2.6. La chorégraphie des hormones
Sasha
Visiblement, le ménage n’a pas encore été effectué dans la salle de danse. Une fine poussière s’est accumulée sur le sol. Ce n’est pas comme si maitriser la chorégraphie était pour nous une priorité. Je pousse un long soupir.
« Je suppose que c’est papi qui décide quelles sont les priorités ? »
« Je ne pensais pas que je devais vérifier ses indications. »
« Indications ? »
« C’est une manière polie de… »
« Utiliser un euphémisme est une manière polie ? » je le coupe tout en le fixant avec exaspération. Il se contente de hausser les épaules. « Bon ! Pendant que je vais chercher le balai, peux- tu t’occuper d’allumer la sono, s’il te plaît Cyril ? »
« T’es un peu miss bossy, non ? » m’interroge-t-il avec calme et sérieux. Toutefois, ces yeux sont un peu rieurs. Une chaleur m’envahit à l’arrière du coup. Une autre première.
« Moi, miss bossy ? C’est un peu l’hôpital qui se moque de la charité ? » Il ouvre les fenêtres.
Il sourit légèrement. « C’est mon rôle de commander à la fois en tant que prince héritier, mais aussi en tant que vice-président de Novsky. Je vais essayer d’être plus conciliant avec toi. Il est où ton balai, parce que nous n’avons que deux heures aujourd’hui et nous avons déjà perdu un peu de temps. »
La conciliation n’aura pas duré longtemps. « J’y vais. Pas de panique… Es-tu du genre le temps c’est de l’argent ? » Je me retourne pour aller chercher le balai. Le mur de gauche est recouvert de miroirs qui cachent des placards.
Cyril m’interrompt dans ma course : « Sasha, je suis désolé. Je suis stressé plus que d’habitude en ce moment, avec tous les imprévus… C’est la première fois que je quitte le bureau en milieu de semaine. Et, tout comme toi, je n’ai pas encore trouvé comment évacuer ce stress. Mais, un peu de sport, ça va me faire du bien. Je mets la musique. » Au moins, c’est un début d’excuse. Il ne s’excuse jamais. C’est donc mieux que rien. J’acquiesce. Il apparaît soulagé. Je suis presque déçue de trouver le balai à sa place habituelle.
« Ce qui m’aiderait est que tu ordonnes qu’on aille au sumo et qu’on tape tous sur papi. » Il éclate de rire. Son rire me donne l’impression que la salle est plus brillante que d’habitude et mon cœur ne résiste plus à rien. Un petit frisson me traverse, hérisse les poils de mon duvet, comme si son rire avait fait vibrer tout mon corps.
« Merci, Sasha. J’en avais besoin. Je n’ai pas trouvé ce qui te fait rire. »
« Pas grand-chose en fait. Quand on joue, » je précise.
« Jouer à quoi ? »
« De jeux de famille, » je rougis, un peu honteuse. Je ne veux pas qu’il me trouve gamine. « Shou apprend à compter, et fait des hypothèses sur comment les choses fonctionnent. Parfois, c’est tellement à côté de la plaque que c’est drôle. Par exemple, les étoiles sont les lucioles de Tchernobog pour se sentir moins seul. Même si nous sommes ses descendants, nous dormons la nuit, alors ce n’est pas drôle pour Lui. Il n’est pas convaincu que nos rêves le distraient, cependant. C’était un mauvais exemple. Il n’est pas drôle, mais il est touchant. »
« Tu as un très joli sourire, » me complimente-t-il. Mes joues redeviennent rouges. La course de mon cœur repart. Il m’agace moi-même. J’ai l’impression que mes côtes se resserrent autour de mon cœur. « Vas-tu rougir à chaque fois que je te dis quelque chose ? »
J’arrive à prendre une grande inspiration. « Il faut croire. Ça ne me fait pas ça d’habitude. Tu es le seul avec qui ça arrive. » J’espère que le dire fera que ça s’arrête.
« Je trouve que c’est mignon, rassure-toi. L’adolescence n’est pas la période la plus facile. »
« Ça allait jusqu’à hier soir. Maintenant, je suis en colère. Je n’aime pas ça. »
« Sasha, je ne suis pas l’ennemi. »
« Je sais. Tu es le seul qui accepte d’en parler. Tu es aussi très occupé. Nous n’avons pas vraiment terminé une seule conversation. J’admets que plusieurs sujets me mettent mal à l’aise, mais… »
« Nous irons marcher ce soir, » promet-il. « Après le match, je pourrai être tout à toi. Là, nous n’avons pas suffisamment de temps. Nous avons aussi tous les deux besoins de gérer certaines de nos émotions avant de parler. Ok ? »
« Ok. »
Je balaye le parquet à l’aide d’un grand balai et des lingettes magnétiques. C’est relativement rapide. Cyril examine la sono, puis reprend son téléphone.
