2.3. Le poids des traditions
Sasha
Nous déjeunons sur la terrasse à l’avant du Manoir, près du bar. Le déjeuner semble convenir à tous les trois. Grand-père se détend un peu. Il semble content du travail commencé ce matin. Vlad prépare une tournée de café en fin de repas.
« Sasha, je serai au réfectoire vers 17h pour accrocher tes décos et mettre les tables, » m’avertit grand-père.
« Sasha est prise à 17h, Stan, » annonce Cyril. « Je n’avais pas d’autres créneaux aujourd’hui. Nous serons en salle de danse. Vlad est libéré, en revanche. » Là, je ne suis pas contrarié qu’il parle pour moi. Grand-père aurait râlé si j’avais répondu.
« Pourquoi ai-je l’impression d’être un sac à patates jeté d’un endroit à un autre », commente Vlad.
« Parce que c’est le cas », le raille Cyril, provoquant un petit rire général. « Stan, Sasha passe en niveau alpha pour la sécurité. Applique. » Grand-père acquiesce. « Sa recette des muffins à la myrtille est merveilleuse. Je les ai goûtés avec un café ce matin. J’ai mis une option sur toute la fournée. » Cela me fait plaisir qu’il déclare qu’il les a aimés. « Vlad, ton recrutement est validé. Je suis content que tu nous rejoignes, » sourit-il. « Je te mets sur un projet en R&D avec du potentiel, mais qui a du mal à décoller. Je leur donne un sursis le temps de ton incorporation. Je leur ai précisé seulement 5 semaines pour faire une évaluation à ce moment-là. S’il y a des progrès, l’investissement se poursuit. Sinon, l’équipe est redéployée. Si ton premier projet se passe bien, tu grimpes ensuite. Sinon tu commenceras en bas de l’échelle. Genre au service de sécurité. »
« Tu parles affaires devant Sasha ? » l’interroge grand-père.
« Il est largement temps de l’intégrer à quelques événements, comme nous avons fait pour Vlad il y a une dizaine d’années et Grigori il y a deux ans. Elle sera amenée à prendre des décisions, Stan, comme nous tous. »
« Sasha, peut se contenter d’être une épouse à la maison, » affirme mon grand-père. Je serre les poings et souffle. Le regard de Cyril se pose sur moi avant de revenir vers le grand-père.
« Je pense qu’avoir une femme dans le comité de direction donnerait de nous une image plus moderne. »
« Le pays est attaché à des valeurs traditionnelles, tout comme la communauté. »
« Stan, il nous faut le soutien des financiers de New York pour différents projets. De plus en plus de femmes sont impliquées que nous le voulons ou non. La société évolue. Rester en arrière n’est pas une bonne idée à mon avis. Qu’en penses-tu, Sascha ? Tu te vois travailler ou faire valoir ? »
« Travailler. Les tâches domestiques… je tourne vite en rond. Je préfère apprendre, comprendre, décider. »
« Elle fera ce qu’on lui dit, » insiste grand-père. Je serre les dents. J’ai l’impression d'être réduite à une chaise qu’on déplace au gré des besoins. Je hais ça.
« C’est ce que t’as dit à maman ? » l’interroge Vlad. « Ça explique qu’elle t’achète systématiquement les chocolats que tu aimes le moins. Pour ma part, je pense que maman devrait retourner travailler, au moins à temps partiel, maintenant que Stan va à l’école à plein temps. En plus, elle avait l’air vraiment épanouie de travailler sur le vaccin ces derniers mois. »
« Si elle attend une fille, c’est hors de question, » râle grand-père.
« Tu n’auras pas ton mot à dire, » s’exclame Vlad. « Maman choisira pour elle-même, tout comme, Sasha. Baby gril, que souhaiterais-tu faire ? »
« Ne m’appelle plus baby girl. Je ne suis plus une petite fille, Vlad. Travailler, mais dans quelle branche exactement, c’est encore vague. Les trucs de biologie de maman, je n’aime pas trop. Le travail de papa m’ennuie, alors je ne sais pas trop. »
« Tu seras ma baby girl pour l’éternité. » Je lève les yeux au ciel.
« Creepy ! » Je m’exclame. Vlad éclate de rire.
