rendu compte de sa présence si elle s’était tenue un pas derrière elle.

Alia ferma les yeux pour se souvenir du visage d’Aurélien Palacio. C’était difficile. Elle n’avait pas beaucoup regardé son visage, tant elle était distraite par son rayonnement. La décision fut prise d’opter pour un visage flou. Le reste du corps lui vint plus facilement, un jean, une T-shirt blanc, des couleurs neutres pour ne pas attirer l’œil. C’était une étape longue. Alia se faisait violence pour ne pas peindre tout de suite le bouquet du garçon. Elle devait d’abord préparer le réceptacle de cette corolle, la basse enveloppe matérielle, avant de passer aux traits de couleurs.


Depuis sa cachette, Shéhérazade songea qu’elle ne pouvait plus garder ce spectacle pour elle. Elle qui avait toujours refuser de recevoir des critiques sur ses propres tableaux, mourrait d’envie d’en obtenir au sujet de ceux d’Alia. C’était comme un secret trop lourd à porter ; il fallait qu’elle en parle à quelqu’un.

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