« Cyril, a-t-on un peu de temps pour un échauffement et des étirements avant de commencer ? »
« Échauffement ? Bien entendu, pas de soucis. Je te suis. »
« Cyril, je fais des étirements de danseuse classique. »
« J’ai fait 12 ans de classique. »
« Quand était la dernière fois que tu as pratiqué ? »
« Le spectacle de fin d’année à mes 17 ans. Je référai nettement le baseball. Fais comme d’habitude et je fais mes étirements de coureur. Je reprendrai sans doute certains de tes mouvements. 10 minutes pour les étirements, ça te convient ? Tu veux une musique classique ? »
« Plutôt 15. De la musique rythmée ira, » je souris.
« The Blessed Madonna ? »
« Si tu veux. Je commence en général par des exercices de respiration. »
« Ok. »
Pendant que je réalise ma routine, je m’aperçois que Cyril m’observe du coin de l’œil. Je sens la chaleur monter dans mon ventre. Je souffle longuement afin de garder mon calme. Il doit juste évaluer ma souplesse pour savoir si je suis capable de réaliser les mouvements. Je garde les yeux fixés sur mon point de repère, mais ma respiration se dérègle à chaque fois que je sens son regard effleurer ma peau. Je finis sur un grand écart facial et rapproche mes bras de la jambe en face de moi. Je n’ai jamais réussi à être complètement collé à ma jambe.
« Impressionnant ! »
Je tourne la tête : « Hein ? Je n’suis pas si souple que cela pour une danseuse. Je suis presque aussi grande que la plupart des danseurs. »
« Ça suffira amplement pour la chorégraphie que nous devons présenter, Sasha. Nous ne sommes pas obligés de faire le grand porté final si tu ne le veux pas. »
« Tu sais faire le grand porté ? » Mes yeux doivent briller d’espoir. Mon cœur tente un saut périlleux intérieur. « Je ne l’ai jamais fait avec Vlad. Il ne voulait pas. Cependant, je ne sais pas comment le réaliser. » C’est alors que je réalise : « Et puis, c’est probablement la dernière fois que j’ai l’occasion de le faire. S’il y a l’Appariement, je ne serai plus autorisée à danser sur scène, » je soupire tristement. J’aime tellement danser. C’est mon moment à moi, celui où je peux tester et me libérer.
Il secoue la tête : « Normalement, après l’Appariement, les femmes sont supposées se concentrer sur la reproduction… Là, le plan c’est de demander la division de l’Appariement en deux, » il effectue les gestes avec ses mains, « que tu deviennes adulte, et aies terminé tes études comme j’avais promis. Donc, tu auras d’autres occasions de danser, rassure-toi. Et puis, je ne te priverai jamais de danser. C’est un des rares moments où tu souris et sembles épanouie. Nous adapterons la chorégraphie à ton état de santé, dans longtemps. Mais, si Vlad n’a pas appris le grand porté, je doute qu’il le fasse de toute manière. Maman tient au grand porté. Papa et elle le faisaient souvent. Ce n’est pas elle qui t’a donné les cours de danse ? »
Je hoche la tête : « En partie, et je suis allé à l’école sur la 190e. »
Il sourit. « Georgia ! » J’acquiesce. « Nous avons eu la même prof alors ! Si nous ne tentons pas ce porté, maman va me tuer… Symboliquement parlant, bien sûr ! Alors, grand porté, c’est parti. Heureusement que tu es un poids plume. »
« Non. C’est juste que tu es hyper musclé au niveau des épaules. » Rien que le dire me chauffe les oreilles. Maintenant, il ne peut que savoir que je l’ai admiré plus d’une fois.
Il sourit fièrement : « Pas tant que ça. J’ai un peu perdu depuis que j’ai arrêté le sport universitaire. » Ses mots sont en décalage avec son expression de contentement.
« Plus que Vlad. T’es aussi plus grand. »
Il fronce un peu les sourcils. « Vlad, c’est ton point de comparaison pour ce qui concerne les hommes ? »
« Je n’suis pas certaine de bien comprendre la question », avoue-je en fronçant les sourcils à mon tour. Mon corps est entré en ébullition. Pourquoi ne puis-je pas être normale lors de nos conversations ?
« Ce n’est pas grave, Sasha », me rassure-t-il en souriant. « Pose tes mains sur mes épaules. Nous allons tenter un petit jeté pour commencer. Cependant, sois patiente, je n’ai pas vu ce mouvement depuis très longtemps. Je ne suis pas certain de bien me souvenir. »
C’est un peu bizarre de le toucher au début. Mes doigts se posent sur ses épaules. Une pulsation monte immédiatement dans mes bras, presque trop vive. Je replace mes mains comme si de rien n’était. Ses épaules, ses bras, ses hanches, mes doigts hésitent, même s’il porte un t-shirt. Sa prise de main est ferme, mais pas trop forte. Je suis un peu troublée par son odeur et ses mains sur moi. Sa chaleur traverse mes paumes. Une partie de moi s’emballe, l’autre veut reculer. À chaque prise, une bouffée de chaleur remonte dans mon dos. Je me raisonne : il est un partenaire de danse comme un autre. Je fixe mon regard dans le miroir afin de vérifier notre position.
