19. L'aberration (2/2)

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Il n’était plus question de participer au vernissage. Alia retourna à l’hôtel pour récupérer ses affaires.

Alia avait volé un lien. Mais elle l’avait obtenu par hasard et elle n’avait pas réfléchi à la suite. Elle l’avait perdu aussi vite qu’elle l’avait pris. Mais à présent elle savait. Elle savait qu’elle pouvait avoir des liens et comment les avoir. Cette découverte changeait tout, absolument tout. Son esprit réfléchissait à toute allure, imaginant ce qu’elle allait faire de cette révélation. Peindre des liens ne lui apporterait plus aucune satisfaction à présent. Pourquoi continuer de peindre ce qu’elle peut posséder ? Il lui fallait un plan solide pour les acquérir. Et elle ne se contenterait pas de liens de secondes zones.

Martin et Valentin, c’était un lien sérieux, complice, mais aussi jaloux, suspicieux et belliqueux…

Elle pouvait avoir mieux.

Pas seulement un lien, mais un bouquet, un bouquet tout entier rien que pour elle. Un bouquet cohérent, majestueux et complet. Elle pouvait faire sien le graal des collectionneurs de liens.

Pour commencer, disparaître, devenir une autre, une intraçable. Il lui faudrait devenir invisible. La partie la plus facile de son plan. Elle n’avait jamais été une personne très remarquable.

Elle allait voler un peu d’argent pour se payer un bus et s’en aller loin d’ici. Elle n’avait pas encore de plan, mais elle savait qu’elle aurait besoin d’argent. Avec la vente de ses toiles, elle aurait pu en gagner. Mais Alia n’aurait plus jamais envie de peindre des liens. En plus, elle refusait de retourner là-bas, dans la galerie. Martin avait tout gâché. Elle se méfierait toute sa vie du monde de l’art. En plus, comment pourrait-elle devenir invisible si son nom devenait célèbre dans le milieu artistique et qu’on lui demandait à nouveau des interviews ? Son visage devait rester inconnu.

Elle commencerait une nouvelle vie. Elle n’avait besoin de rien, aucun bien, aucune attache. Il n’y avait qu’une œuvre qu’elle souhaitait conserver. Un tableau qu’elle n’abandonnerait jamais à Martin, à Shéhérazade ou à personne d’autres. Alia se fichait de ce qu’ils feraient avec les centaines d’œuvres qu’elle laissait derrière elle.

Dans le camion garé devant la chambre de l’hôtel, Alia triait ses toiles et ses dessins. Elle finit par retrouver la toile qui représentait sa terre de perfection, devenue ce jour-là son but ultime dans la vie. Elle découpa au cutter les contours de la toile et commença à la rouler, quand quelqu’un fit irruption dans la camionnette.

— Qu’est-ce que tu fais ? demanda la vieille tante Shéhérazade.

— Je pars.

— Tu ne peux pas partir.

— Pourquoi pas ?

— Nous ne pouvons pas annuler le vernissage maintenant. Tout est prêt ! Tout le monde est prévenu ! En fait, des gens importants sont déjà là-bas ! Tout le monde se demande où tu es passé. À part Valentin et Martin Chenu, eux, ils ne veulent plus entendre parler de toi. Qu’est-ce que tu leur as fait ?

Une aiguille piqua le cœur d’Alia. Shéhérazade supposait que c’était sa faute à elle, l’idée que c’était peut-être eux qui lui avaient fait quelque chose ne lui venait même pas à l’esprit.

— C’est lui qui a commencé, se défendit-elle. Il a bien mérité ce qui lui est arrivé ensuite.

— Tu m’expliques, réclama Shéhérazade en croisant les bras.

— Non.

La vieille tante en resta muette de stupéfaction. Alia s’opposait à elle, elle qui lui avait toujours paru manquer de toute forme de volonté, elle qui ne savait ce qu’elle voulait que quand il s’agissait de sa peinture.

— Mais puisqu’on ne peut pas l’annuler, faites le vernissage sans moi. Ça m’est égal.

— Tu n’y penses pas ?

— Si. Vous n’avez pas besoin de moi. Pas vraiment. Vous avez mes toiles, c’est elles qui ont de la valeur. Moi… Moi, tout le monde s’en fiche au fond.

— C’est ridicule…

— C’est la vérité. Toi, comme tous les autres.

D’un regard, la jeune fille défia sa grande tante de la contredire.

— Mais tu voulais faire ce vernissage, remarqua Shéhérazade en changeant de sujet.

— Maintenant, je m’en fiche.

— Mais moi, je tiens beaucoup à ce vernissage. Fais-le pour moi, s’il te plait.

— Non.

Shéhérazade aurait dû être choquée, mais elle ne l’était pas. Elle savait qu’Alia se fichait des émotions des autres. Même elle qui lui avait appris tout ce qu’elle savait sur la peinture, elle ne lui avait jamais dit merci.

— Ce sont mes tableaux qui t’intéressent, ajouta Alia. Je te les laisse. Tous. Ils sont à toi. Tu n’auras qu’à dire que c’est toi qui les as peints. Tu avoueras la supercherie en disant que tu pensais que la galerie ne prendrait pas une artiste aussi vieille que toi.

Elle sembla réfléchir à la question. Pas tout à fait convaincue.

— Mais ils vont me haïr pour ce mensonge.

— Tu n’auras qu’à dire que tu avais peur d’être rejetée, « recalée » comme ils disent… tout ça à cause de ton âge. Tu dénonceras cette société qui jettent les femmes quand elle dépasse un certain âge alors qu’elle laisse les artistes hommes être de plus en plus coté avec les années. Valentin y sera sensible.

— Mais les gens vont se demander où tu te trouves… ta mère…

— Tu expliqueras que tu m’as cherchée et que tu ne m’as pas retrouvée. Ma mère prétendra être très inquiète pour moi… ce sera faux bien sûr.

Shéhérazade chercha des arguments pour retenir Alia. Dans sa tête, elle se débattait, prise en étau entre son sens moral et ce qu’elle désirait plus que tout : être l’autrice de véritables chefs d’œuvres. Le démon l’emporta. Comme souvent.

Elle ne fit aucun obstacle au départ d’Alia. La jeune fille s’en alla sans un mot d’Adieu, mais accompagnée d’une tristesse qu’elle n’avait jamais connue auparavant. Ce n’était pas la séparation avec Shéhérazade qui lui coûtait. Elle subissait la disparition d’autre chose, celle de son tout premier lien d’amour. Ce fut le cœur endeuillé – mais néanmoins plein d’espoir – qu’elle partit vers une nouvelle vie.

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