2.7. Sous les regards du clan

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Sasha

Nous entrons en même temps que Cyril dans le réfectoire, mais par les entrées opposées. Il porte un pantalon de costume bleu marine et une chemise bleu ciel à manches courtes, ce qui fait ressortir ses biceps et triceps. Il est beau, habillé ainsi. Il sourit. Son visage est lumineux. Avant, il était juste lointain, froid. Maintenant, il devient proche, chaleureux. Cette idée me donne du baume au cœur — et m’effraie dans la même seconde. Comment peut-on se sentir attirée et menacée à la fois par la même personne ? Le regard intense de Cyril, fixé sur moi, me trouble. Nous nous rapprochons, mais j’attrape la main de Vlad. Mon cœur bat fort. Mon frère me regarde étrangement et me serre la main pour me rassurer.

« Sasha, je crois que le ou la styliste qui a cousu cette robe l’a fait en pensant à toi. Tu es magnifique. » Je rougis et arrive à peine à remercier Cyril du compliment. Il me tend sa main afin de me faire tourner. Ma tête tourne. Il n’y avait qu’un tour. « Ravissante. » Il me tend sa main. Vlad me serre contre lui. « Vlad, une chemise enfin. Bienvenue dans la cour des grands ! » Il le frappe derrière l’épaule.

« Merci. Monseigneur est trop aimable. Sasha m’a menacé de son regard laser. » Cyril sourit à moitié. « Ma vie en dépendait », ironise mon ainé. « De plus, si maman voit des photos et qu’elle n’est pas contente de mes efforts pour accueillir l’équipe, elle ne me lâchera pas la grappe de l’été. Tu as eu ton quota de Sasha pour la journée, sans aucun chaperon en plus. »

« Quota ? » je questionne.

« Un texte datant des débuts de l’amour courtois règle ce que de futurs appariés peuvent ou non faire. »

« Tu invoques un usage du XIIe siècle, Vlad ? J’avoue que les arguments passéistes sont nouveaux dans ta bouche. »

« Je vous connais tous les deux. J’ai peur du résultat explosif. »

« Explosif ? » je demande complètement perdue.

« Sasha s’attache très vite. N’en profite pas. Dois-je te rappeler son âge ? »

« Je ne l’ai nullement oublié, Vlad, » assure Cyril la voix calme. Ils semblent encore se parler des yeux.

« Votre langage secret m’exaspère. »

« Certains sont des têtes que tu faisais bébé, » me répond Vlad. « Tu irais aux éclats lorsqu’on t’imitait. C’est grâce à nous que tu es devenue la préférée. »

Plusieurs personnes entrent timidement dans la pièce et commencent à se regrouper.

« Je vais saluer les personnes déjà arrivées, » j’indique. « Cyril, veux-tu que je te présente ? »

« Non, c’est bon. Je te remercie, Sasha. J’ai deux ou trois choses à voir avec Vlad avant. Tu veux bien préciser que j’arrive dans quelques minutes, s’il te plaît, lorsque j’aurai réglé des points pour le travail avec Vlad. Commence sans moi. » Il me sourit en penchant la tête légèrement sur le côté. Tendresse. Douceur. Une pointe d’attention que je n’ai jamais reçue de ma famille. Pourquoi est-ce que ça me fait baisser les yeux et accélérer mon cœur ? Je ne sais pas pourquoi les gens disent qu’il est dur et fermé.

**


Cyril

Par Yarilo ! Elle sait déplacer son corps. Tout à l’heure dans la salle de danse, habillée d’un justaucorps et sa mini-jupette près du corps, j’ai eu du mal à me réfréner. Je n’avais pas anticipé que l’attirance se manifesterait avec une telle force.

Ses doux yeux me troublent le plus. Et maintenant, dans cette robe noire, elle ne fait plus enfant du tout. Elle est attirante. Un peu trop. Et je n’ai pas le droit de penser ça. Pas encore. Pas maintenant.

