18. Jules Chalandon

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Loïc Chakraborty était fou de rage.

— Il est l’heure. Pourquoi tu ne montes pas sur scène ?

Jules Chalandon entrouvrait les rideaux du théâtre, un œil glissé dans l’interstice. Il marmonnait, sans répondre à son assistant, auquel il présentait le dos.

— Jules, il est l’heure. Qu’est-ce que tu marmonnes ?

Loïc s’approcha et perçut le sens des grognements. « quatre-vingt-huit ; quatre-vingt-neuf ; quatre-vingt-dix… »

— Tu recommences à les compter !? Non ! Jules ! On en a déjà parlé, on ne compte pas les spectateurs avant le spectacle.

C’est trop long et ça finit toujours mal.

Jules s’éloigna soudain des rideaux. Il avait bondi et fait sursauter Loïc.

— Quatre-vingt-onze ! J’en été sûr !

Loïc se frappa le front, l’air au bout du rouleau.

— Quoi quatre-vingt-onze ? demanda-t-il sans être sûr de vouloir connaître la réponse.

— C’est un multiple de treize, bougre d’âne.

Loïc soupira et suréleva ses lunettes pour se malaxer l’arrête du nez.

— Et alors ?! Treize, je sais que ça porte malheur. Mais depuis combien de temps les multiples sont aussi un problème ?

— Les multiples, c’est pire. C’est exactement sept fois pire. Il y a sept groupes de treize personnes. Je ne peux pas me produire devant une salle composée de sept groupes de personnes qui portent malheur.

Jules Chalandon avait les yeux exorbités et de la transpiration perlait à son front. Il portait sa tenue de scène : un jean moulant, un T-shirt noir près du corps. Ses cheveux longs et bruns étaient lâchés. S’il n’avait pas eu sa veste bohème brodée, il ressemblerait davantage à professionnel du stand-up qu’à un mentaliste.

Loïc n’avait jamais su si le trac était à l’origine de cette folie superstitieuse ou si c’étaient ses phobies qui le mettaient dans cet état-là.

— C’est ridicule, argumenta Loïc. Si les multiples et les groupes comptent alors tous les chiffres porteraient malheur.

— Quoi ?

— Même s’ils étaient quatre-vingt-dix, ça ferait toujours six groupes de treize personnes, et un groupe de onze. Mais ça ferait quand-même six groupes de treize et il y aurait donc de quoi annuler le spectacle.

Jules chercha à protester, mais son expression changea progressivement.

— Tu… tu, tu, tu…

— Il est l’heure, Jules.

— Tu as raison. Les multiples ne portent pas malheur.

Loïc explosa :

— Puisque je te le dis !

— D’où te viens ces connaissances en superstition ? Tes origines Tamouls sans doute ?

— Je n’ai aucune connaissance sur les superstitions. Et laisse mes parents en-dehors de ça, s’il te plaît.

Jules ricana et regarda avec flegme son assistant. Il avait retrouvé toute sa dignité – ses changements d’humeur étaient aussi spectaculaires que ses numéros.

— J’y vais.

Il partit se positionner à Jardin. Les équipes se préparèrent et ils frappèrent les trois coups. Tous les théâtres ne le faisaient plus, mais dans l’établissement Nantais de Jules Chalandon les vieilles traditions avaient toutes leur place.

Les rideaux s’ouvrirent et Jules salua la petite salle. Petite, mais bien remplie.

— Bonjour, dit-il sous les applaudissements. Je suis content que vous soyez-là. Parce que tout seul, c’est beaucoup moins drôle.

Les premiers rires, ceux qui lui permettaient de faire redescendre son stress.

— Vraiment moins drôle. Surtout pour un spectacle de mentalisme. J’ai déjà essayé de faire un spectacle tout seul et de me mentaliser moi-même… j’étais super bon. C’était une performance parfaite. Je sais que je suis extraordinairement doué. Je veux dire, c’est moi. Mais là, j’arrivais à deviner absolument tout ce qu’il y avait dans ma tête.

Il alla à la droite du plateau.

— Pense à un chiffre entre 1 et 3 milliards, Jules.

Il se déplaça vers la gauche.

— Ça y est. Je l’ai.

Il retourna à droite.

— Tu es sûr ! Tu l’as bien en tête. Tu n’essaies pas de changer.

Il retourna à gauche avant de faire non de la tête, puis revint sur ses pas.

— Alors ton chiffre est 3 785 621 !

Dernier déplacement.

— Mais comment t’as fait, Jules !?

— Le talent, Jules, le talent.

Les rires, c’était le plus facile. Ensuite, les véritables difficultés commenceraient. Jules entra dans le vif du sujet en présentant le but de son spectacle. Provocateur. Cynique. Comme lui.

— Aujourd’hui, je vais vous démontrer que l’amour n’existe pas.

La foule hua et protesta.

— Oh, ça va ! Comme si vous y croyiez ! Je connais les statistiques : un couple sur trois ne passe pas les trois ans. Ça fait tout de même deux couples sur trois de malchanceux ! Non, mais sérieusement. Les violences conjugales, les divorces, les engueulades, les sorties à Ikéa, les beaux-parents, les enfants… pourquoi veut-on encore trouver l’âme sœur ? Pourquoi veut-on encore croire à ce mensonge de l’âme sœur ? De la connexion et tout.

Il interpela le public.

— Qui croit à l’amour ? Levez la main si vous y croyez !

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