2.4. Le cœur en apprentissage
Sasha
À 15h30, je rejoins Cyril pour la pause-café dans le patio. Je lui rapporte un autre muffin et prends un verre de Ginger hale pour moi. Nous nous asseyons à la table. Il met un coussin sous ma chaise, ce que je trouve adorable. Je lui raconte que j’ai complété ma liste de tâches de la journée. Il regarde de l’autre côté de patio, songeur.
« Ça va, Cyril. Tu as l’air ailleurs ? »
« Excuse-moi, Sasha, » commence-t-il en se grattant le menton. « Après ma réunion, papa et moi avons fait un point au téléphone. Pour que tu sois informée, papa a chargé l’entreprise de Chicago des négociations. Il veut 33 à 25% des parts. Je t’en parlerai plus longuement plus tard, lorsque j’aurai l’occasion de te montrer tout le dossier. » Il inspire longuement, passe sa main sur sa barbe. Sa nervosité n’est pas un bon signe. « Papa m’a rappelé un élément à propos de l’Appariement qui me tracasse. Je sais que c’est peut-être un peu tôt pour toi, mais c’est la tradition. » Il racle sa gorge. « Même si le rituel est scindé, il te faudra une bague. » Je crache mon soda. Une bouffée de chaleur me grimpe au visage avant que je puisse l’arrêter. Il sort un paquet de mouchoirs. Une de mes mains vient se poser sur mon cœur. « Je ne m’attendais pas à cette réaction. » Il sourit pour désamorcer ma maladresse, un sourire un peu maladroit. « Au moins, je pourrais dire que tu ne m’as pas épousé pour les bijoux, » me taquine-t-il alors que mes joues deviennent de plus en plus chaudes. « J’avoue que je n’avais pas anticipé ça. Je pensais avoir plus de temps pour prévoir ce genre de chose… » Je lis une forme d’excuse et de la douceur sur son visage. Il pose sa main sur ma joue.
J’écarquille les yeux et inspire fort afin de me calmer. Mon cœur, lui, est sur un manège à sensations. « Une bague ? » je bafouille. À ce point-là, Amélia pourrait cuire un œuf sur mes joues rouges. Je cherche du réconfort dans mon soda. J’aurais dû prendre un diabolo menthe !
« Normalement, il en faudrait une avec un gros diamant, un saphir ou une émeraude, tu vois ? » Son genou tressaille sous la table. J’acquiesce pour la forme, mais j’aimerais être ailleurs. Je détourne le regard et continue de boire. « Cependant, comme, au pire, nous ne ferons que la première moitié du rituel, que tu es encore mineure, et que tu continues d’aller à l’école, je pense qu'une grosse bague, ça paraîtra bizarre. Peut-être une en métal rare : titane ou platine avec un motif tel qu’une fleur ou le signe infini, mais pas un cœur ni une pierre pour le moment ou alors une pierre non polie. Qu'en penses-tu ? Je t'offrirai une belle bague de fiançailles lorsque tu seras une adulte, d’accord ? » Cyril est aussi adepte des questions rhétoriques, semble-t-il.
Je pose mon verre sur la table. « Hum… » Je joue nerveusement avec le bas de mon top. « La grosse bague, c’est sûr que ça serait étrange. J’n'sais pas trop... » Je me sens dépassée. « Je peux réfléchir et demander conseil à maman ou à Beth ? »
Son expression manifeste de la compréhension, et son ton est doux : « Bien sûr, Sasha. Prends ton temps, » me rassure-t-il. « Je vais te chercher des glaçons. Je reviens. » J’inspire profondément plusieurs fois alors qu’il s’éloigne. Il revient avec un grand verre rempli de glaçons. Une partie des glaçons sont transférés dans mon verre, l’autre dans une petite serviette puis posée sur mes joues.