Sa robe est ouverte dans le dos. Est-ce qu’elle sait que je trouve ça très sexy ? J’ai envie de la toucher. Je la complimente. Elle rougit un peu. Je trouve cela adorable. Je me tourne vers Vlad et lui fais signe de s’éloigner un peu de la foule. Cet éloignement est aussi un moyen de me maîtriser.

« Vlad, il faudra contenir Grigori lorsqu’il arrivera. Il a un rush d’hormones assez fort. Je viens d’avoir Ilia au téléphone. Gri n’approche pas Sasha, OK ? Elle a commencé sa deuxième phase de puberté. Son odeur change, c’est un peu perturbant, et je suis certain que d’autres signes vont bientôt apparaître. Il n’arrivera pas à se contenir s’il l’approche. Si nous pouvions aussi éviter que les membres du Concile s’en aperçoivent… »

« Je sais, » soupire-t-il. « Je suis en permanence avec elle, mais je reste au moins à un mètre le plus possible… Et c’est ma petite sœur, mec ! J’n’imagine même pas pour les autres. Le sevrage de câlins, je sais qu’elle le prend mal. Mais ses hormones, c’est trop. » Il est un peu triste. Je sais qu’ils sont proches les uns des autres. Cela me fait un peu peur. Je pose ma main sur son épaule.

« Mec ? » Il hausse les épaules. Je laisse couler. « Heureusement que nous disposons de descriptions du phénomène. Sinon, nous serions bien dans la panade. Mon self-contrôle est mis à l’épreuve. Imagine celui de Grigri… »

Il hausse les épaules et semble désespéré. « Ça va être difficile de ne pas la faire croiser des membres du Concile. Elle joue un petit rôle ici depuis des années. Elle a souvent remplacé ma mère ou ta mère lorsqu’elles étaient souffrantes à cause des nausées matinales ou des plantes abortives. Et les gens vont souvent vers elle pour lui demander ceci ou cela, parce qu’elle est bien informée du fonctionnement du camp. Sans compter que grand-père la voit tous les jours. »

« Je sais. Elle a facilité bien des choses, souvent sans savoir à quel point elle rendait service. Chacun de nous lui a demandé beaucoup si jeune… Je peux prétexter un truc pour limiter ses interactions. »

« Ça faciliterait le déroulement du plan, mais elle doit toujours être présente aux grands événements comme le Gala d’ouverture. »

« Le Gala d’ouverture, elle m’accompagnera. Puisque nous sommes partenaires pour la Danse du soleil, je pense que personne ne tiquera. J’espère que ma présence masquera quelques trucs ou prêtera à confusion. Ta jambe, ça tombe mal. Que s’est-il passé ? » Vlad me raconte l’agression qu’il a stoppée. Je laisse échapper un juron.

« Zeilor! Et c’est encore nous qu’on accuse d’être assoiffés de sang ! »

Je lève les yeux au ciel.

Nous arrivions au cœur du problème : Sasha, son odeur, le Concile, et les risques de l’Appariement anticipé.

« Je te fais confiance, mais elle n’est pas prête pour ça. »

« Je n’y suis pas prêt non plus. »

**

Sasha

Les conversations se superposent, les visages familiers se rassemblent, et me voilà à sourire pour tout le monde. Je fais ce que je sais faire : accueillir, écouter, arranger. Être une petite lumière. Pourtant, chaque fois que Cyril pose son regard sur moi, mon cœur change de rythme. Comme si mon corps recevait un signal qu’il n’a jamais appris à décoder.

Cyril intrigue. Je précise qu’il a des choses à régler parce que Vlad rejoint la compagnie, mais qu’il va arriver. Les filles soulignent qu’il a un beau visage et qu’il est très baraqué. Elles disent qu’elles aimeraient toucher ses muscles, juste pour la sensation. Je n’ai pas envie d’imaginer d’autres en train de le toucher… Heureusement, Theresa les coupe en soulignant que sa mère, qui travaille à la compta chez Novsky, le voit peu sourire. « Il est professionnel et à l’écoute, cependant. Maman affirme que c’est un progrès et que l’ambiance est meilleure depuis qu’il a fait mettre en place la politique contre le harcèlement. » Je ne sourirais pas beaucoup non plus, je pense, si je devais passer autant de temps à faire de la comptabilité… Nous parlons ensuite de danse et de musique. Le décor de la table fait l’unanimité et l’équipe est globalement contente de trouver des crudités et du guacamole. Je suis ravie que mon idée plaise. Parfois, il suffit de petites choses.