« Effrayant et bizarre. Mais, contrairement à la chanson, mon cœur est pris. »
« Pour revenir à notre sujet initial, » intervient Cyril, « si Sasha le souhaite, elle pourrait prendre la tête de la RH à la suite de Constantin. De toute façon, tu ne seras pas impliqué dans la décision, Stan, surtout si l’Appariement est avancé à cette année. » Je sens un petit élan de fierté naître dans ma poitrine. Être « impliquée dans les décisions ». Peut-être que c’est ça, ma place. En tout cas, je préfère la vision de Cyril à celle de grand-père. « De plus, tu as vendu tes parts, Stan, » remarque Cyril. Grand-père cède d’un mouvement de la main, tout en grimaçant. Il s’excuse ensuite.
Cyril repart avec un deuxième café et m’en demande un autre pour 15h30.
« Avec ou sans muffins ? » demande Vlad avec un grand sourire et des yeux moqueurs.
« Un autre muffin et je vais devoir doubler mon temps de gym, » affirme Cyril.
« Y a-t-il du matériel de yoga et des ballons de gym ? » je demande.
« C’est une salle de bonhommes, » affirme Vlad. « L’odeur va te faire demi-tour instantanément ! Tu es mieux à l’aquagym et au fitness. »
« Elle n’a pas besoin du fitness, » remarque Cyril. « J’ai plus peur qu’elle fasse une hypoglycémie. »
« Cyril, ce matin Vlad a parlé d’enjeux, de tenants et d’aboutissants. Mais, il n’a pas voulu m’expliquer. J’ai comme l’impression que vous vous êtes concertés sur le sujet. »
« Nous ne sommes pas concertés. Nos pères se sont concertés. Nous ne sommes que les exécutants. »
« Mais, tu sais pourquoi ? »
« Oui, » répond Vlad. « Nous sommes prudents en raison de la convocation du Concile. J’ai un mauvais pressentiment. C’est notre cas à tous les quatre. »
« Rassure-toi, nous allons les bloquer à temps, » ajoute Cyril. « Nous sommes prudents. Je comprends que tu puisses te sentir oppressée. Il est plus simple de surveiller la personne qu’ils visent qu’eux tous. Ils nous repéreraient assez vite. En plus, ils vont trouver normal que Vlad reste avec toi. Sasha, notre génération a la volonté de moderniser nos lois et coutumes. »
« Ce n’est pas contre toi, mais pour toi, » complète Vlad.
« Je sais, c’est juste que… N’y a-t-il pas un autre moyen ? J’aimerais au moins être libre de mes mouvements. Revoir les jeunes de mon âge. Avant, on jouait, on riait… maintenant, j’ai l’impression d’être derrière une vitre. C’est pesant. »
« Nous en parlerons avec papa après le Concile, d’accord ? » me demande Vlad en posant sa main sur la mienne. Sa main est un peu froide. Je soupire et fais la moue.
« Il y en aura sans doute une partie aux répétitions du gala d’ouverture, » indique Cyril. Sa montre sonne. Il la regarde et grimace. « Les ados viennent toujours picorer et boire après le gala. Ils et elles seront-là. Tu auras l’occasion de renouer des contacts. Je dois me connecter pour 14h. Point sur un projet important avec un partenaire important. Une usine d’acier qui va mal en Géorgie. S’ils coulent, on doit réorganiser 2/3 de notre approvisionnement en acier. Papa sera aussi en visio. C’est la première fois que je souhaite pouvoir me couper en deux. Tes questions sont tout à fait légitimes, Sasha. À tout à l’heure, ok ? »
« Ok… »
« Je suis désolé de ne pouvoir faire mieux pour le moment, » affirme Cyril. Il se penche et m’embrasse sur le crâne. « Nous en parlerons tous les cinq ultérieurement, promis. » Il me tend son petit doigt. Je souris. Mon petit doigt se crochète au sien. Un poids tombe dans mon ventre — de l’inquiétude, ou du réconfort, je ne sais pas. « Ça ira ? »
« Oui, merci. »
« Je peux y aller ? »
« Oui, Cyril. Je m’excuse. »
« Comme je l’ai dit, je comprends, Sasha. À tout à l’heure. »
« À toute ! » je réponds le cœur lourd.