« Sasha, as-tu déjà vu un modèle que tu aimes ? » ajoute-t-il en passant une main dans ses cheveux — un petit geste nerveux que je ne lui avais jamais vu. Il évite de trop fixer mes rougeurs. Me concernant, heureusement que le verre et la serviette cachent chaque côté de mon visage parce que la chaleur se disperse jusqu’à mes oreilles. J’attrape la serviette pour la serrer un peu plus. Il se recule. Il passe la main dans ses cheveux : un geste nerveux que je ne lui ai jamais vu.
« Je dois te dire que ta manière de réagir est extrêmement mignonne. » Il sourit, attendri.
« Je crois que j’ai perdu le contrôle. Je n’ai jamais réfléchi à la bague que je voulais. Parfois, je me demande si les grosses bagues sont pratiques. Je sais que ta famille possède plusieurs bagues. Babouchka Valentina m’avait montré toute une boite un jour. Elle avait ri parce que je lui avais demandé si être une princesse c’était brillé autant qu’un sapin de Noël. » Je lève la tête vers lui. « Je ne porte que le bracelet de perles jaunes de Perse et de perles de saphirs non polis que pour les grandes occasions. » C’était son dernier cadeau. Cyril était présent lorsque bunici Louis me l’a remis. J’avais dit que je ne voulais pas du bracelet, mais qu’elle revienne. Louis m’avait serré longtemps. Il a pleuré. C’était si étrange. Cyril acquiesce. Il semble aussi ému. « Qu’y a-t-il sur la bague de ta mère ? »
Il me sourit, surpris. « Le blason de la famille Tchernovsky. Des pierres ont été rajoutées ensuite à différentes occasions, comme à un anniversaire d’Appariement, à leur couronnement ou à ma naissance. Elle est ornée de saphirs et de diamants. » Bien entendu, c’est la reine !
« C’est une jolie idée. Une bague qui évolue, qui se construit, se renforce avec la relation. C’est une idée assez romantique, en fait. »
« Tu voudrais un peu de romance ? » demande-t-il la voix calme et le regard curieux.
Je suis embarrassée. Mon cœur part à la vitesse d’un train à grande vitesse et mes rouges font certainement fondre les glaçons. « J’n’ai jamais… J’n’sais pas… Parfois, les Appariements se passent bien, alors que d'autre pas du tout. Je ne suis pas naïve. Je sais que tu fais ton devoir et moi aussi. »
Son expression devient tendre. « Non, je comprends. N’est-ce pas ce que chacun recherche, le bonheur ? Tu as été entourée d’amour et attends de même pour ta vie future. Tu le sais que tu es importante pour moi et pas seulement parce que tu es la seule fille… Enfin, ça joue peut-être un peu. Mais, j’aime ta manière de penser, ta joie de vivre, que tu sois passionnée par plusieurs choses et pas seulement la danse… Ce n’est pas vraiment descriptible pour le moment. Nous commençons à nous connaitre et à devenir amis. Et pour toi, est-ce qu’il y a quelque chose ? » Il semble un peu inquiet. Je trouve cela adorable. Il ressent peut-être la même chose que moi, l’envie d’une vie où nous nous entendons bien.
J’n'sais pas… J’ai vu l’amour de papa et maman. J’aimerais une maison avec des rires, du bazar, du bonheur. Peut-être que c’est naïf. »
« Avec des câlins du matin pour tout le monde ? »
Je tortille mes doigts. Il me tend la main. Je lève la tête vers son visage. Son expression est tendre.
« Oui… et des muffins aux myrtilles si c’est ce que tu aimes. Ce n’est pas trop étrange ? »
« Non. C’est normal de vouloir être heureuse. Tu sais que tu comptes pour moi. Tu es joyeuse, passionnée… On comprend pourquoi les gens t’apprécient. Et toi ? Il y a quelque chose déjà… pour moi ? »
La température de mes joues augmente encore. « Je ne me suis jamais demandé. C’est juste… une évidence. »
« Une évidence ? » Cyril se met à jouer avec le bracelet de sa montre. Le détache, le remet.
