15. Les galeristes

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En France, 75 % des étudiants en école d’art sont des étudiantes. Raison pour laquelle, à cet instant, une majorité d’yeux féminins se posaient sur Valentin Chenu.

Sur l’estrade, l’homme est confiant, fier de son effet. Derrière lui le grand écran rappel un autre chiffre : 6,6 %. Que signifie ce pourcentage ? Personne ne le sait encore. Il produit sur l’auditoire une curiosité hypnotique.

Valentin Chenu porte tous les signes extérieurs du jeune entrepreneur qui a réussi : chemise blanche slim sortie sur la taille, pantalon serré à la coupe parfaite, chaussures de sport blanches, barbe de trois jours, cheveux bruns savamment désordonnés, déjà un peu dégarni sur les tempes, élocution rapide et la trentaine sportive.

— 6,6 %, c’est le nombre de femmes qui sont exposées dans les musées. Seulement 6,6 %.

L’orateur n’en a pas fini de ses annonces. Les artistes femmes représentées dans les galeries d’art atteignaient difficilement les 23 %. Sur les 24 artistes lauréats du plus prestigieux prix d’art contemporain en France, elles ne sont que 8 femmes à avoir été récompensées. Les femmes artistes perçoivent 43 % de moins que les hommes artistes ; leurs œuvres sont vendues à un prix inférieur de 30 % par rapport aux œuvres des hommes dans les maisons de ventes aux enchères. Valentin martelait les réalités statistiques et captait ainsi son auditoire. Les étudiantes prenaient un air grave ou souriaient de manière entendue.

Elles désiraient voir bouger les choses ; il était celui qui comblerait leurs désirs.

— C’est la raison pour laquelle, avec mon frère Martin, nous avons créé une galerie d’un nouveau genre : « Les Refusées ». Nous exposons des femmes, uniquement des femmes et des personnes appartenant à des minorités de genre. Il s’agit essentiellement de personnes talentueuses pourtant refusées par des dizaines de grandes galeries réputées. Le plus souvent, elles arrivent deuxième sur la liste, juste derrière un homme… Ces recalées, victimes de discrimination et de préjugés, viendront exposer chez-nous.

Sur l’estrade, à sa droite, son grand frère Martin acquiesça poliment. Il fallait un œil aguerri pour déceler la parenté des deux frères Chenu. Le front brun précocement dégarni de Valentin contrastait avec les boucles blondes de son grand frère Martin. Plus grand, plus maigre aussi, Martin était la discrétion incarnée quand Valentin aimait se trouver sous les feux des projecteurs. Mais leurs yeux brillaient du même bleu taquin et ils dégageaient le même charme que procure le confort matériel associé à une vive intelligence.

— Nous avons, pour l’instant, ouvert une galerie dans le huitième. Elle rencontre un franc succès contrairement au fiasco que nous prédisaient les mauvaises langues. Si vous saviez ce que j’ai entendu. Des gens m’ont dit que personne ne se déplacerait dans une galerie qui porterait un nom pareil, qu’en choisissant un tel modèle j’allais obligatoirement vers un déclassement. Ceux-là avaient heureusement tort. Tout d’abord, nous n’avons aucun mal à trouver des femmes recalées qui ont des productions de très très grande qualité. Ensuite, le mot « refusées » et le mot « femme » n’a pas fait fuir les visiteurs. Bien au contraire.

Martin s’approcha du micro.

— Nous sommes la troisième galerie la plus fréquentée de Paris. Nous devrions bientôt ouvrir des succursales supplémentaires en provinces et étendre le concept, dit-il.

Il aimait moins se mettre en avant, mais ne se privait pas d’intervenir quand il s’agissait de vanter le succès de sa galerie d’art, son bébé.

— D’ailleurs, reprit Valentin, quand vous serez sur le marché de l’art, dans deux ou trois ans, n’hésitez pas à nous faire des demandes, nous avons besoin d’exposantes. Nos contacts sont sur notre site internet… mais passons. Assez parlé de nous. Nous sommes venus ici pour évoquer les grandes artistes femmes de l’histoire, qui parmi-vous connait Artemisia Gentileschi ?

La suite de l’exposé évoqua les destins méconnus d’artistes femmes brillantes. Les étudiantes – mais aussi les étudiants – furent enchantés de découvrir cette partie de l’histoire de l’art qu’ils ne connaissaient pas, rythmé par des anecdotes frappantes, des projections d’œuvres magnifiques et des chiffres édifiants. L’éloquence de Valentin Chenu n’y était pas pour rien. Le galeriste endossait le rôle de maître de conférences comme s’il l’avait exercé toute sa vie. Et Martin n’était pas en reste, volant toujours au secours de son frère quand ce dernier était pris d’un trou de mémoire ou quand une question le faisait sécher.


Le lendemain, Valentin Chenu avait retrouvé son rôle de galeriste. Il repensait à la veille régulièrement et revoyait les regards sur lui, les filles qui posaient des questions pour attirer son attention et venaient le féliciter à la fin de l’heure.

