3.1. Tabous et désir de comprendre
Vendredi 3 juillet
Sasha
Je suis réveillée par la voix de Cyril. Il est surement au téléphone. Je ne perçois que quelques mots ici et là, dont « Patrick », à plusieurs reprises. Il est 7h30 et il travaille déjà… Les sons les plus graves de sa voix agissent comme une douce caresse, ce qui me perturbe.
Je file dans la salle de bain, me lave. Je fais couler l’eau sur mes muscles tendus. Je ferme les yeux un instant, comme pour remettre de l’ordre dans mes idées. J’essaie de faire en sorte que les pièces du puzzle se combinent entre elles. Elles glissent entre mes doigts. Rien que de penser à Cyril, mon cœur s’accélère.
Je m’habille avec une robe d’été jaune pâle qui m’arrive au niveau des genoux. Je me trouve plutôt jolie dans le miroir. Comme il va faire chaud, j’opte pour une tresse que j’enroule en chignon.
J’ouvre les volets de la porte-fenêtre. Cyril fait les cents pas dans le patio, écouteurs à l’oreille. Il porte un polo gris clair, un short bleu marine et des tongs en cuir gris. Je me rends compte qu’il est vraiment musclé, car son polo moule ses pectoraux et ses abdominaux. Je détourne le regard presque aussitôt. Mon cœur démarre à vive allure. Je le calme avant de sortir en respirant lentement. Mon deuxième recours, un texto à Stéphanie.
Coucou, comment se passe ce début de vacances au yacht-club ?
Je crois que j’aime bien un gars. Comment je suis certaine ? XO. S.A.S.A.
En attendant sa réponse, je vais saluer celui qui... Oh ! - Est-ce vraiment cela ?-
« Patrick, j’ai de la compagnie. Je te rappelle d’ici une heure. » Il raccroche et me sourit. « Bonjour jolie princesse. Veux-tu ton câlin du matin ? »
« Toujours, » je souris. Il me prend dans ses bras. C’est cool qu’il fasse attention à ce que j’aime et dont j’ai besoin. Je hume son parfum. J’espère qu’il ne le changera pas. Son câlin est différent d’avec papa et Vlad. Plus enveloppant. Plus déroutant. Je serre le tissu de son polo et je m’en veux de vouloir que ça dure. Je plaide mon cœur de ne pas aller vite. Je me trouve ridicule.
Mais, me surnommer ‘princesse’, c’est… Je lève la tête vers lui : « Bonjour Cyril. Pourquoi m’as-tu appelé princesse ? »
« Bonne question, » sourit-il. « Disons que… certaines probabilités sont très grandes. » Il me regarde droit dans les yeux en souriant légèrement. Le silence pèse plus que les mots. Je détourne le regard.
« C’est… » Je me sens dépassée.
« Je sais, Sasha », répond-il doucement. J’essaie de reculer. « Juste encore un peu », plaide-t-il à voix basse, en amorçant un léger mouvement de balancier. « Ne pars pas tout de suite. »
« Quoi ? » je demande, les sourcils froncés.
« Tu t’es tendue en un instant. » Il marque une pause. « Quand on sent ça, nous les princes initiés, on a tendance à… agir comme… Je cherche le mot juste… En tout cas, fuir n’est pas toujours la meilleure option. » Sa voix est douce, mais quelque chose dans ses mots me met mal à l’aise sans que je sache pourquoi.
« Tu dis des choses étranges… »
Il lève les yeux au ciel, soupire.
« Il est vraiment temps que tes parents t’expliquent. J’en ai assez de tourner autour du pot. Tu avances à l’aveugle, et ça m’agace. » Il se calme. « Ce soir, une fois que les invités de Stan seront partis. OK ? »
« Ok. »
« C’est un rencard, alors ! »
« Un rencard ? » je m’étonne.
« Commet veux-tu appeler un moment en tête-à-tête où nous allons parler de ce qui se passe entre nous dans un contexte pourri ? » Mon cœur, qui s’était calmé, repart. « Zeilor, Sasha ! J’ai besoin de ton aide, » me supplie-t-il en levant la tête vers le ciel. Il pose une main sur ma joue chaude puis m’embrasse doucement sur le front. « Nous devons respecter les besoins et limites de chacun, en prenant en compte notre différence d’âge. Je ne l’oublie pas, tout comme tes autres questions et préoccupations. »
« Qu’est-ce que ça veut dire ? »
« Je ferai attention à ne pas mettre ma main dans ton dos, par exemple. Suis-je autorisé à te tenir la main, toutefois ? »
« Oui. » Je pince mes lèvres involontairement. Son pouce vient les décoller.
« Préfères-tu déjeuner ici ou dans le réfectoire ? »
Je tourne la tête. « On peut déjeuner ici ? Trop cool. Je pense que papi ne sera pas content si je ne pointe pas. Peut-être un autre jour. »
« Ah ! Le général Stan dans toute sa gloire. Tu es prête à y aller ? » propose-t-il avec un grand sourire. Il se recule et me tend sa main.