« Oui. C’était prévu. Et quand tu m’as consolée hier… j’ai ressenti des choses nouvelles. »
Il se détend et sourit. Son regard s’adoucit : « Je vois. » Son sourire me surprend et quelque chose en moi se relâche malgré moi.
« C’est vrai ? »
« Oui. »
« Ok. » Pour alléger l’atmosphère, j’ajoute : « Sur notre blason, il y a des tournesols et des bleuets. Sur le tien, des lys et du laurier. On peut les combiner ? »
« Pour une bague de pré-fiançailles, parfaitement. »
« Pré-fiançailles ? On ne l’est pas déjà ? »
« Tu t’es endormie sur moi pendant ton baptême. Syncronisation parfait, » m’indique-t-il les yeux rieurs. Son expression est un peu blasée… Vient-il de faire un sarcasme ?
« Viens-tu de faire un sarcasme ? » j’essaie de le titiller. Parfois, je suis tentée de me brûler avec le feu que j’ai moi-même allumé. Il me sourit.
« Vlad pourrait avoir raison, tu as une mauvaise influence sur les gens ! Plus sérieusement, je vais regarder les bagues avec des fleurs. Il sourit. « Je vais regarder ce qui existe avec des fleurs. Une pierre ? »
« Pas de rubis noir. J’aime bien la pierre de lune, mais… »
« On peut mettre une pierre discrète au centre du tournesol. »
Je hoche la tête, pas certaine. Une petite partie de moi aimerait pouvoir y réfléchir seule, sans l’ombre des traditions. « Hummm. »
« Sasha, sais-tu ce que ta mère a eu comme bague ? Je sais qu’aujourd’hui elle porte une alliance entourée de rubis, d’agates et de diamants et que sa bague de fiancée est un rubis noir entouré de rubis rouges et de jades. Mais, je ne pense pas que ce soit ce que ton père lui a offert lors de la première partie de leur appariement. »
« Je ne sais pas, » j’avoue, embarrassée, en levant les épaules. « Je pensais… » je soupire.
« Sasha, ce n’est pas la bague définitive. Tu y réfléchis tranquillement, OK ? Te sens-tu mieux ? » Son téléphone sonne. « Ah, attends. Celui-là pourrait être intéressant. Je reviens avec mon ordi. » Je bois pour calmer mon cœur. Cyril revient très vite. Il lance une visioconférence. « Mathias, je suis avec… la personne qui partage ma vie. Vas-y débite ton bla-bla ! »
Cyril fait défiler les photos. Il enchaîne les défauts, les “non, les proportions ont été mal calculées”, ou "donne-moi son nom pour que je ne travaille jamais avec". Je ne retiens que deux choses : il veut un jardin, et il se projette… avec moi !
« Tu cherches une maison ? » je demande avec une pointe de curiosité non retenue. Cyril inspire plus fort qu’à l’habitude, le genre de respiration qu’on fait pour réfléchir à ce qu’on va dire.
« Pas vraiment. Plutôt à long terme. J'aimerai un jardin assez grand pour un chien, une balançoire, un bac à sable, que les enfants puissent courir… Au moins deux ça ira pour toi ? » j’acquiesce, même si mon cerveau panique. « Tant mieux ! Je m’ennuyais seul. J’aimerais un endroit qui respire. »
« Je n’aime pas trop quand tout est blanc… ou tout noir. »
« D’accord. Une maison avec un jardin et vue sur une rivière ? »
J’acquiesce, même si quelque chose en moi trouve étrange de parler de “notre maison” alors que je ne sais toujours pas respirer correctement quand il me regarde. « C’est étrange de parler de cela, » je souligne.
