3.7. Aux portes des limites
Cyril
J’observe la scène, légèrement en retrait. Elle porte une tenue de danse très ajustée qui ne laissent pas beaucoup de place à mon imagination. Son dos est nu. J’aime les dos nus. Je les trouve très attirants… Chez les femmes — pensée déplacée concernant Sasha. Ce n’est pas encore une femme. Je ne devrai pas regarder. Je détourne les yeux et prend le temps de respirer. Je dois être à la hauteur de son regard, pas le devancer. Elle commence à me faire confiance. Je ne dois pas gâcher cela.
Elle est concentrée sur ses pirouettes. Ses jambes paraissent longues. Pas maintenant, Cyril ! Reprends-toi. Elle est toujours très menue. Elle a coiffé ses cheveux en chignon. Elle fait moins enfant avec cette coiffure. Ainsi, elle me fait penser aux grandes ballerines. Elle me paraît si proche et pourtant m’est si inaccessible. Dans quelques années, ça sera différent. Elle a encore besoin de grandir, de faire des expériences pour devenir une adulte. Si on se voit de temps en temps, le temps passera plus vite. Je m’approche du pas de porte.
Vlad compte. Je ne sais pas pourquoi il compte. « Rythme ! » hurle-t-il. C’est vrai qu’elle aime parfois raccourcir un peu les secondes. Ça ne me dérange pas. Je suis capable d’aller vite. Nos mouvements restent fluides, c’est l’essentiel.
Je pensais avoir fait un peu de bruit sur les derniers pas. Elle reste concentrée dans ce qu’elle fait, comme s’il n’y avait rien d’autre. Elle danse comme elle vit. Sasha ne joue pas un rôle. Elle ne calcule pas. Elle ajuste, propose, s’adapte, se dépasse sans jamais chercher à impressionner ou écraser. C’est un art, son art à l’état pur, celui qu’elle offre avec une sincérité désarmante. Cette simplicité est rare. Je souris, malgré moi. Je savais que l’attente serait longue ; je ne m’attendais pas à ce que chaque seconde exige autant de maîtrise.
Vlad éclaircit la gorge. Sasha s’arrête, m’aperçoit et devient toute rouge. Je détourne aussitôt le regard. Ce n’est pas elle qui me trouble — c’est la réaction de mon propre corps, ce signal instinctif que je dois contenir. Vlad ferme les yeux. Il racle de nouveau la gorge, me rappelant à l’ordre. Il arrive toujours un moment où je dois m’éloigner. Pas parce que je suis mal à l’aise — mais parce que rester demanderait plus de contrôle que je ne suis prêt à exposer. Je recule d’un pas.
Je profite de quelques secondes où Sasha boit pour aller jusqu’à la fenêtre et l’entrouvrir. L’air est rare et chaud. Les deux prochaines heures risquent d’être longues. Je prends une inspiration lente, profonde, contrôlée. Respirer trois fois. Compter jusqu’à 12. Revenir. Bunici Louis m’avais prévenu : « Être fort, c’est la tête et les muscles. » Aujourd’hui, ma tête va devoir être plus forte que mon corps, une partie de ma tête va devoir maitriser celle qui a tendance à s’égarer.
Sasha n’a pas attendu et a repris ses échauffements. Elle pose ses mains au sol, pousse sur ses pieds, fait le poireau, et lorsqu’elle est droite, abaisse ses jambes en grand écart. Une fois en faciale, une fois en latéral. Vlad se positionne discrètement dans mon champ de vision. Il est celui qui nous connait le mieux. Son regard est furieux. Je lui adresse un sourire arrogant.
