3.2. La politique, même au petit-déjeuner
Sasha
L’équipe cuisine a assuré pour ce premier petit-déjeuner en comité réduit. Le buffet nous propose un bel assortiment. Cyril me tend un plateau en souriant, en saisit un pour lui, puis nous nous servons. Je choisis des pancakes au flocon d’avoine, un œuf poché, trois tranches d’avocat, des champignons poêlés au persil, une tomate à la provençale, un fromage blanc, une cuillère de crème à la pistache, quelques pépites de chocolat noir, quelques baies de goji séchées, et une assiette de morceaux de fruits frais que j’accompagne d’un thé à la menthe sans sucre ainsi qu’un jus d’orange et pastèque. Je remplis mon plateau comme pour me donner une contenance.
Grand-père avait fait une commande avant notre départ de New York pour assurer la mise en route. Les fruits proviennent des jardins. Toutes les tables du réfectoire ont été installées. Elles n’attendent plus que d’être occupées. Grand-père n’est pas visible. Le silence est inhabituel.
Vlad a presque fini de manger quand nous nous assoyons à table. Il a été vraiment rapide. Maman lui recommande toujours de respirer entre deux bouchées. Je garde son câlin du matin pour plus tard.
« Je pense que Sasha n’est pas la seule à aimer les câlins du matin, n’est-ce pas Monseigneur ? » se moque Vlad.
« Vlad, tes remarques licencieuses, tu les gardes pour toi », exige Cyril. « Nous avons juste discuté, » se justifie-t-il. Il cherche à me faire réagir. Je ne réponds pas.
« Comment va Emily, Vlad ? »
« Je ne discute pas de ma vie personnelle avec toi, Sasha. »
« Pareil, Vlad, pareil. Je respecte ta vie privée, tu respectes la mienne, » je réagis en le regardant dans les yeux et me dresse sur mon siège, toute fière de moi. Bon d’accord, j’imite papa. Ma voix ne tremble pas. Il m’a toujours été difficile de gagner une argumentation avec Vlad. Il me regarde un instant, surpris, puis il acquiesce avec une fierté nouvelle.
Grand-père surgit de la cuisine. Il s’installe à côté de Vlad. « Monseigneur », salue-t-il. « Alexandra, je suis ravie que tu te joignes enfin à nous. Il y a beaucoup de choses à faire aujourd’hui…
« Stan », l’interrompt Cyril, « premièrement, j’ai monopolisé l’attention de Sasha ce matin. Son retard ne lui est pas imputable. »
« Il a découvert les pouvoirs des câlins du matin », le coupe Vlad avant de boire une gorgée de son café. Grand-père lève un sourcil interrogateur en direction de Cyril. « Mais, ce n’est pas ce que tu crois », ajoute-t-il trop vite. Vlad fait un clin d’œil à Cyril. Je n’aime pas les chamailleries.
Cyril le regarde de manière désabusée : « Vlad, je ne vais pas tenir compte de ça maintenant, mais je ne vais pas l’oublier non plus. Et deuxièmement, Stan, une commande de la reine doit être livrée dans la matinée pour Sasha. C’est sa garde-robe d’apparat. Je te remercie de faire amener le tout dans sa suite. Elle souhaite que Sasha essaie au plus vite avec la couturière pour faire les ajustements. » Papi acquiesce. « Tu es le médecin, Stan. J’espère qu’elle n’est pas carencée. Elle pèse moins qu’un moineau. »
« Hey ! » proteste Vlad. « Nos parents la nourrissent correctement. C’est vrai que parfois elle ne mange pas grand-chose, mais elle a le choix et peut ouvrir le frigo si elle le souhaite. »
« Mon plateau est plein, » j’indique. « Il y a des protéines, des lipides, des glucides et même des antioxydants, » j’observe en pointant chaque type d’aliments. « Si vous me stressez, j’aurais le ventre noué. »
Cyril ne relève pas. « Pour la suite de la journée : début d’après-midi, je lui expliquerai le fonctionnement de la compagnie et je souhaite qu’elle assiste à la réunion des cadres. Je veux la préparer au cas où Sasha aurait besoin de prendre ses décisions exécutives après l’Appariement. Elle a aussi besoin de temps pour souffler. La roue peut ralentir. » Cyril a tenu sa promesse. Je suis contente, mais ne le montre pas trop.
Papi rit, ce qui me vexe. « Elle a quinze ans. Ces décisions reviennent à son père ou à moi. » Je lui adresse un regard noir, même si une part de moi voudrait disparaitre sous la table.