« Est-ce que tu me fais confiance pour cela ? »
« Bien entendu, Cyril. Tu es architecte. »
« Un style particulier ? »
« Plutôt moderne et clair, mais avec des touches chaleureuses. Si la maison est ancienne, elle peut être... »
« Tout à fait, » me sourit-il alors que son téléphone sonne de nouveau. La sonnerie est différente. Il grimace – La pire des grimaces. La réalité reprend ses droits. « Sasha, il faut que je prenne cet appel. Un client important que je devais voir en face-à-face. Si tu veux bien m’excuser, je trouverai un moyen de me faire pardonner. » J’acquiesce avec un petit sourire. « Nous poursuivrons cette discussion plus tard. Viens me rappeler l’heure pour la répétition, d’accord ? » J’acquiesce. Il m’embrasse sur le sommet du crâne. Il décroche à la quatrième sonnerie pour saluer très poliment une madame Jenkins qui semble être une secrétaire.
Je lui fais au revoir d’un signe de la main. Il m’imite.
Les glaçons ont fondu dans mon verre. Je reste un instant immobile avant de respirer à nouveau.
J’effectue une pause prolongée dans ma salle de bain. Je m’asperge le visage d’eau froide au lavabo, comme pour recoller mes morceaux. Il a été réconfortant, doux, attentionné. Pourtant, je me sens déstabilisée. Pourquoi ? Je ne sais pas encore. Je retourne au réfectoire après un grand verre d’eau menthe-concombre-citron, le cœur encore un peu étrange, fébrile.
*
Grand-père a trouvé de l’aide pour disposer les tables. Pour le reste, il ne fait qu’ordonner, ce qui m’agace. Pas une parole gentille ou un remerciement. Cela me met en colère. Je me contrôle. Je serre les poings. Vlad vient me prendre doucement la main.
« Ne le laisse pas gagner ainsi, » me conseille mon frère. « J’irai le mettre dans le lac. J’attends juste le bon moment. » Nous nous sourions. Ça fait du bien.
« Merci, Vlad. »
« De rien, baby girl. Ça a été avec Cyril ? Vous avez pu poursuivre la conversation de ce midi ? »
« Nous avons été interrompus par deux appels. » Vlad lève les yeux au ciel.
La soirée sera à la « bonne franquette ». Nous préparons une grande table que l’on recouvre d’une nappe en papier. Je dispose les fleurs, des serviettes en papier, et mets le couvert pour 42 personnes. Grand-père sera à un bout en tant que directeur du camp. Cyril sera à l’autre bout. Pour le reste, pas d’attribution. Moi, je souhaiterais pouvoir être au milieu de tout le monde et profiter !
À 16h45, je retourne dans ma chambre pour me changer en tenue de danse. Je mets de la musique et fouille dans mes affaires. J’entends quelqu’un frapper aux carreaux de mes fenêtres. Je me retourne. C’est Cyril. « Sasha, peux-tu faire attention au volume de la musique lorsque je travaille ? »
« Je m’excuse, Cyril, » je le coupe alors que mon cœur repart. Cette fois, c'est à cause du stress. « Je vais faire attention. Promis. » Je vais baisser le volume. « Il va bientôt être 17h. Je venais me changer et… » J’espère qu’il ne va pas me punir.
Il regarde sa montre : « Ok. Tu m’accordes cinq-six minutes. J’ai quelques mails à envoyer. Nous sortirons par ma suite, c’est plus court pour rejoindre les escaliers. Tu as la musique ? »
« Oui. Je vais mettre mon téléphone sur la sono dernier cri de la salle de danse. »
« Ok. À toute. » Il repart vers sa suite. Il n’y avait aucune émotion dans cet échange. Cela me laisse pantoise. Il ne m’a pas puni. C’est toujours ça de pris. Selon nos règles, il aurait pu me donner une fessée pour irrespect de sa personne. Je n’ai jamais été frappée, ni par mes parents ni par un membre de la famille royale. J’ai été punie lorsque je faisais des bêtises, comme tous les enfants, mais jamais de cette manière. Je m'en sors à bon compte.
***

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