17. Le vernissage (1/2)
Ce jour-là était le jour du grand vernissage Fontanel. C’était l’évènement qui aurait dû faire la renommée d’Alia Fontanel et lancer sa carrière d’artiste internationale. Mais le destin d’Alia n’était pas celui-ci.
Alia pénétra dans une galerie déserte. L’heure était matinale. Tirée trop tôt d’un sommeil agité, elle avait préféré se lever et se rendre directement là. Elle n’avait pas réveillé sa vieille tante qui dormait toujours dans leur chambre d’hôtel. Elle avait pris le double des clés de la galerie de cette dernière et à présent elle poussait les portes des « Refusées ».
Tout était prêt. Ses œuvres étaient accrochées aux murs. Des rubans colorés s’entrelaçaient au-dessus de sa tête, à hauteur raisonnable pour ne pas gêner les déplacements. Elle se rendit dans le bureau reconverti en loge d’artiste. Longuement elle se maquilla.
Son miroir lui renvoyait l’image d’une jeune femme. Plus du tout une fillette éteinte et sans éclats. Il y avait de la couleur sur elle, du fard sur ses joues, du rouge sur ses lèvres et même une ombre bleutée, comme une nuit étoilée au-dessus de ses yeux. Elle aimait bien la façon dont le pinceau épaississait ses sourcils. Ils lui donnaient une expression intense, son regard devenait plus aiguisé et noble. Elle appréciait ce reflet, même si elle doutait que quiconque puisse s’y intéresser plus d’une paire de minutes.
Sa robe victorienne, inspirée de la grande époque vénitienne, avait une dominante noire. Des dentelles faisaient écho au thème inquiétant que Valentin avait choisi de mettre en scène : la toile de l’araignée. Nous, humains, nous étions tous pris dans une immense toile dont Alia, la veuve noire, était la seule à connaitre les secrets.
Pour se glisser dans son costume de l’araignée, Alia retira son survêtement vert de gris qu’elle portait tout le temps quand elle ne sortait pas. Une fois en sous-vêtements elle se glissa dans la robe de cocktail. Elle força pour rentrer la taille, puis elle se contorsionna pour saisir la fermeture éclair au bas de son dos. Le cou complètement dévissé, à s’en faire mal, elle cherchait la petite glissière. Cette dernière restait inaccessible, trop basse.
À ce moment-là, sans frapper, Martin entra dans la pièce. Elle sursauta et poussa un cri.
— Pardon, s’excusa-t-il. J’i… j’ignorais que vous étiez là.
La robe encore ouverte exposait impudiquement son soutien-gorge. Une brassière couleur chair.
Martin se tourna, mais se retrouva en face des miroirs, qui lui donnèrent une vue encore plus avantageuse sur la poitrine d’Alia. Il répéta : « pardon » et, cette fois, il baissa les yeux sur ses chaussures pour donner l’impression qu’il ne distinguait plus rien des formes de la jeune fille. En réalité, son regard glissait discrètement sur les miroirs. C’était si simple. Il n’avait presque pas d’autre choix que d’apercevoir ses seins. On les voyait partout où on posait les yeux. La poitrine d’Alia était quelconque pourtant. Petite. Et il ne voyait presque rien avec cette brassière de sportive.
Il pensa qu’elle n’avait probablement jamais eu de petit ami. Elle avait l’air de ne jamais en avoir eu. Alors que la plupart des jeunes filles de son âge ne parlaient que des garçons, de sexe et de séduction, Alia elle ne parlait que d’amour, d’attraction et de déchirement. Elle ne s’incluait jamais dans les relations qu’elle essayait de peindre. C’était un paradoxe qui le troublait. Elle était si insaisissable, si banale et fuyante. Elle cachait forcément quelque chose, quelque chose d’anormal.
Une jolie fille comme elle, avec ce corps sain, potelé et doux. Il avait envie de comprendre. Ils avaient passé tant de temps à parler d’art, de talent et de relations humaines avec elle… Pourtant, au cours de ces longues discussion, Alia n’avait rien révélé de personnel. Si bien, qu’il en été venu à se demander si elle était humaine, si elle avait des réactions de femmes, si elle avait des sentiments. Elle ressemblait tellement à un robot. Une sorte d’ordinateur très développé qui lirait dans le cerveau des gens. Il s’imaginait facilement comment ce serait : sous le tissu couleur chair de sa brassière, il découvrirait à la place d’une peau de pêche, une fibre de titane veinée de circuits électroniques.
Il se ressaisit, conscient d’avoir buggé un peu trop longtemps. Il se dirigea vers la sortie, mais juste avant qu’il ne sorte, elle le rappela.
— Monsieur Chenu, attendez. Vous pouvez m’aider à fermer ma robe.
Il ne comprit pas tout de suite ce qu’elle venait de lui demander, puis, il s’avança dans son dos et attrapa la languette.
Dans les miroirs, Alia observa le galeriste se baisser pour se mettre au niveau de la fermeture. Il attrapa la glissière du bout des doigts. Alia se crispa. L’attache se situait au niveau de ses fesses. Elle n’aima pas être touchée à cet endroit par quelqu’un d’autre qu’elle-même. Néanmoins, il n’en avait que pour quelques secondes. Elle n’avait qu’à attendre que Martin finisse son geste et il repartirait. C’était elle qui le lui avait demandé après tout. Son dégoût la prenait au dépourvu. Elle n’avait pas ressenti la même chose quand la couturière lui avait pris les mesures, ni quand Shéhérazade lui avait filé un coup de main, la première fois, pour enfiler sa robe.
Là, c’était différent. Il y avait la manière dont Martin se servait de ses doigts, la manière dont son regard se déplaçait de la glissière jusqu’au haut de sa robe. Elle voyait tout dans le reflet et elle reconnaissait ce regard. Associé aux liens qui partaient du sexe des gens. On ne l’avait jamais porté sur elle. Elle aurait pu être flattée, si elle avait pu, en retour, avoir de l’attirance pour un homme. Mais son cœur était sec et son corps, sans cet appui, n’avait aucune envie d’un contact sexuel. Elle était comme une enfant sans désir, un être asexué.
Alia n’avait aucune idée de ce qu’était l’attirance sexuelle. Ainsi, même si son corps était pubère et qu’elle avait eu ses premières règles, elle ne connaissait rien de son corps de femme. Elle ne s’était jamais donnée du plaisir. Il aurait fallu pour cela qu’elle songe à un autre et à elle, ensemble, l’un avec l’autre, dans une véritable relation. Comment un être dépourvu d’attaches pourrait comprendre quoi que ce soit à LA relation humaine qui mêle le contact physique à celui de l’être ?
Malheureusement pour elle. À cet instant. Martin n’avait pas non plus dans l’idée d’établir une quelconque relation avec elle. Il ne cherchait pas d’échange, pas d’aval. Il voulait prendre sans attendre de retour.
Il voulait prendre.
Il était pris d’un désir sans objet, d’un désir qui ne nécessite pas que la femme soit dotée d’envie en retour. Il n’avait pas besoin de l’aimer.
Prendre, seulement prendre.

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