« Sasha, j’ai besoin de parler à Cyril deux minutes sur mon internat. Peux-tu t’échauffer pour un grand jeté sans moi ? »
« Evidemment. »
« Je ne serai pas long, » je promets. Vlad me fait sortir de la salle. « Quoi ? »
« Son niveau d’hormones est plus haut qu’hier, » chuchote-t-il. Elle a commencé à transpirer, et tu n’as pas l’air de ton contrôler totalement. »
« Je suis d’accord pour tout lui expliquer, Vlad. Je suis extrêmement sérieux. Il est plus que grand temps qu’elle sache. »
« Seulement, le processus hormonal, dans un premier temps. »
« J’aimerai être moi-même avec Sasha, ne rien lui cacher. Baser les prémisses de notre relation sur une telle omission… »
« Va aux toilettes. Je lui dirai que tu es parti pisser tes paillettes des princes. »
« Très fin, Vlad. »
« Ton moteur s’emballe et ton logiciel est défectueux, si bien que tes signaux d’alterte ne clignote pas, » s’emporte Vlad. « Ton sens du timing a manifestement décidé de prendre un congé sabbatique. Tu ne vas pas lui proposer de regarder Gulliver et les lilliputiens ni la transformation de ton petit oiseau en Hulk ni encore que Nessy vient de déménager dans notre lac ? Tu as promis de ne pas aller plus vite que la musique, » débite Vlad en me regardant comme on juge quelqu’un qui s’apprête à faire une monumentale bêtise en étant persuadé d’avoir une excellente idée. Son visage est rouge de colère, une colère rare désormais rare pour lui comme pour moi. Je soupire.
« Ce n’est pas ce qui se passe, Vlad, » je me défends calmement. « Je n’ai pas d’attirance pour Sasha, » je mens. « J’ai envie de la mordre. » Il m’adresse un regard noir.
« Interdit de mordre Sasha, » déclare-t-il une main levée. « Si tu as cette pensée, tu n’es plus fiable. Règle n°1 de bunici Louis, » s’emporte-t-il. Il ne connait pas la véritable raison de la règle n°1. Le reste est quasiment juste. Je ferme les yeux et soupire. « Prends le temps dont tu as besoin, » annonce-t-il plus calmement. « Ne la touche pas de manière inappropriée. » D’habitude, j’aurais répondu 'jamais' de manière désinvolte, mais là, je m’abstiens. Une position que j’adopte rarement.
« Si c’est pour prouver ma bonne foi ! Mais, c’est hypocrite. Je sais que tu mords Emily. »
« Emily n’a pas 15 ans. De plus, elle est plus que capable de donner son consentement. Je ne suis pas certain que Sasha sache dire non, surtout à toi. Elle ne va pas interpréter les choses de la même manière que toi. Devine qui va ramasser les morceaux de son petit cœur fragile. »
« Je ne veux aucun mal à Sasha, y compris à son cœur. »
« Prouve-le ! »
« Très bien, » je conviens.
« Je lui dis que tu as eu un coup de fil. Je te commande une cage de chasteté, » termine-t-il d’un ton glacial qui lui est inhabituel.
« Tu vas trop loin, Vlad. Ce n’est pas le type de relation que je veux avoir avec elle maintenant. »
« Ne flirte plus avec les limites. Tu sais que c’est là qu’on baisse sa garde. » Je soupire une nouvelle fois. « Ma famille vaut mes crocs, monseigneur. » L’ancienne devise de ma famille plantée en plein dans le cœur avec un pieux en bois d’ail vieux.
« OK. »
« Ne m’oblige pas à te le rappeler une seconde fois. »
*
Elle regarde dans ma direction la tête en bas. « Besoin d’aide pour les assouplissements ? » Elle se redresse. Son corps frêle pressé contre le mien n’est pas une bonne idée pour le moment. Dans 5 ou 6 ans, la situation sera différente. Reste concentré, Cyril ! Je décline sa proposition.
Je lui tends ma main : « Prête ? » Elle acquiesce en souriant et va démarrer la musique.
Elle connaît vraiment cette routine sur le bout des doigts. Le changement de partenaire ne l’a pas perturbée. Elle est parfois légèrement en avance sur certains mouvements et me devance. Je m’accroche pour suivre son rythme. D’habitude, ce sont les autres qui doivent se raccrocher à mon rythme, même Vlad ne suit pas toujours… À la fin de cette première répétition, je lui demande si ça va, si je n’ai pas manqué un élément, si elle s’est sentie à l’aise. J’espère qu’elle va se rendre compte qu’elle est un peu rapide. À la place, elle me rassure :
« Non, c’était vraiment super ! T’as assuré grave. » Elle lève un pouce en l’air.
