18. Jules Chalandon (3/3)
S’étonnant de cette réaction stupéfaite et enchanté du public, la volontaire se retourna et vit son mari debout près d’elle. « Qu’est-ce que… » Puis se tournant davantage, elle vit Jules Chalandon, retourné également qui lui faisait coucou avec les chaussures.
— Vous voyez, Madame, trente ans de mariage et je vous connais mieux que votre mari. En tout cas, je suis plus souvent d’accord avec vous que lui.
Jules les remercia et le spectacle se poursuivit. Il enchaina avec un tour dans l’esprit des Z’Amours : il fit monter quatre couples très différents sur scène et, comme dans cette émission télé, Jules leur demanda de se présenter, leur fit raconter une anecdote et demanda aux dames d’aller s’asseoir dans le public.
— Je garde vos hommes. Mais avant d’y aller prenez cette enveloppe avec vous et vérifier bien que personne ne l’ouvre pendant que je fais mon tour.
Il attendit que les femmes soient revenues à leur place, leur précieuse enveloppe rangée sur les genoux, puis il se concentra à nouveau sur les hommes. Il leur posa trois questions. Ces questions étaient clairement de celles qu’on ne pose pas quand on veut maintenir de bonnes relations avec un couple d’amis. Mais n’avait-il pas promis dès le départ qu’il souhaitait détruire le plus de couple possible. Tout le monde pu entendre les réponses données par les volontaires. Une par une, les femmes se levèrent et lurent les prédictions qu’avait faite Jules Chalandon. Quatre couples, trois réponses par couples et douze bonnes prédictions.
— L’amour rend aveugle, affirma Jules. C’est ce qu’on dit. Il faut arrêter d’être amoureux. Je vous le dis, le grand amour n’existe pas. Et même si vous êtes avec une personne depuis des années, que vous partagez tout avec elle, vous ne la connaissez pas, pas plus que moi avec mes tours. Nous savons que ce que je fais ici n’est pas tout à fait honnête, je ne suis pas tout à fait honnête. J’utilise de la manipulation, des illusions et des stratagèmes de psychologie pour avoir toujours raison – Et un peu aussi mon QI très au-dessus de la moyenne… Mais que faut-il comprendre de l’amour alors ? C’est la même chose, les êtres qui nous aiment nous manipulent pour qu’on leur dise ce que nous voulons entendre, et nous modifions nos paroles parce que nous savons que c’est ce qu’elles veulent vraiment entendre. Les couples qui se connaissent le mieux, sont surtout ceux qui utilisent le moins l’honnêteté. Les amoureux sont de grands tricheurs. De grand tricheurs comme moi. Avec un QI moins important.
Il se tut et il y eut un silence. Il y avait en ce moment deux groupes de personnes silencieuses, qui se taisaient mais pas pour les mêmes raisons. Les sceptiques. Il y avait probablement des personnes qui pesaient ses paroles avec sérieux. On disait de Jules qu’il était cynique, mais il n’était pas le seul, et son discours trouvait souvent des relais ici ou là. Lui-même en écrivant cette partie du spectacle, s’était demandé s’il pensait réellement ça, au fond. Il n’avait jamais beaucoup cru à l’amour, ni non plus à la possibilité de rencontrer un autre. Les âmes étaient closes, enfermées dans leur espace. On ne touche pas l’âme des autres. On est toujours seul, quoi qu’on fasse. Dans notre corps, dans notre esprit et dans notre cœur, nous sommes toujours seul.
Et les rêveurs. Il savait aussi que, pendant ce silence, des personnes dans le public n’étaient pas d’accord, pas d’accord du tout. L’Amour, avec un grand A ; ils y croyaient. Et même s’ils ne disaient rien, ils pensaient très forts. Les amoureux, les vrais, ne trichent pas, ils ne trichent jamais. Ils s’aiment, leur amour est véritable. Et connaître quelqu’un dans les moindres détails, ce n’est pas ça l’amour. On peut aimer sans connaître, on peut aimer de manière inconditionnelle et belle, et pure.
Dans le public, une personne ne faisait partie d’aucun de ses deux groupes.
Elle n’était ni une rêveuse, ni une sceptique. Elle n’avait pas d’ailleurs d’avis sur les manipulations qui seraient le ciment d’un couple. Mais elle savait que l’amour existait. Qu’il y avait un lien incontestable entre les amoureux. Qu’on ne faisait pas semblant d’être amoureux. Enfin, si, certains faisaient semblant, mais d’autres, formaient entre eux des liens authentiques.
Ce n’était pas une rêveuse, elle n’avait pas besoin de croire à l’amour, elle l’avait vu.

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