Avant que je puisse répondre, Vlad hurle : « Sasha ! Debout la marmotte ! »
Je sursaute. « Dans le patio avec Cyril ! »
« Vlad, stop ! Système de sécurité », crie Cyril.
Vlad s’arrête net sur le seuil. Je l’interroge : « Vlad, que fais-tu avec le pistolet à eau ? »
« Comme j’n’ai pas pu m’en servir hier, je pensais me rattraper ce matin, Sasha. Lui non plus ne t’n'as pas souhaité une bonne journée depuis longtemps. » Il désigne le pistolet. Cyril secoue la tête afin de marquer son désaccord. Vlad baisse le jouet. Pas besoin de mots quand on est prince, apparemment. « Je croyais que tu étais d’accord pour la sevrer de câlins ? » s’indigne-t-il.
« En public, non. » Cyril me regarde. « Certaines choses attirent l’attention. Inutilement. » Je fronce les sourcils. « Mais afin d’éviter que tu te sentes… en manque », ajoute-t-il avec un clin d’œil, « j’ai estimé que tu pouvais avoir droit à celui du matin. » Comment peut-il savoir ça ? « Mais, comme tu passes un temps fou à câliner des gens, j’avais peur que tu sois en manque d’endorphines, alors j’ai prolongé le câlin du matin pour que tu aies ta dose. Vlad, nous sortirons par ma suite. Nous te retrouvons au réfectoire. »
« Ok. À toute, » annonce Vlad avant de sortir.
« Sasha, ce n’est pas trop difficile à encaisser toutes ces informations d’un seul coup ? »
Je lève la tête afin de le regarder dans les yeux et soupire : « « J’ai l’impression que tout ce que je savais est devenu instable. Comme si le sol bougeait. À cause du Concile, de l’Appariement… Je fais les choses sans réfléchir. Et quand je réfléchis, je me fatigue super vite. »
« Oui, je sais : l’information, c’est le pouvoir, » affirme-t-il.
« Une autre maxime royale ? » Je remarque en levant un sourcil.
Il sourit malicieusement : « Définitivement, et appliqué plus d’une fois, et pas seulement en politique, en management aussi. Je vais te donner les informations au fur et à mesure que je les ai. Et si tu as des questions, tu sais où me trouver. N’importante quand. D’accord ? Ce que nous avons fait jusqu’à présent, ta famille, mes parents et moi, c’était dans la volonté de te protéger. J’étais d’accord. Mais, je préfère que tu sois impliquée à partir de maintenant, d’autant que tu es énormément présente pour la communauté, ce que j’apprécie. De plus, d’ici quelques années, nous devrons nous soutenir, comme le font tes parents au quotidien, mais aussi au niveau de la politique du gouvernement et de l’administration du groupe. Ça fait beaucoup de choses sur lesquelles, il faut que nous nous entendions, et tu as encore beaucoup à apprendre. Cependant, pour te rassurer, je ne savais pas non plus tout ça, quand j’avais ton âge. C’est un processus. Là, nous allons prendre le temps d’apprendre. D’apprendre à nous connaître, d’apprendre la politique et les stratégies gouvernementales pour gouverner et d’apprendre… Encore tout plein de choses. Pour aujourd’hui, commençons par apprendre ce qu’il y a sur le buffet du petit-déj. Let’s go. » Il me lâche, me prend la main en entrecroisant nos doigts. Je trouve cela agréable. Il m’entraîne derrière lui, jusqu’au réfectoire. Ce câlin était un peu étrange, même s’il a essayé de me communiquer quelque chose.
« Comment sais-tu pour les hormones ? »
« Certains détails ne s’apprennent pas dans les livres, et tu as une jolie peau, » chuchote-t-il auprès de mon oreille
« C’est lié ? » Je demande en touchant ma joue. Mon cœur joue toujours pour remporter le Mille bornes. Cyril se contente d’un sourire que je trouve légèrement arrogeant en guise de réponse.
* *
Cyril
Par Yarilo ! J’étais à deux doigts d’aller trop loin. Encore. Son odeur de fleurs des montagnes me trouble plus que je ne veuille l’admettre. Ce n’est pas le désir qui est dangereux. C’est la facilité avec laquelle il s’installe. Yarilo me joue un tour.
Elle a quinze ans. Je dois me souvenir de ça.
Même si une part de moi déteste l’idée qu’un jour, quelqu’un d’autre aura le droit de la rassurer, de la faire rire, de la toucher. Cette idée me rend fou de jalousie. Ce n’est pas à moi. Pas encore. Pas avant ses 22 ans.
Et pourtant, je n’arrive pas à prendre mes distances. Son béguin, même s’il la perturbe beaucoup, me satisfait, égoïste que je suis. Est-ce que je pourrai avoir une relation avec elle comme celle que j’ai avec Grigri ou Vlad ? Ça serait bien. Je ne les prendrai jamais dans mes bras, contrairement à Sasha.
***

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