Cyril me jette un coup d’œil rapide, puis repose sa tasse lentement. « Alors il faut choisir, Stan. Soit elle est trop jeune pour l’Appariement. Soit elle est assez âgée pour décider. Pas les deux à la fois. » Le silence tombe. Papi n'aime pas être contredit. Normalement, je n’aime que l’on parle de moi sans me demander mon avis, mais là, c’est un bras de fer dont je suis l’enjeu. Le pied de Cyril effleure le mien. La surprise me gagne. Ce n’est pas un geste pour les autres. « Par ailleurs, nous avons besoin de la salle de danse à partir de 16h30. Nous avons perdu du temps hier. Sasha a dû faire le ménage. Nous préparons le grand porté final. » Cyril passe son bras derrière moi. Il pose sa main sur le dossier et me regarde en prononçant la dernière phrase. Je me sens un peu plus incluse.
« Je bloque la salle de danse, » accepte papi les dents serrées. Il fait sa tête des mauvais jours. Je me fais la plus petite et la plus discrète possible alors que son visage exprime de la colère. Son téléphone sonne. Il le saisit et aboie un « Allo » en se levant pour quitter la table et converser avec son interlocuteur. Je souffle.
« Trois à zéro », commente Cyril avec satisfaction. « Bien joué avec ton indignation, Sasha. » Puis, il termine son café.
« Bien joué ? »
« Si tu la gardes pour son « câlin du matin », informe-là au moins du plan, » s’irrite Vlad.
« Je n’ai pas eu le temps. Son ventre gargouillait. »
« Hein ? »
« J’ai l’oreille très fine. »
« Très fine ? Je n’ai rien senti… Comment est-ce possible ? »
« Nos gènes, » répond Vlad.
« À quel âge papa et maman t’ont-ils dit ? » je questionne Vlad.
« Joker ! »
« Joker ? »
« Tu es une des rares personnes qui sait quand je mens, Sasha. Je ne peux te dire qu’une chose. La manière dont les parents me l’ont dite craignait. Maman, nous a demandé, à papa et à moi, de garder les garçons à une certaine date que je n’ai pas le droit de révéler. »
« Ok. J’ai de multiples questions. »
« Quand n’as-tu pas des questions ! » marmonne Vlad.
« Si j’avais des réponses précises et claires, je n’aurais sans doute pas de questions, » je m’agace. « Je n’aime pas subir. Ça me bouleverse. » Ma voix est plus assurée que je ne le suis réellement. Mais, ils me promettent depuis si longtemps et ses derniers jours ont été intenses.
« Pose tes questions Sasha, » me propose Cyril, la voix douce. « Nous répondrons dans la limite de ce qui nous appartient. Même moi, je n'échappe aux disputes royales. »
« Pour commencer, Cyril, pourquoi as-tu dit ça à papi ? Quels types de bruits pouvez-vous entendre exactement et… »
« Disons que nous pouvons entendre les parties les plus éclatantes de l’anatomie, » m’indique Vlad.
« Zeilor ! » je m’horrifie. Cyril pose sa main sur ma joue.
« Tu es toute blanche, » constate-t-il. Il prend ma cuillère pour me servir dans son bol de riz au lait et myrtilles.
« Personne n’a des flatulences qui sentent la rose, » lance Vlad. « M. Wagner qui faisait math, » grimace Vlad en regardant Cyril.
« Je me mettais près de la fenêtre du fonds que j’ouvrais. Il doit avoir une maladie ou quelque-chose. Nous sentons plus fortement les hormones. » Cyril pose son bon bol de riz entre nous deux. « Mange. Maman est toujours épuisée après ses essayages de la nouvelle saison. Tu vas avoir besoin d’énergie. Elle a commencé à collecter les accessoires il y a trois ans. » Il attend que j’ai terminé la bouchée pour m’en donner une autre.
« Concernant Stan », reprend-il plus bas, « je lui ai rappelé que ton intérêt prime sur le sien. Il devra assumer les conséquences de ses votes. Je crains toutefois que cela ne suffise pas à le convaincre. C’était juste une bataille. Je fais des allusions dès que je peux. Encore au moins deux bouchées de riz, Sasha. »
« Il est délicieux. »
« Parfaitement fondant, » confirme Cyril. « Deux bouchées ? »
« Je n’ai pas terminé mon plateau, » je m’agace.
Amélia passe nous voir afin de faire un point sur les menus. Elle nous demande de confirmer les arrivées que nous savons. Cyril va se resservir en riz après son départ. Ensuite, tous les deux me regardent finir mon déjeuner. Ça ne m’aide pas à me détendre.