Après le jeté d’ouverture, nous voyons le reste de la chorégraphie. Nos gestes se calent peu à peu. Mon corps et mon cœur s’habituent. Ses pirouettes sont au point, ce qui me surprend s’il n’a pas fait de danse classique depuis longtemps. Il m’annonce ce qu’il fait en le faisant, sans manque de souffle. Plus le mouvement nous ancre, plus d’autres pensées remontent malgré moi. À chaque prise, à chaque appui assuré de Cyril, reviennent des souvenirs plus anciens, ceux où Vlad refusait certains pas. Les mots me brûlent un moment la gorge sans pouvoir sortir. Un autre contraste s’impose : nos pas deviennent fluides. Mes pensées ne le sont toujours pas.
*
La dernière note de musique s’éteint. Notre petite bulle s’évapore. Je me sens à moitié légère, à moitié vertigineuse. Cyril est un bon partenaire ! Il fait toujours attention à mes appuis. C’est peut-être le meilleur partenaire que j’ai eu. Nous avançons bien. Bien sûr nous devons nous mettre d’accord sur plusieurs transitions. Pourtant, nous n’avons pas le temps de nous entraîner pour le grand porté aujourd’hui.
« Cyril, c’était une bonne répétition. Je me suis amusée et tu avais raison pour la comparaison entre les danseurs et les dirigeants. »
« La comparaison ? »
« Oui, tu sais… Un bon danseur, comme un bon leader, ne se laisse pas marcher sur les pieds. »
« Ah oui ! » Il me sourit. Son visage s’adoucit lorsqu’il sourit. « À la douche maintenant si nous voulons être à l’heure du général Stan pour le repas. Nous pouvons repasser par ma suite si tu veux. » Le monde extérieur revient d’un coup, trop vite, trop fort, trop froid.
Il me tend la main en souriant. Sa main tendue m’accompagne hors du studio, et je la prends comme une rampe pour redescendre. Il ne le prend pas comme Vlad ou papa. Il glisse ses doigts entre les miens comme Will le fait avec Stephanie. Je suis surprise. Mon cœur a repris sa course interminable. Mes joues sont de nouveau toute rouge, mais son sourire me rassure. À défaut d’avoir fait le tri dans mes pensées, je me sens au moins encrée dans le sol.
Cyril qui me tient la main comme ça, c’est agréable, même s’il avait la main un peu plus froide que la mienne. Il a à peine transpiré pendant la répétition. Il sentait encore le musc et le cédrat il y a quelques instants. Il est hyper musclé. Les toucher, les sentir bouger c’est une agréable nouveauté. Il doit faire beaucoup de sport. Cette fois, je rougis toute seule.
*
Sous la douche, l’eau chaude emporte un peu de la tension, mais pas entièrement. Puis, je m’habille avec une jolie robe, comme je le fais à chaque fois pour accueillir celles et ceux qui vont s’occuper de nous pendant les semaines à venir. J’ai déniché une classique petite robe en crêpe noire. Quelques sequins noirs et argentés sont cousus ici et là. La robe a un col bateau sur le devant. Le haut s’attache grâce à un petit bouton à l’arrière du cou. Une ouverture ovale se termine dans le bas du dos. Le jupon est légèrement évasé. Le tissu m’arrive un peu en dessous du genou. Elle possède un devant très classique. Le dos est un peu plus osé que ce que je porte d’habitude. Je l’ai choisie lors d’une sortie shopping avec Carolina et Stéphanie. Carolina a retiré l’étiquette avant que je rentre. Maman n’a pas eu son mot à dire. Elle m’a acheté un gilet fin en coton noir pour aller avec. Aujourd’hui, il fait trop chaud. Je mets des sandales et coiffe mes cheveux en un chignon décoiffé. Je me regarde dans le miroir et tourne. Le volant de la jupe s’élève. Une sensation de plaisir enfantine revient. Je le remets en place pour devenir la princesse élégante et impeccable que tout le monde attend ce soir. Quand j’entre dans le salon de la suite, Vlad m’attend.
« Cyril m’a prévenu. T’es pas un peu trop classe pour une soirée pizza ? »
« Je porte toujours une robe pour la soirée d’accueil des employés, Vlad. Tu pourrais au moins mettre une chemise. Là, avec ton jean troué, tu ne fais ni cadre d’une grande entreprise ni prince d’un Concile. »
Il lève les yeux au ciel, mais capitule. « Ok. Tu m’accordes deux minutes, baby girl ? »
***

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