*
Je passe l’après-midi à fabriquer des décos avec du papier, des ciseaux et de la colle dans l’espace enfant, Vlad qui ronchonne à mes côtés. Il finit par sortir un lit de sieste pour enfant et s’y poser. Je me rends compte que fabriquer des décorations est la seule chose aujourd’hui que je contrôle vraiment. Personne ne décide à ma place où je mets la colle, quelles couleurs j’associe ou comment je découpe les fleurs. J’opte pour des spirales qui donnent un effet 3D. C’est idiot, mais ça me fait du bien.
Des employés arrivent au compte-gouttes. Les animatrices de l’espace enfant, qui apparaissent ensemble, m’indiquent qu’un carton avec des décos de l’an dernier a été gardé. Elles le retrouvent. Nous l’ouvrons : guirlandes couleur sunset, papillons multicolores, et des fleurs tropicales que nous avons fabriqué l’été dernier. Je vais les réutiliser pour ce soir. Je les adore toutes les deux. Elles forment un très bon binôme. C’est la troisième année qu’elles travaillent au camp d’été. Carmen la plus sérieuse a immigré avec sa famille d’Haïti. Theresa a un style gothique, mais elle sourit tout le temps. Elle était à l’école où je vais. Vlad a été scolarisé avec son frère ainé. Sa famille a émigré d’Ukraine après la Seconde Guerre mondiale. Grâce à elles, je réalise un énorme gain de temps. Elles étudient les beaux-arts pour l’une et les arts appliqués pour l’autre. C’est le quatrième été qu’elles travaillent pour nous.
« Sasha, j’ai appris une technique qu’il faut que je te montre. Nous avons profité du trajet pour faire un point sur nos idées d’activités, » déclare Theresa.
« Au lieu de faire un simple circuit de bille, on va faire réfléchir les enfants sur un circuit avec des ponts, des roues, des écluses, » ajoute Carmen. « Nous allons tenter de leur faire construire des voitures amphibies. Nous avons aussi eu des idées de jeux de logique inspirées des jeux en ligne, filles contre gars. Je suis certaine que les filles vont gagner. As-tu vu les catalogues de loisir créatif ? »
« Non. » Theresa me regarde mieux, et son sourire se fait moins large.
« Tout va bien, Sasha ? »
« Papi joue au général et ça m’agace. Je voudrais être comme tout le monde de temps en temps. » Elles me regardent de manière compatissante. « Mes parents ne voulaient pas me voir grandir non plus, » déclare Carmen en levant les épaules. « Plus que trois ans avant la fac et que tu seras libre. »
« La seule fac dans laquelle je suis autorisée à aller est Columbia, » je soupire.
« Tu es la seule personne que je connaisse qui n’est pas contente d’être encouragée d’aller dans une des universités de la Ivy League. »
« C’est à 18 minutes en métro de chez mes parents, ce qui signifie… »
« Pas d’appartement sur le campus, » grimace Theresa.
« Non. »
« Au moins, tu n’auras pas de dettes, » sourit Carmen. Je soupire. « La moitié de mes dépenses sont pour le logement. Ma chambre est minuscule. Nous sommes deux. Ici, j’ai une chambre seule. Lorsque je rentre chez mes parents, je partage avec mes deux sœurs. »
« Tu pouvais sortir ? »
« Mes parents me donnent la permission de 21h30 lorsque je suis à la maison. » Elle lève les yeux au ciel. « J’ai le temps de lire toute ma liste de lecture le soir. Bon, on fait les mêmes activités que la dernière semaine de l’an dernier cette semaine ? ça nous laissera le temps de planifier le reste ? »
« Si vous voulez. » Ma liste de lecture avance bien aussi.
« Allons voir l’état des douches ! »
A la suite de leur départ, je sollicite l’équipe jardins afin d’avoir quelques fleurs et feuilles pour un chemin de table, des tomates cerises et des fruits pour mettre à disposition en plus des pizzas. Je prépare aussi du pop-corn salé et sucré qui seront grignotés pendant le match de ce soir. Le bar a quelques bouteilles de jus de fruits et sodas qui seront mises à disposition sur les tables. J’irai mettre en place les décos vers 16h. J’ai un peu de temps pour respirer dehors, sous le chêne du jardin des enfants. Le soleil brille. Les insectes s’égosillent. Pourtant une petite ombre ne me quitte plus.
***
Merci à celles et ceux qui me suivent. Je devrai pouvoir poster le prochain chapitre mecredi ou jeudi.
Anna

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