« J’ai promis à Sasha une promenade une fois que les invités de Stan seront partis. »
« Tu gardes tes mains pour toi et pas de baiser, même sur la joue. »
« Je ne suis pas comme ça, Vlad. »
« Cependant, il n’a pas fallu longtemps pour te convaincre d’adopter les câlins du matin, » souligne Vlad.
« Je m’engage à être un gentleman, Vlad. »
« Je ne suis pas fan non plus qu’elle entre dans ta chambre. Café dans le patio ou notre salon. Je ne veux pas te voir dans la chambre qu’elle occupe. »
« Que veux-tu que j’aille faire dans la chambre de Sasha ! » s’exaspère Cyril. Il s’en suit un jeu de regards que seuls eux connaissent.
« Allons-y, Sasha ! Vlad, à toute, » déclare Cyril alors que j’ai à peine terminé ma dernière bouchée. Il saisit ma main.
« MAIN ! » hurle Vlad.
« Attends, Cyril, s’il te plaît. Il faut remercier le personnel avant de partir. Maman nous demande de toujours le faire. » Il m’interroge du regard.
« Management de proximité », complète Vlad.
« Ok. Pardon. Je t’accompagne, » propose-t-il le sourire aux lèvres. Il sourit beaucoup. J’aime le voir sourire.
« Je dois passer voir les animatrices de l’espace enfant pour les prévenir que je ne pourrai pas les aider finalement », je finis d’un air un peu déçu.
Cyril pose sa main sur mon épaule. « Eh ! Sasha, parfois de se confronter à de nouveaux défis, c’est bien aussi. Ça rompt la monotonie. Tu ne voulais pas rester une ado toute ta vie ? »
« Je pensais avoir plus de temps », je murmure.
« Petit câlin de réconfort ? » me propose-t-il, sans être trop sûr de lui, pour une fois.
« Ça non plus, » sort Vlad.
« Pas ce genre de câlin, Vlad ! », s’agace-t-il. « C’est parti, princesse », ajoute-t-il plus doucement en se tournant vers moi. Va-t-il falloir à ce que je m’habitue à ce qu’il m’appelle ‘princesse’ alors que je n’aime pas ça ?
« Tu le laisses t’appeler princesse ? Je crie à l’injustice ! » s’exclame Vlad.
« Tu n’aimes pas ça ? »
« Pas trop. »
Cyril soupire et se baise à hauteur de mes yeux. « Sasha, je peux faire des hypothèses pour certaines choses. Mais, pour ce dont tu n’as pas envie, tu dois me le dire. »
« Elle sait mettre une droite. Mais, je crois que tu l'intimides toujours un peu, monseigneur, » affirme Vlad.
« Hey ! » je m'indigne. « Je n'ai plus 8 ans. J'ai appris à m'exprimer. »
« Mais, tu ne l’as pas menacé d'un coup de poing s'il dépassait les bornes. J'ai insisté que c'était la première chose à dire, Sasha. »
« Je croyais que... Tu m'as perdu, Vlad. »
Cyril me suit vers la cuisine où je remercie chaque personne pour leurs efforts dès ce matin. Je précise que tout était délicieux et magnifiquement présenté. J’indique que j’espère pouvoir me régaler ainsi tout l’été. Cyril remarque qu’il est du même avis et demande s’il est possible d’ajouter des muffins aux flocons d’avoine et fruits rouges à la liste des mets préparés. Paolo, le chef, acquiesce.
Nous partons ensuite vers l’espace enfants. J’explique aux animatrices que je ne pourrai pas aider aujourd’hui. Ma voix se brise malgré moi. Je ne les prends pas dans mes bras. Je me retiens.
Sur le chemin vers nos suites, Cyril, sentant ma tristesse, passe son bras autour de mon épaule, puis me certifie que j’ai assuré. Il précise que j’ai de bonnes compétences en management, et que je peux ajouter ses remerciements aux miens lorsque je les formule à l’équipe. Il appose sa main sur mon bras, me sourit, et me prie de ne pas être triste parce que mes équipes ont compris ma position et ont vu que je regrettais de les quitter. Il me rappelle que cet éloignement temporaire est là pour me protéger des idiots qui composent le Concile. Le terme idiot me fait sourire.
