19. l'aberration (1/2)

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Après l’agression, Alia avait repris connaissance dans la galerie des Refusées.

Tout le monde, un jour au moins, a fait l’expérience incommode d’avoir mal au réveil. Ouvrir les yeux et aussitôt – avant même de se souvenir qui l’on est – sentir cette douleur.

Pour Alia, ce fut la même chronologie. Avant de reconnaître le bureau dans lequel elle s’était effondrée, avant de remarquer la légèreté de sa tenue et avant de se souvenir de la violence qu’elle avait subie. Bien avant tout ça, Alia perçut un sentiment nouveau dans sa chair. Une émotion impossible à ignorer. C’était tout l’inverse d’une sensation douloureuse ; c’était de la couleur à l’intérieur de son corps si monochrome ; c’était de la chaleur dans un cœur glacé ; c’était un parfum de fleur musqué, un baiser sur la joue.

C’était la chose la plus douce et la plus tendre qui soit.

Alia avait eu l’impression d’être remplie. Une plénitude tout à fait nouvelle. Une larme roula sur sa joue.

Elle avait un frère qu’elle aimait de tout son cœur et qui l’aimait en retour. Depuis toujours.

Enfin non. Pas depuis toujours. Pas vraiment depuis toujours. Et pas un frère non plus. Pas vraiment un frère.

Alia se rappela la raison pour laquelle elle se trouvait là et aussi de la raison pour laquelle ce lien contre-nature lui sortait du corps. L’agression, la lutte, sa main arrachant le lien de Martin, puis la greffe.

Elle se redressa et se rhabilla, aussi vite que possible malgré son étourdissement et malgré l’envie de contempler son ventre avec davantage d’attention. Il y avait là un lien vert bleuté de Cobalt qui lui sortait des entrailles. Il filait tout droit vers un mur qu’il franchissait vers une direction inconnue. Sûrement allait-il jusqu’à Valentin, songea-t-elle.

Elle mit à l’épreuve cette intuition et ne tarda pas à découvrir Valentin. Il dût avant cela descendre dans le métro. Elle détesta viscéralement les transports parisiens. Il y circulait trop de monde. Et même si presque tout le monde s’ignorait superbement, projetant les uns envers les autres des liens ridiculement malingres, il y avait tant de personnes que l’atmosphère était saturée de liens relationnels qui ne cessaient de se faire et se défaire quand les gens s’approchaient, se saluaient, s’éloignaient, arrivaient, partaient, se parlaient, se jaugeaient. Un imbroglio de sac de nœuds, un fouillis de ficelles et de cordons. Elle n’y voyait plus rien.

Elle surprit Valentin sur un quai. Les liens inconséquents de la foule ne l’avaient pas empêchée de le débusquer. Elle le héla : « Valentin ! ». Il se retourna, la vit, mit plusieurs secondes à la reconnaître.

« Alia !? » hésita-t-il.

Il la trouvait changée. Elle n’était plus la même que la veille. Peut-être à cause de la robe. Cette robe trop voyante pour marcher dans les métros parisiens.

Il lui demanda si elle se rendait à la galerie. Ils marchèrent ensuite l’un à côté de l’autre. Ils n’avaient rien besoin de se dire. Elle lui souriait bêtement. Il lui rendait ce sourire niais.

Elle stressait depuis qu’elle avait dérobé ce lien. Mais se trouver à proximité d’une personne de confiance lui apportait du réconfort. Toutefois, l’impression d’avoir une épée de Damoclès suspendue au-dessus de sa tête ne la quitta pas complètement. Profite ! lui chuchota sa raison. Profite. Cette aberration ne pourra pas durer.

Son intuition ne s’était pas trompée. Devant la galerie, Martin était revenu.

Une fois le choc passé, le galeriste avait compris qu’Alia était sans doute à l’origine de ce qui lui était arrivé. Il ignorait totalement de quoi il en retournait exactement, mais il tenait à avoir une explication avec la jeune fille.

Alia frissonna en le voyant. Impossible de dire ce qui l’effrayait le plus : la sensation de dégoût qu’il avait laissé sur sa poitrine et qui s’éveillait quand elle pensait à lui ou la peur d’être prise la main dans le sac avec son lien en elle – elle avait l’impression qu’il allait forcément finir par le voir.

Alia retint sa respiration. Valentin devint encore plus confus. Son frère aussi avait changé. Ses yeux allaient et venaient entre Alia et Martin. Il ne les reconnaissait plus. Alia se demanda si elle n’était pas en train de le rendre totalement fou.

Mais la tête de Valentin n’explosa pas. Un lien apparut entre les deux frères. Tout d’abord ridicule et blanc, il s’épaissit et se colora. Au même moment, l’unique lien d’Alia maigrissait, maigrissait.

— Non, geignit Alia en attrapant son précieux filin comme pour le retenir.

Mais il n’était pas en train de fuir, il dégénérait. On ne pouvait pas le retenir. Valentin reconnaissait son frère, Martin le reconnaissait à son tour. La nature n’avait pas pu admettre l’aberration qu’Alia avait créée ; le même lien ne pouvait exister en deux endroits.

Elle eut beau crier, pleurer et supplier, la corde devint cordelette, la cordelette devint fil, et le fil devint ficelle.

— Non, je ne veux pas. Il l’a depuis bien plus longtemps que moi. Il l’a depuis… laissais-le-moi encore un peu.

Personne ne l’avait écouté, ni ne l’avait prise en pitié. Les deux seuls personnes témoins de la scène n’avaient eu d’yeux que l’une pour l’autre. Elles n’avaient par ailleurs aucune idée de ce qui s’était passé. Elles ne voyaient pas les liens se faire et se défaire. Ils étaient seulement sensibles à leurs sentiments qui étaient revenus entre eux. Forts.

Quand Alia perdit le dernier soupçon de lien qui lui appartenait, Martin et Valentin tombèrent dans les bras l’un de l’autre. Elle les observa s’enlacer, jalouse à en crever.

Ils ne faisaient plus attention à elle. Elle n’aurait même pas droit à leur haine. Ils l’avaient complètement « oubliée ».

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