20. Sur la scène (2/4)

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Elle avait parlé avec une voix faible, mais sans hésitation. Jules l’avait parfaitement entendu alors que, dans la salle, on chuchotait des choses comme : « Elle a dit quoi ? »

C’était la première fois qu’un volontaire lui demandait une chose aussi incongrue. Jules se demanda s’il avait bien entendu et demanda à Alia de répéter. Elle redemanda avec les mêmes mots, dans le même ordre et avec le même aplomb. Le public s’interrogea encore davantage. Que disait-elle ? Que se passait-il ?

— Vous voulez choisir vous-même votre partenaire, Alia, dit Jules Chalandon en se méprenant sur ses intentions. Vous n’avez pas compris le principe. Les spectateurs ne choisissent pas leur partenaire, ce n’est pas un véritable speed dat…

— Vous essayez de réunir les couples qui ont le plus de chances de tomber amoureux ? coupa Alia.

— Tu as bien suivi le numéro. Effectivement, je fais ça.

— Vous voulez qu’ils soient déjà naturellement attirés les uns par les autres ?

Jules Chalandon commença à regarder autour de lui. Le public marmonnait, cherchait à entendre des bribes de la conversation. Il répéta à leur intention.

— Elle dit que je mets ensemble des personnes qui sont naturellement attirées les unes par les autres. Je ne vois pas où elle veut en venir.

Alia fit un pas en avant. Elle prit à partie le public en parlant suffisamment fort pour qu’il puisse l’entendre.

— Je vous l’ai dit, je veux positionner moi-même les gens. Je sais que vous essayez de réunir des couples qui sont attirés les uns par les autres. Pour Timothé et Julie, par exemple, ça fonctionne très bien. Pour eux et eux, il y aurait mieux, mais ils se plaisent. Par contre, Romain et…

Elle tendit le doigt en direction d’une jeune fille aux cheveux crépus élégamment tressés.

— Sophia, compléta Jules.

— Oui, Romain et Sophia. Ils ne sont pas attirés l’un par l’autre.

Les deux intéressés se regardèrent confusément. Ce bref échange de regard suffit à Jules Chalandon pour comprendre qu’Alia avait raison, il avait commis une erreur en associant ces deux-là. Il s’était basé sur les couleurs de leur peau. Statistiquement, les individus racisés ont plus de probabilité de former des couples entre eux. Il les avait réunis pour cette raison, et la deuxième partie du tour lui aurait sûrement permis de rectifier cette erreur courante.

Jules observa alors Alia, qui avait interrompu sa démonstration. Elle avait peut-être vraiment du talent, tout comme lui, pour lire sur les visages. Et elle ne manquait pas de culots ! Une qualité très rare qu’il appréciait beaucoup. Il y avait d’ailleurs un contraste saisissant entre l’image qu’envoyait cette jeune fille : banale et renfermée ; et ce qui était en train de se passer. Quoi qu’il en soit ! Elle pouvait tout aussi bien avoir dit tout ça au hasard et avoir eu de la chance. C’était une chose de repérer qu’un couple était mal assorti et une autre de former la meilleure composition des dix couples qui se trouvaient sur scène.

Joueur, Jules se dit qu’il pouvait bien s’amuser un petit peu. Il jouait ce spectacle pour la énième fois. Il rêvait de nouveauté. S’il n’était pas aussi en peine d’inspiration, il aurait monté un autre numéro depuis longtemps. Même si tout le monde allait penser que cette petite scène avait été préparée à l’avance et qu’Alia était sûrement une complice, il s’en moquait. Il avait envie d’y aller ; envie de mettre cette gamine effrontée à l’épreuve. Il allait lui demander de réaliser le tour à sa place. Si la fin du tour était ratée, il reprendrait la main et lui montrerait ce qu’était un vrai mentaliste. Si elle réussissait le tour, même approximativement, alors elle était peut-être une autodidacte du mentalisme. Si c’était le cas, son intérêt professionnel était piqué à vif.

— Vous n’avez pas tort, Alia. Ces deux-là ne sont pas les plus connectés. Mais je m’en serais rapidement rendu compte… Vous semblez avoir l’œil pour ces chose-là. C’est possible, mais…

— J’ai l’œil pour ces choses-là, oui. Vous ne pouvez pas savoir à quel point ! Je peux connaître les sentiments des gens les uns envers les autres en un coup d’œil. Je connais tous les rapports qui se forment entre eux et je peux voir immédiatement un lien naître entre deux personnes. Je peux voir, par exemple, deux personnes s’apprécier au premier coup d’œil, puis se décevoir mutuellement, quand elle commence à engager la conversation.

Jules rit.

— Parfois certaines personnes ne devraient jamais ouvrir la bouche.

Le public rit à son tour. Mais Jules reprit immédiatement son sérieux. Cette gamine manquait d’humilité. Un défaut de la jeunesse. Lui-même se rêvait être le plus grand des mentalistes quand il avait réalisé son premier spectacle. Il s’était imaginé une carrière grandiose, supérieure à celle des Américains. Il s’était vu avec les plus grands, à Las Vegas. Il n’avait douté de rien. Le manque d’humilité de cette jeune fille lui paraissait compréhensible, mais il ne pouvait tout de même pas tolérer d’être rabaissé sur la scène de son propre théâtre. L’insolence devait être punie.

— Vous exagérez quand-même un peu, Alia, dit-il sur un ton sévère. Vous m’interrompez en pleine phrase, en plein spectacle, sur la scène de mon théâtre. Pour dire que vous reconnaissez automatiquement tous les rapports qui se forment entre les gens en un coup d’œil. Moi-même, je suis obligé de poser des petites questions, de tester les gens dans des postures, des regards que je leur impose d’échanger… Je savais parfaitement que Romain et Sophia n’iraient pas ensemble. Je le savais, mais j’avais besoin de temps pour reformer plusieurs couples. Toi et Pierre, je sais également que ça ne fonctionne pas. Pour voir ça, il ne faut pas être un génie, il faut savoir observer les gens. Apparemment, tu sais faire ça. Mais pour devenir un mentaliste, comme moi, il faut pouvoir reproduire cet exploit soir après soir, spectacle après spectacle. Il faut davantage qu’un bon œil. Il faut avoir un œil qui s’est entrainé des dizaines d’années sur le terrain. Il faut très bien connaître les gens, sur le bout des doigts. Il ne suffit pas d’intuition tombé du ciel. Il faut de l’expérience, de la persévérance et beaucoup, beaucoup de travail. Et toi ! Toi, tu serais capable de déterminer avec plus de fiabilité que moi les couples qui pourraient tomber amoureux, comme ça, en un coup d’œil sur cette scène, et ça dès le premier essai !

Alia opina sans sourciller et il fit semblant de ne pas voir pour poursuivre :

— Peut-être à peu près… Juste deux ou trois couples. Tu peux associer deux ou trois couples, mais dix ? Sauras-tu former dix couples qui soient charmés à la fin de ce tour ? Hein, petite prétentieuse.

Alia observa les tables, Pierre toujours debout, elle paraissait gênée.

— Voilà ! Je le savais. Tu n’en es pas capable. C’est mon tour. En-dehors de moi, personne ne peut prétendre…

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