17. Le vernissage (2/2)

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Il abaissa la fermeture éclair de sa robe. Un cri de stupeur échappa à Alia. Sa robe se retourna comme une chaussette et elle se retrouva en sous-vêtements, les chevilles enserrées dans sa robe repliée.

— Arrête ! cria-t-elle.

Martin la poussa. Elle perdit l’équilibre.

Elle voulut encore crier, mais le galeriste posa une main sur sa bouche. Son autre main tentait d’immobiliser ses bras alors qu’elle se débattait. Elle croisa son regard ; son œil était fou… vide. Une expression qu’elle ne lui connaissait pas déformait son visage. Il n’était plus l’homme bien élevé, cultivé et discret qu’elle avait pratiqué ces derniers jours.

Elle redoubla d’efforts pour le repousser. Mais il faisait deux fois son poids. Il pesait tout entier sur elle. Il l’écrasait.

Martin arracha sa brassière.

Elle protesta. Ses plaintes s’étouffèrent contre les phalanges de Martin. Elle savait qu’elle ne voulait pas, mais ne parvenait plus à lutter en même temps qu’une main touchait son sein. Cet effleurement la tétanisait, la rendant docile.

Mêlé aux sensations envahissantes que l’agression provoquaient en elle, elle perçut malgré tout le don se manifester. Comme chaque fois qu’elle était peau contre peau avec quelqu’un, elle vit jaillir tout autour de Martin l’innombrable réseau de liens relationnelles qu’il avait avec le monde.

Alia était incapable de bouger ne serait-ce qu’un cil. Pourtant, son esprit demeurait capable de parcourir ces faisceaux de lumière et d’en ressentir l’intime vérité. Malgré son état de confusion, elle tenta d’effectuer un tri, rejetant les liens inconsistants pour ne garder que les projections les plus importantes. Une corde vert olive, épaisse comme un jeune tronc d’arbre, se révéla tout prêt d’elle. Elle était accessible.

Alia parvenait de moins en moins à respirer. Elle se sentait partir.

Puis, comme si elle chutait tout d’un coup d’une falaise vertigineuse, elle attrapa le lien qui lui apparaissait le plus vivement. Elle le saisit tant par l’esprit que dans la réalité.

Son souffle reprit quand elle sentit que sa main se refermait sur quelque chose de palpable. Aussitôt, sans réfléchir elle l’arracha.

Martin bondit en arrière comme s’il avait reçu une violente décharge électrique. Il cria et tomba sur les fesses à moins d’un mètre d’Alia. La jeune fille se redressa et serra le lien arraché contre sa poitrine nue.

Elle tremblait de tout son corps. Non seulement à cause de l’agression qu’elle venait de subir, mais aussi parce qu’elle avait entre les mains le lien de Martin avec son frère cadet. Elle pouvait ressentir dans son cœur la puissance de l’amour qu’il avait pour lui. La complicité. La tendresse. La jalousie. L’un de ses liens fondamentaux. Cher à son cœur. Elle le lui avait arraché.

Prostré dans le coin du bureau, il hurla.

Il rampa à quatre pattes, les mains plaquées sur son torse en geignant comme un animal blessé.

— Non, non, gémit-il. Nooonn.

Alia serra encore plus le lien contre elle. Elle ne comprenait pas ce qui se passait, mais pour rien au monde elle n’aurait cédé son butin. Elle rampa sur les fesses, ses yeux ne quittant pas Martin alors qu’elle tentait de mettre de la distance entre eux. Il pleurnichait, incapable de retrouver ses esprits. Elle se concentra ensuite sur le lien fraternel… et elle comprit ce qu’elle venait de faire. Martin subissait en ce moment la même douleur que si elle lui avait pris son frère. Elle venait de lui tuer Valentin. Pas réellement, bien sûr, mais pour lui il n’y avait pas de différences entre ce qu’aurait été la mort violente de Valentin et le trou béant qui perçait à présent son torse.

— Qu’est-ce que tu m’as fait ? supplia Martin en hoquetant, le visage ravagé tourné en direction d’Alia. Valentin… Val… Je ne veux pas…

Alia claqua des dents soudainement. Elle était à moitié nue, grelottante. Elle sentait entre ses doigts la richesse de cet amour inconditionnel, puissant. Il pulsait tel un cœur encore palpitant, vivant.

Soudain, elle sut quoi faire.

Elle avait peur.

Elle le fit tout de même.


D’un geste sûr et précis. Elle greffa le lien contre son sein nu. La décharge la renversa en arrière. Elle fut prise de convulsions sur les planches des vestiaires. Durant une minute qui parut une éternité, une crise d’épilepsie la secoua. Son esprit n’était pas capable d’analyser le danger, mais s’il l’avait pu, elle se serait inquiétée, elle se serait demandé si elle n’avait pas agi trop vite. Trente seconde auparavant, elle ne savait même pas qu’il était possible d’arracher les liens des gens, et voilà qu’elle tentait sa première greffe ! Une telle chirurgie aurait théoriquement pu la tuer. Qui savait ? Personne. Personne avant elle n’avait jamais essayé.

Alia avait agi comme toujours : par intuition.

Martin, tout juste capable de se tenir sur ses jambes, se redressa en prenant appui sur le mur. Il chancela, se rattrapa. Il vit Alia par terre, secouée de spasmes. Il prit peur. Quelque chose lui était arrivé. Quelque chose l’avait blessé à en crever. Il avait été persuadé qu’Alia en était la cause. Il avait pensé à son frère avec une force sidérante, une façon sinistre de penser à lui, comme s’il l’abandonnait pour toujours. Il l’avait vu mourir, il l’avait vu mort. À présent, il ne pensait plus à lui. Il avait affreusement mal et il voyait Alia se cambrer, baver et cracher. Il pensa qu’elle aussi était en train de subir quelque chose. Ce n’était pas la même chose que lui, mais c’était lié. C’était malsain ! C’était dangereux ! Il devait fuir ! Il quitta le bureau en titubant, une main toujours plaquée sur son torse comme s’il avait été planté d’un coup de couteau.

Seule à présent, Alia poursuivait l’assimilation de sa greffe. Lentement, le lien ne faisait plus qu’un avec son être. Il oublia Martin pour mieux s’implanter dans Alia.

Sa nouvelle hôte.

Les convulsions cessèrent et Alia perdit connaissance.

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