2.8. Un moment suspendu
Sasha
« Sasha, réveille-toi, s’il te plait. Le match est terminé. Il est l’heure d’aller au lit. » Sa voix est douce, son ton légèrement moqueur. Un doigt trace de petits mouvements lents sur ma joue, comme s’il voulait me ramener en douceur à la surface. « Ni Stan ni Vlad ne peuvent te porter. Vlad est parti chercher un pistolet à eau pour te réveiller, mais je ne pense pas que tu apprécierais. Sasha, s’il te plaît, réveille-toi. »
« Huumm. » Je ne sais pas quand mes paupières se sont fermées. La lumière de l’écran danse encore sous mes paupières. Le mouvement lent et chaleureux sur ma joue continue, presque un bercement. Je remonte à la surface progressivement. La voix de Cyril me suit, douce, amusée, trop proche pour que je puisse faire semblant d’être déjà réveillée.
« Ouvre les yeux, Tiny Dancer, » ordonne-t-il à voix basse.
J’ouvre un peu mes paupières et me frotte les yeux. Je suis assise de côté, en boule sur mon siège, le jupon par-dessus mes genoux. Comment suis-je arrivée dans cette position ? Il est sur son siège, son visage tourné vers moi.
« Hey ! As-tu vu la fin de la première mi-temps au moins ? » demande-t-il d’un air moqueur.
« Non », j’admets en bâillant. « Tiny Dancer ? » je répète, encore ensommeillée.
« Est-ce le titre d’une chanson d’Elton John. Tu peux marcher ou tu veux que je te porte jusqu’à ton lit ? »
« Je vais marcher. Donne-moi deux minutes pour… me réveiller doucement. » Je m’étire.
« Ok. Grosse journée ? »
« Non, ça va, mais je me suis endormie tard hier… Tout comme toi, d’ailleurs. Comment tu tiens ? »
« Oh ! D’abord, les adultes dorment moins. Ensuite, ton corps a commencé sa deuxième phase de puberté. Il est normal que tu sois épuisée. »
« Quoi ? » Comment peut-il savoir ça ? Ça me gêne. Mes joues retrouvent du rouge instantanéement.
« Notre puberté est un peu différente, tu sais à cause de nos gènes… »
« Maman doit toujours m’expliquer, mais entre les nausées matinales, les tests pour connaître le sexe, mes frères, la vie de famille, les répétitions, et les préparations des fêtes pour la communauté, ou l’école, on n’a pas trouvé le temps… »
Il soupire, sa tête posée contre le fauteuil. Il prend ma main comme l’a fait Vlad tout à l’heure afin de caresser doucement mes phalanges avec son pouce. « Tes parents ont voulu te protéger le plus longtemps possible pour que tu aies une enfance presque normale. Ils ont plutôt bien réussi d’ailleurs. » Il sourit. « Je ne suis pas très à l’aise de t’expliquer ça. Mais, tu vas te sentir fatiguée. Je me souviens lorsque c’était moi, maman plaisantait que si je dormais plus longtemps, elle changerait mon lit pour un cercueil. Ça l’amusait. » Son rire étouffé remplit l’espace entre nous et me fait sourire malgré moi. « Je vais trouver des prétextes pour que tu ne sois pas trop sollicitée par Stan et puisses te reposer. Ça t’isolera aussi des membres du Concile, ce qui fait d’une pierre deux coups. Il faudra tout de même que tu fasses des apparitions de temps en temps. Juste au cas où, Grigori est aussi en train de subir son processus de puberté, qu’il a commencé l’an dernier, et il s’adapte mal. Il a toujours eu du mal à maîtriser sa force et ses émotions – lorsque tu es tombée dans le lac, c’était sa faute. Heureusement que je n’étais pas trop loin -, mais là il ne contrôle plus rien. Évite-le le plus possible. Ne reste jamais seule avec lui. Ok ? » J’acquiesce. Grigri et moi ne sommes pas très proches. Il me piquait mes jouets pour les casser.
Cyril caresse de nouveau doucement ma joue avec ses doigts en me souriant. Je ferme presque les yeux. J’aime le contact. Il est doux, mais ne peut retenir un bâillement. « Je sais que je t’avais promis une balade et une conversation, mais je pense qu’il est prudent de la décaler de 24h. Allez debout. »
Je me lève. Nous nous dirigeons vers la porte de la salle de spectacle. Cyril pose de nouveau sa main dans le bas de mon dos. J’ai un minuscule réflexe d’arrêt — un mélange de chaleur, de trouble, et d’incompréhension.
Quand nous franchissons le pas de la porte, nous apercevons Vlad, boitillant, un pistolet à eau en main. « Mince, j’ai manqué ma fenêtre d’opportunité, » se désole mon frère.
« Où sont tes béquilles, Vlad ? » Je me cache un peu derrière Cyril, qui a un sourire amusé.
« Plus rapide comme ça, Sasha ! Je n’ai presque plus mal. »
« Les Strasvinsky, je vous laisse. Sasha, je vais travailler un peu encore. Ferme les volets dans ta chambre si tu ne veux pas être dérangée par la lumière. »
« J’étais trop fatiguée hier pour même y penser. À demain Cyril. »
« Y’a-t-il des câlins du soir comme les câlins du matin ? »
« Tu as besoin d’une permission pour ça, » affirme mon ainé.
« Je suis en train de demander, Vlad. » Il saisit le pistolet de mon ainé.
« Souhaite bonne nuit sans câlin. Je te connais. » Vlad sort un pistolet à eau plus petit de derrière son dos.
« Zeilor, Vlad ! Sasha a 15 ans. Je ne suis pas l’ennemi. Il y a un temps pour chaque chose et nous n’y sommes pas encore. »
« Ta main sur ma petite sœur, monseigneur, » insiste Vlad prêt à tirer. Je doute qu'un peu d'eau face peur à Cyril, mais bon...
Cyril se tourne vers moi, « Sasha, cela te dérange-t-il que je… » Son regard cherche le mien, hésitant. « Tu as raison, Vlad. Je ne le ferai plus. » Cyril croise ses deux mains derrière son dos. « Toutes mes excuses à vous deux. À demain, Sasha. » Cyril m’embrasse de nouveau sur la joue, puis s’en va. C’est peut-être préférable. Ma joue devient chaude.
« Il ne te salue pas ? »
« Non, il sait que je vais l’engueuler par texto. Fais-lui comprendre qu’il garde ses mains manucurées pour lui jusqu’à ce que notre loi l’y autorise. »
« Ses mains parfaitement… Vlad, je suis perdue. »
« Ne le prend pas mal. Cyril est plein de bonnes intentions, le plus souvent. Mais, parfois, il n’hésite pas à te rendre la monnaie de ta pièce. Peut-être qu’il ne te le fera pas à toi – tu as le droit à des exemptions royales -. Si tu n’as pas envie, tu refuses et le repousse. Ça vaut pour lui comme pour les autres. Je veux rencontrer tous ceux qui veulent essayer. Pas négociable. Tu m’aides pour le retour, Sasha, s’il te plaît ? C’est comme faire un câlin, mais en marchant », plaide-t-il.
« T’abuses, Vlad. Tu viens pour m’asperger et après tu veux que je t’aide ? Je refuse. » Je croise mes bras sur ma poitrine.
« Tu vas me laisser, là ? » Il me fait des yeux de petit chiot trop mignon. Je sais être sans pitié en cas de besoin.
« T’as pu faire l’aller sans moi. Tu pourras faire le retour de même. »
« Roooh… Je te suis. »
Je cours pour éviter qu’il m’asperge.
***

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