Il aurait voulu qu’un tel moment dure toujours ; il s’ennuyait à la galerie.

Valentin Chenu n’était pas le « pragmatique » de la famille, il était l’ « intuitif », le séducteur. Il tenait peu en place enfermé dans sa galerie, avec pour seule compagnie ses tableaux. En ce moment, ils exposaient des photographies de Bettina Rheims, des icones contemporaines se tenaient perchées sur un rocher, vêtues de robes anciennes de haute couture remodelées spécialement pour elles.

Il y avait bien les visiteurs en plus de ces images statiques et silencieuses, mais Martin l’avait mis en garde : « Tout le monde ne désire pas une visite guidée, il y a des personnes qui préfèrent se faire un avis d’abord. Les gens viendront te voir s’ils ont des questions. Toi, tu te contentes de leur rappeler que tu es là si elles en ont besoin, mais tu ne t’étales pas. »

Dans le bureau, Martin Chenu, le pragmatique, décrocha son téléphone.

« Galerie « Les Refusées », à qui ai-je l’honneur ?

— Madame Shéhérazade Fontanelle, ancienne professeur de peinture au Lycée des Art de Bordeau. Je vous appelle pour vous montrer les peintures de ma petite-nièce, je voudrais votre avis.

— Votre nièce ? Pourquoi n’appelle-t-elle pas elle-même ?

— Petite-nièce. Et elle n’a que seize ans. Elle ne sait pas que je vous appelle. Elle, elle ne pense qu’à peindre, rien d’autre. Elle ne sait pas que je viens vous voir.

— Venir ? »

Valentin Chenu entra dans le bureau à cet instant, faisant sursauter son frère.

— Il faut que tu viennes voir ! brailla l’intrus.

« Excusez-moi ! Rappelez-moi plus tard, c’est possible pour vous ?

— Inutile, je viens de me garer. »

Le camion de déménagement de Shéhérazade était « garé » devant la vitrine de la galerie, privant l’intérieur de la lumière du jour.

— Vous n’avez pas le droit de stationner ici ! s’emporta Martin.

Shéhérazade boita hors du véhicule. En la voyant, les galeristes surent tout de suite qu’il s’agissait d’une artiste loufoque. Elles étaient nombreuses et si elles partageaient toutes le même dédain pour l’ordre social, on ne pouvait pas en dire autant de leurs talents. Certaines personnes pensaient que le génie et la folie était indissociables, mais c’était une idée reçue.

— Vous ne pouvez pas… balbutia Martin.

— J’ai emporté vingt-cinq tableaux, plus vite vous monterez les voir, plus vite je pourrais libérer votre trottoir et votre vitrine.

— Mais c’est quoi ça… du chantage ?!

Martin Chenu était devenu rouge de colère. Mais Valentin, trop content d’avoir un peu de distraction, l’attrapa par le bras de sa veste de costume et le tira dans le camion.

— Elle a pas tort. Plus vite on les regarde, plus vite elle repart.

Martin protesta, mais il se retrouva néanmoins dans le camion. Ils observèrent les tableaux. Les traits de couleurs XXL des œuvres d’Alia se mêlèrent aux klaxons des chauffeurs mécontents.

— Je fais une livraison ! hurla Shéhérazade au loin pour faire taire une camionnette La Poste dont elle bloquait le passage.

À l’arrière, les frères Chenu essayaient de faire abstraction des klaxons pour se faire rapidement une idée.

— Elle t’a dit que l’artiste avait quel âge ?

— Seize ans.

— C’est incroyable pour cet âge. Tu ne trouves pas ?

— Je ne sais pas ! Il faut libérer la rue. Moi, je n’arrive pas à me concentrer là-dedans et… j’aimerais avoir l’explication de l’artiste. Qu’est-ce qu’elle cherche à représenter ?

— Tu réfléchis toujours trop, reprocha Valentin. C’est évident ! Ces tableaux parlent d’eux-mêmes.

Martin grimaça, les interprétations de son frangin étaient souvent trop précipitées.

— Elle dessine ce qui relie les personnes. Ce qui nous lie les uns aux autres.

— Ne t’emballe pas, Valentin ! Demandons à cette tarée de se garer à un endroit prévu pour ça et demandons-lui de repasser à la galerie avec une ou deux toiles.

— C’est incroyable, répétait Valentin en soulevant des toiles pour en découvrir d’autres, derrière, qui l’impressionnaient toujours plus. Seize ans, tu te rends compte ?! Une jeune prodige.

— Mouais, grogna Martin. Je sais bien qu’une telle jeunesse est un atout que tu apprécies chez une femme, mais ça ne constitue pas une qualité en ce qui concerne l’art.

— Ne dis pas n’importe quoi. Tout le monde adore les prodiges. Si on ne lui donne pas sa chance, d’autres le feront à notre place.

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