20. Sur la scène (1/4)
En arrivant dans la salle du petit théâtre éponyme de Jules Chalandon, Alia fut éblouie. Sa malédiction lui interdisait de tomber amoureuse, mais, s’il lui était impossible d’aimer des êtres, il ne lui était pas impossible d’aimer un lieu. Elle apprécia immédiatement ce théâtre, bien qu’il soit un peu miteux, un peu vétuste, son acoustique mal réalisée et qu’un projecteur sur deux ne fonctionne plus. Alia aima ce théâtre aussitôt qu’elle y entra.
Elle obéit ensuite aux indications de son billet et s’assis tout au fond. Désespoir. Elle peinait à y voir quelque chose, trop de brouillard. Trop d’interférences. D’autant plus qu’elle n’était pas très grande.
Heureusement qu’il y avait une scène en hauteur pour que Jules Chalandon surnage cette mer de liens entremêlés. Cela permettait de résoudre au moins une partie du problème. Une partie seulement. Il fallait imaginer que chacun des quatre-vingt-onze spectateurs – hormis Alia – projetait un lien concret sur le mentaliste. Si nous ne formons avec un inconnu qu’un lien très fin, aussi fin qu’une ficelle, dès que nous connaissons cette personne et que nous commençons à nous faire une opinion dessus, le lien s’étoffe. Dans cette salle, presque tout le monde avait une impression sur Jules Chalandon. Certains l’admirait, ce qui apparaissait sous la forme d’un lien mauve très beau à regarder. Quoi qu’il en soit, avec tous ces liens qui venaient s’incrustait sur le corps de Jules, Alia avait du mal à le distinguer.
Mais, ça n’avait pas beaucoup d’importance pour Alia. Elle n’était pas venue pour profiter du spectacle. Elle savait déjà que Jules n’avait aucun don. Elle trouva son humour assez intéressant, et elle ne comprit pas le secret de son premier tour. En revanche, pour le deuxième, elle sut immédiatement qu’il trichait : parmi les personnes qui avaient participé aux reconstitutions de jeux, certaines avaient des liens avec Jules. Il s’agissait donc de complices.
Un peu plus tard, Jules expliqua qu’il allait maintenant prouver que l’amour, puisqu’il ne s’agissait que d’une invention, se fabriquait facilement. Pour prouver sa théorie, il aurait besoin de deux volontaires.
— De jeunes personnes, précisa-t-il. J’ai déjà fait participer un couple de vieux ce soir, maintenant, faisons l’inverse, je vais demander à des jeunes, des hétéros… les homos, non merci. C’est trop facile, on en trouve deux, on les met sur scène au même moment et ils ressortent forcément avec une MST.
Des hués indignées s’élevèrent du public.
— Oh ! Humoouuur ! Je plaisante, évidemment que les homos ne sont pas plus chauds, ni plus faciles que les hétéros. Seulement, comme je suis gay moi aussi, je ne veux pas risquer de « perturber » mon propre tour avec mon sex appeal. Bon, sérieusement. Qui est célibataires dans le public ? Levez la main ! Levez-la ! C’est le moment que vous attendiez tous : le speed dating. Je détruis des couples, c’est vrai, mais j’en forme aussi. Regardez !
Les gens se levèrent et un écran s’abaissa, masquant la plus grande partie de la scène, et un film fut projeté. On vit un couple s’embrasser, puis dire :
« Nous sommes ensemble depuis la première représentation de Qui croit encore au coup de foudre ? et on s’aime toujours autant trois ans après. C’est fou ! »
Se superposa un second duo encore collé-serré, qui surenchérit.
« Je ne voulais pas y croire. Jules m’a mis la main dans la sienne et j’ai su que c’était elle. »
Puis, encore, « Quand je pense que j’ai faillis ne pas me lever pour le speed dating, je suis du genre timide. J’avais peur de monter sur scène mais, j’ai bien fait parce que… »
Et ainsi de suite. Dans la salle, beaucoup de gens levaient la main. Parmi eux, Alia ne voulait pas laisser passer cette chance.
Le film se termina et l’écran se retira. Le décor avait été modifié, il y avait à présent sur scène des rangées de chaise et de table, comme dans un speed dating, de quoi faire monter vingt personnes, soit dix couples. Jules passa dans les rangs et fit son choix. Autour d’Alia, presque personnes ne s’était manifesté. Alors, sans doute pour cette raison, il la sélectionna.
Elle monta sur scène avec les dix-neuf autres volontaires de ce tour. Vu de là la salle paraissait bien plus grande et le monde plus intimidant. Les visages disparaissaient, engloutis par le halo des projecteurs. Même les liens s’effaçaient. Dans cette configuration, Alia voyait mieux, même Jules Chalandon devenait visible.
— Je vais vous observez en silence, je vais vous poser quelques questions, puis je vais former des couples.
Longuement, il passa d’une personne à l’autre, demanda tous les prénoms. Il les présenta brièvement au public. Il devina, au passage, le signe astrologique de plusieurs participants et fit mine de s’en servir pour composer les couples. Alia voyait les liens d’attirance qui unissait certains des participants. Des sourires parfois, des yeux qui se baissaient, d’autres qui, au contraire, s’affrontaient ouvertement. Jules observait chaque détail, enregistrait les appariements les plus prometteurs et il en éliminait d’autres au premier signe de dégoût, de mépris, ou de gène sans rougeur. Il se méfiait aussi des sourires trop crispés, des bras qui se croisent. Jules ne trichait pas sur cet exercice. Il s’en remettait entièrement à son sens de l’observation. Il sentait les choses, faisait confiance à la nature humaine et à l’envie irrésistible de laisser une chance à l’amour. Les participants qui étaient sur scène avaient envie que ça marche. Cela n’en demandait pas moins une excellente mémoire, d’avoir les yeux partout et tous les sens sur le qui-vive.
Quand il fut prêt, il déplaça un premier spectateur, lui demanda de s’asseoir, et lui amena une partenaire, qu’il positionna face à lui. Il enchaîna ensuite les positionnements, couple après couple. Ponctuant cet exercice long et laborieux de vannes dans le but de détendre l’atmosphère. Il ne resta, pour finir, qu’Alia et un autre garçon. Jules songea que ce couple ne lui semblait pas bien coordonnée sans qu’il puisse expliquer cette intuition. Il chercherait plus tard un meilleur appariement. Les couples n’étaient pas définitifs. Le numéro prévoyait une deuxième partie de repositionnement. Il demandait aux couples autours des tables individuelles de se fixer droit dans les yeux durant plusieurs minutes. C’était un exercice à la fois éprouvant pour les spectateurs et très révélateur, un couple mal associé ne parviendrait pas au bout de l’exercice, détourneraient les yeux, ou bien prendraient une expression étrangement éteinte et détachée. Mais un duo prometteur s’observerait les yeux dans les yeux, sans un mot, construisaient une expérience commune. Regarder quelqu’un dans les yeux, les fenêtres de l’âme, c’est comme plonger dans l’inconnue de l’autre, c’est la manière la plus intense et instantanée de s’attacher. Les émotions seraient très fortes, elles l’étaient toujours.
Mais Jules Chalandon n’eut pas le temps de procéder à cette deuxième phase de remaniement. Il allait demander à Alia et Pierre de se mettre à table, quand la jeune femme parla.
— Je veux placer les couples, Monsieur Chalandon. Je veux essayer.

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