Quand Cyril approche avec Vlad après cinq ou six minutes, il pose sa main au bas de mon dos. Ça me trouble un peu. Je me tourne vers son visage souriant, ce qui me désarme encore plus. Personne ne m’a jamais touché ainsi. Il me demande finalement de le présenter. Me voilà donc à refaire un tour. Il ne bouge pas sa main de mon dos, ce qui me perturbe un peu plus. Je fournis un effort pour ne rien montrer parce que c’est lui. Je ne veux pas qu’il croie que je suis prude, ou le repousse et renonce à nos fiançailles. Même si ces mots ont été rassurants, cette crainte est profondément enracinée en moi. Peu à peu, je m’habitue à ce contact et à la chaleur de sa main. À chaque que je le regarde, il est tourné vers mes yeux et sourit. Cela devient agréable.

Lors de la livraison des pizzas, Cyril attrape ma main délicatement afin de m’installer à sa droite. Vlad se met de l’autre côté, en face de moi. Je ne vais pas pouvoir beaucoup papoter. Mais, le diner ne dure pas longtemps. Les pizzas sont mangées rapidement.

Grand-père profite que nous avons la bouche pleine pour prendre la parole. Il remercie tout le monde d’être au rendez-vous pour un nouvel été et les mettre à l’aise. Il rappelle un peu de l’histoire de notre culture et mentionne que certaines fêtes et traditions vont se dérouler au cours de l’été lesquelles.

Cyril prend ensuite la parole. Il me remercie d’avoir contribué à organiser le diner. Son attention me fait plaisir et je rougis un peu. Mes parents ou grand-père ne me remercient jamais. Quand il évoque mon rôle qui évolue, les regards se tournent vers moi. J’avale difficilement ma salive. Est-ce que je suis prête à changer de place ?

Cyril remarque que je ne mange pas beaucoup. Je déteste quand les gens remarquent ce genre de choses. Mais, il le dit d’une manière douce, presque inquiète.

« Sasha, nous avons dansé deux heures. Tu n’as pas plus faim ? »

« Non, merci. Je mangerai un peu de pop-corn pendant le match. »

« Tu as la peau sur les os. J’ai peur de te casser dès que je te soulève. Prends un dessert au moins. » Parmi les desserts livrés avec les pizzas, il y a des brownies, des tartelettes aux noix de pécan-caramel et des mini-cal’z à la pomme. Je prends une cal’z à la pomme. « Une part de pizza végétarienne, une petite cal’z à la pomme et c’est tout ? »

« Je ne mange pas de viande le soir. Ce n’est pas bon, ni pour la planète, ni pour la digestion et le sommeil. »

« Vraiment ? »

« Oui. Le soir, il est conseillé de manger léger. Il a fait chaud toute la journée. J’aurai préféré une part de pastèque. »

« Pizza pastèque ou juste pastèque ? »

« Peut-être pizza pastèque avec du chocolat blanc, des amandes effilées, des pistaches, des pêches, des abricots et des framboises. »

« La prochaine fois, alors, » sourit-il. « Une boule de glace à la vanille ou à la pomme avec ? J’ai la clé. »

« Non, merci Cyril. Mon estomac est noué. Je stresse pour la chorégraphie. » Ce n’est pas tout à fait juste.

« Vlad, elle mange toujours si peu ? »

« Quand elle est stressée, la faire manger est une bataille perdue, » affirme mon ainé. « Il faut tout le génie culinaire d’Amélia. Deux boules : une framboise, une passion. Je terminerai. »

« OK, à une condition : dis à papi d’arrêter de me regarder comme ça. » Cyril et Vlad tournent en même temps leur regard vers lui. Vlad fronce les sourcils. Cyril lui adresse un regard froid, imperturbable. Papi tourne la tête.