« Tu as un si joli sourire. Je préfère te voir ainsi », m’avoue-t-il, ce qui me fait sourire un peu plus. Puis, il me prend dans ses bras, me rappelle que ça va aller tout en me caressant le dos. Ce geste m’apaise. Il me glisse à l’oreille qu’il me soutiendra tout au long du chemin, et me précise que parfois nous devons prendre des décisions et agir à contrecœur. Je sens que ça le peine un peu de m’arracher à ma vie d’avant. Je me love dans ses bras et respire son odeur pour me calmer. J’aime qu’il soit là pour moi et fasse attention à ce que je ressens. J’inspire un grand coup. Il a raison. Il nous faut jouer notre rôle, aller de l’avant en faisant ce qui doit être fait, comme le prétend toujours maman… Il me relâche pour essuyer une larme qui a coulé avec son pouce.
Il me regarde dans les yeux avant de s’excuser : « Je suis vraiment désolé Sasha. Tu ne sais pas à quel point je suis désolé. J’aurais aimé attendre plus longtemps. Je ne ferai rien que tu ne souhaites pas ou pour lequel tu ne te sens pas prête. Je te le promets. » Il me serre de nouveau dans ses bras quelques instants afin de me consoler. Ces doigts caressent mes cheveux. « J’aurais aimé que tu aies encore quelque temps une enfance normale. J’ai l’impression d’être un prince égoïste qui enlève une femme pour son propre plaisir. Je n’aime pas trop ce sentiment. »
« Qu’aurais-tu fait si tu avais été le seul à décider ? »
« J’aurais tenu ma promesse. J’aurai attendu que tu es fini tes études. »
« Pourquoi ? »
« Ta vie sera celle d’une reine, avec ses responsabilités et devoirs. Une enfance normale, c’est… précieux. »
« Je ne suis plus tout à fait une enfant, » je murmure.
« Non, mais tu n’es pas tout à fait une adulte non plus. Je ne suis pas certain que Vlad soit encore un adulte. » Je souris. J’aurais aimé pouvoir le contredire à mon propos. Il a raison concernant Vlad. Alors si Vlad n’est pas un adulte et qu’il est plus âgé que moi…
« Et toi, Cyril, tu as eu une enfance normale ? »
« Non. » Il hésite. « Alors j’essaie de réparer ce que je peux, » déclare-t-il tristement. Je pose ma main sur sa joue. Il écarquille les yeux, puis accepte. « Pendant presque 13 ans, il y a eu des angoisses à cause de la succession. Une fille est née. Elle sauve la succession. Tu connais la suite. Je pense que ce n’est que justice qu’elle ait au moins une enfance normale. C’était la seule chose que je pouvais faire. »
« Merci, » je souffle doucement.
« Je t’en prie. » Il caresse toujours mes cheveux. Je repose ma tête contre son torse. C’est un moment tendre. J’espère qu’il y en aura beaucoup dans notre vie.
Ensuite, je le remercie de m’avoir réconforté et lui propose de passer par notre suite parce que c’est plus court. Nous sommes déjà dans le couloir de toute manière. Il me sourit et accepte. Je trouve son sourire si beau, malgré la mélancolie du moment qui se manifeste dans ses yeux. Les miens expriment sans doute la même chose. Mon cœur quant à lui, je crois que c’est une cause perdue.
Vlad ouvre la porte.
« Un gentleman ? »
« Elle était triste. »
« Ta discussion devrait avoir lieu en présence de notre Majesté Sofia, mon seigneur. Vendredi soir ou samedi matin ne change pas grand-chose, n’est-ce pas ? La couturière est arrivée. »
« Si tu insistes, » soupire Cyril.
« J’insiste. »
La couturière a sorti tout son matériel lorsque Cyril et moi rentrons dans la suite. Vlad me regarde, puis regarde Cyril de manière accusatrice. Il revient vers moi : « As-tu pleuré, Sasha ? »
« Je… » J’hésite à lui répondre.
« Je n’avais pas réalisé que Sasha aime autant l’espace enfant… », annonce Cyril.
« J’aime bien Carmen et Theresa. J’ai l’impression de les abandonner, » j’explique.
« Oh ! C’est le blues de la fin du premier job. J’ai vécu ça aussi, » me révèle Vlad. « Ça va passer, baby girl, » tente-t-il pour me réconforter. Il me fait un bisou sur la tempe.
Cyril s’excuse pour aller travailler, non sans me rappeler que je peux venir au besoin. Comme la commande n’est pas encore livrée, la couturière propose de prendre mes mensurations.
Je suis mesurée de la pointe du crâne, pour les chapeaux, au bout des orteils. Je me laisse faire, un peu sonnée. Elle veut sans doute bien faire. Je lui propose une eau citronnée en attendant.
***

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