16. Interview

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Le bruit courut qu’une jeune prodige de la peinture exposerait bientôt à la galerie des frères Chenu. Le bouche à oreille avait eu tellement d’effet que tout le monde s’impatientait de découvrir son vernissage.

Dès le lendemain de la publication d’un article qui en faisait mention, Martin n’eut plus une minute à lui. Ayant à la fois les casquettes d’attaché de presse, de gestionnaire de galerie, d’expert et de critique d’art, d’agent comptable et de responsable de vente, il se retrouvait complètement débordé.

Valentin chouchoutait la jeune prodige. Ils l’avaient tous deux faite venir à Paris et la logeaient, elle et sa tante, dans un bel hôtel du quartier. La vieille tante avait été dure en affaires, exigeant d’eux un à-valoir conséquent car, d’après elle, il avait fallu qu’elle s’endette pour payer le matériel de peinture d’Alia. Pour préparer l’exposition, Valentin déambulait pendant des heures avec Alia et en ressortait avec des idées plus irréalistes et farfelus les unes que les autres. « Et si on invitait le Dalaï-lama? », « Et si on installait des ficelles de couleurs au travers de toute la galerie ? Comment ça, cela ne serait pas conforme aux règles de sécurité en cas d’évacuation ? »

Pour préparer les futures interviews, Valentin s’enfermait avec Alia le plus souvent possible. Martin s’inquiétait du temps qu’ils passaient ensemble tous les deux, et cela même si son frère lui avait promis de ne pas mélanger le professionnel et la drague ; il ne pouvait pas s’empêcher de se poser des questions… Elle n’était pourtant pas bien jolie.

Il ne la sentait pas cette Alia. Elle avait un physique passable pourtant, qu’il n’avait pas remarqué tout de suite. Il fallait dire qu’elle s’habillait le plus souvent comme un sac. Une fille de son âge qui ne se maquillait pas, c’était la première fois qu’il voyait ça. Son corps n’était plus celui d’une enfant, son visage, encore un peu, mais pas son corps. Elle avait de la poitrine, des hanches élargies et une taille fine. Pourtant, malgré un physique qui aurait pu être agréable, on ne pouvait pas dire qu’elle attirait le regard.

Jusqu’à présent, Valentin était toujours sorti de ses leçons avec la même sentence : elle n’était pas encore prête. Martin avait reçu de nombreux coups de fils. Il s’agissait de journalistes qui désiraient avoir une interview d’Alia Fontanelle. Martin déclina poliment, expliquant qu’elle était trop jeune. Mais quand il reçut, dix, vingt autres propositions, il comprit que repousser tout le monde n’était pas la meilleure option à sa disposition. Il pouvait faire monter les enchères et vendre l’exclusivité au plus offrant.

Prête ou pas, à présent, il allait falloir qu’elle s’y colle.

Quand, une semaine plus tard, la grande chaîne de télévision M6 installa leurs caméras chez eux, Martin surveilla tout à distance, prêt à intervenir si les choses prenaient une tournure qui les discréditerait. Il avait observé la jeune surdouée se faire relooker. Avec tous les efforts des équipes de maquillage et de stylisme, le vilain petit canard s’était métamorphosé. Ses cheveux bruns furent relevés en chignon, ce qui révélait un cou gracile. La jupe choisie dévoilait ses mollets jeunes et sveltes. Elle paraissait plus vieille que son âge tout d’un coup. Mais ce qui subjugua Martin, c’étaient ses yeux. Les yeux d’Alia étaient très bleus, mais pas comme les bleus courants qui ressemblaient davantage à un ciel nuageux. Ils étaient bleus comme ces couleurs primaires qu’on vous distribue en classe de maternelle.

Il n’avait rien remarqué de tout cela quand il l’avait vu en face, mais, quand il regardait le retour caméra, il la trouvait vraiment jolie. Ce n’était pas une mannequin, ni une actrice, cela va sans dire, mais elle n’était plus la pré-adolescente ordinaire et sans éclats qui lui avait semblait voir ces derniers jours. Un effet de l’écran, sans doute…

Sur le plateau, Valentin faisait son numéro et occupait tout l’espace médiatique de ses bons mots, de son débit de parole et de ses anecdotes préférées : évoquant tour à tour la carrière oubliée de Rosa Bonheur et l’usurpation des tableaux d’Elisabeth Keane par son propre mari. On questionnait peu Alia sur ses tableaux et leur signification.

Martin trouva cela dommage. Son frère avait vu juste en interprétant les tableaux de la jeune fille comme les représentations symboliques des rapports humains. Dès qu’il avait pu observer les toiles ailleurs qu’à l’arrière d’une camionnette mal garée, Martin était tombé sous le charme de leurs couleurs et de leur expressivité. Les tableaux manquaient de travail sur la forme – la petite manquait de technique – mais ils compensaient par leur authenticité.

— Et vous, Alia, vous pensez que c’est important que des artistes femmes de votre âge soient exposées plus facilement en France ?

— Je ne sais pas.

Martin s’étouffa. Comment pouvait-elle répondre « Je ne sais pas » à la question la plus consensuelle du monde ?

Valentin sauva la situation en éclatant de rire comme si elle venait de faire une habile plaisanterie.

— Ce n’est pas très sympa, Alia. La question est facile, mais tout de même.

Il lui tapa dans le dos et la jeune peintre afficha un sourire tendu.

— Une autre question, peut-être ? demanda Valentin.

— Excusez-nous. Revenons plutôt à vos tableaux. Nous avons vu dans la revue de presse qui annonçait votre vernissage un tableau qui nous a beaucoup interpelés. Des commentateurs disent qu’il représente le fil rouge qui unirait les âmes sœurs. Dites-nous en plus. Vous avez choisi une couleur très reluisante, entre le doré et le carmin. Comment saviez-vous que cette teinte était la bonne ?

— Ce n’était pas deux âmes sœurs. Les âmes sœurs n’existent pas.

— Vous ne croyez pas en l’amour ?

— Si, je crois à l’amour. Je sais qu’il existe. C’est l’âme sœur qui n’existe pas. Je ne ressens pas de lien unique comme ça. Les liens entre les personnes n’ont rien de stables. Ils évoluent et mes tableaux sont des peintures de ce qu’ils sont à un instant précis, comme des photographies.

— Des liens entre les gens. C’est beau comme image. Vous imaginez tout le temps ce qui relie les personnes les unes aux autres.

— Oui, tout le temps. J’imagine tout le temps ce qui relie les gens les uns aux autres.

— En ce moment ! Vous pourriez peindre quelque chose entre nous ?

— Vous et moi ?

— Oui, par exemple.

— Je m’exclue toujours des représentations, ce sont les autres qui m’inspirent.

— Aucun autoportrait ?

— Jamais.

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