« Papa m’avait prévenu, » soupire Vlad. « Je ne pensais pas que c’était à ce point. » Vlad me tend sa main au-dessus de la table et me sourit. Je lui donne ma main. Il me caresse les phalanges avec son pouce. Ses yeux doux sont dans les miens.

« Pourquoi fait-il ça ? » Vlad soupire.

« J’ai aussi un peu de mal à comprendre, baby girl. J’ai discuté un peu de deux heures avec lui hier soir tout en l’aidant. Je suis là, OK ? » Cyril se racle la gorge. « Cyril aussi, » précise-t-il d’un air embêté. « Je n’ai le passe, » informe-t-il Cyril.

« Petite, moyenne ou grande ? » me demande Cyril, son regard toujours fixé sur papi.

« Une petite suffira, » j’indique. « Merci beaucoup. »

« Une grande pour moi, » requiert Vlad. « Une copie du passe serait aussi pratique. Je sais que monseigneur hait faire le service. » Une fois Cyril levé de table, Vlad me fait signe de venir contre lui. Emily a choisi un parfum un peu plus poivré pour lui. Ça change. Il prend de manière que je sois dos à papi.

« Que se passe-t-il, Vlad ? Je suis effrayée. »

« Il pense qu’il a le contrôle. Je fais tampon et rappelle les règles. Il ne t’arrivera rien, OK ? »

« Ok. Je t’aime. »

« Je t’aime aussi, baby girl. Il serait bien que tu manges. Une hypoglycémie lui donnerait une excuse. Une demi-part de pizza champignon-mozza avant la glace ? »

Cyril revient avec un plateau de bacs à glace et d’esquimaux. Son expression est surprise de nous voir ainsi.

« Regarde, Sasha, un esquimau chocolat blanc et framboise. Tu manges ce que tu veux je terminerai. »

« Ok. »

Quand Cyril propose le match, j’accepte avec un soulagement discret : c’est plus simple de regarder un écran que de gérer toutes ces émotions et petits gestes en même temps.

*

Cyril s’installe à côté de moi dans la salle de spectacle. Vlad s’assoit de l’autre côté quelques instants plus tard. Je me sens un peu frustrée. Je voulais parler avec Theresa, Carmen et Amélia plus longuement. « Bryan a aussi remarqué une tension inhabituelle, » chuchote Vlad. Je retiens un rire nerveux. « Je lui ai juste dit qu’au lieu d’être sage, les vieux perdaient la tête. Il va sans doute poser d’autres questions. »

« Dis-lui discrètement la vérité en insistant que Sasha lui fait confiance, » propose Cyril. « Il pourrait se révéler utile pour créer une diversion. »

Cyril pose sa main tendue sur la mienne et me demande quels sports j’aime pour faire diversion. Je lui réponds que le basket c’est bien. J’aurais aimé en faire, mais ai dû y renoncer. Mes parents avaient peur que je chute et me blesse. Je trouve ça ironique, parce que mes pieds en voient de toutes les couleurs lors des cours de danse classique. J’aime aussi la danse, mais il le sait déjà. Et les sports d’eau : nager, faire du canoé. Être dans l’eau me détend. Je sais déjà que Cyril aime le basket. Je lui demande quels autres sports il aime.

« Le baseball, et je nage aussi de temps à autre. »

« Tu as joué au baseball. Je crois qu’on était venu te voir jouer plusieurs fois. »

« Du collège à la fac, » approuve-t-il.

Le pop-corn arrive à notre niveau. J’en prends un peu et fais passer. Les esprits s’animent au moment des paniers. Cyril tient toujours ma main. Il la caresse comme Vlad faisait tout à l'heure. C’est agréable et ça me détend. Malgré l’action qui se déroule sur l’écran, je sens mes paupières s’alourdir. Nous sommes couchés tard hier. Je ferme les yeux justes quelques instants.

***

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