Je souris largement. J’aime, normalement, entendre cette dernière phrase… Mais, seulement lorsque je suis en bonne compagnie ! Je souffle pour me reconcentrer et lui propose : « Un peu d’eau avant la deuxième ? »
« Tout à fait », déclare-t-elle avec un large sourire. La sensation du métal froid de la gourde me fait du bien. Je respire lentement par le nez. La pause n’est pas longue, mais salutaire.
Et c’est reparti au même rythme. Pourquoi ai-je peur de la peiner si je lui fais la remarque ? À part le fait d’être légèrement en avance, elle est parfaite.
« Bon, je mets les tapis. Est-ce que cela te convient si nous commençons par de petits portés simples, simplement pour tester l’équilibre et que j’ajuste ma force ? » Je crains trop de t’écraser ma précieuse petite princesse.
« Très bien. »
Je pose quatre premiers tapis en carré au centre de la pièce et entoure ces quatre tapis avec les dix autres. Comme la pièce mesure 14 mètres sur 7 mètres, ça passe sans soucis. Pendant ce temps, Sasha refait quelques sauts. Je me mets au centre de mon mini-tatami, vérifie que les tapis ne bougent pas, teste mes appuis.
« Sasha, commençons par des portés simples, puis nous essaierons de trouver comment réaliser le grand porté. Premier essai. Tu vas prendre un peu d’élan, lorsque tu arrives à mon niveau, je t’attrape par la taille et en même temps que je te soulève, tu sautes. Je te soulève jusqu’au niveau de mes épaules pour le moment. Je te tiens quelques secondes. OK ? »
Elle s’exécute, s’élance, je l’attrape, et au moment où je la soulève, elle saute. Je la monte jusqu’à hauteur d’épaule et commence à compter : 1 Mississippi, 2 Mississippi, 3 Mississippi, 4 Mississippi, 5 Mississippi, 6 Mississippi, 7 Mississippi, 8 Mississippi, 9 Mississippi, 10 Mississippi. » Je la repose sur ses deux pieds. « 10 secondes, c’est largement assez pour le grand porté, WOuOuu. Tape-m’en 5 ? » Je suis euphorique. Elle fait claquer sa main dans la mienne. Et toujours dans l’euphorie du moment, je la serre dans mes bras. Je n’ai pas le temps d’analyser pourquoi je suis dans cet état. J’ai porté beaucoup plus lourd et plus longtemps mes proies. « La même chose, mais cette fois-ci, je te monte au-dessus de ma tête, » je propose. « Un peu d’eau avant ? »
« Ça va, merci. » Elle retourne au bout du tatami et recommence. Je la soulève jusqu’au-dessus de ma tête et la tiens à bout de bras au-dessus de ma tête, le fameux cliché de Dirty dancing : « 1 Mississippi, 2 Mississippi, 3 Mississippi, 4 Mississiii… » Son poids tire vers mon dos. Mes bras partent en arrière. Je suis déséquilibré, nous commençons à tomber. J’atterris sur le tatami en premier. Quelques microsecondes plus tard, je sens le corps de Sasha sur le mien. Ses pieds sont au niveau de mes cuisses, sa poitrine au milieu de mon nez… Elle sent bon là aussi, mais son souffle irrégulier est trop proche. Une chaleur pulsatile me traverse. Je m’immobilise afin de la contrôler. Il me faut un peu de temps avant de me rendre compte qu’elle ne bouge plus, ne respire que faiblement. Sa tête… Est-ce qu’elle s’est cogné la tête ? Je panique. Je la soulève légèrement et la retourne sur son dos en faisant attention que sa tête soit dans le creux de mon coude. Une fois qu’elle est posée, je me précipite vers sa tête, la prends dans mes mains.
« Sasha !? Sasha, ça va ? Zeilor ! » Elle ouvre les yeux. Ils suivent mes doigts de droite à gauche et de haut en bas. « Sasha, ta tête, es-tu blessée ? » Mes mains fouillent son crâne dans tous les sens à la recherche d’une bosse. Je ne sens pas d’odeur métalique. Je pose deux doigts sur sa carotide. Je lui demande de sourire, de serrer mes mains puis de bouger les pieds pour écarter un AVC. Elle lève les yeux au ciel. Ouf, rien ! Je vérifie notre emplacement. Nous sommes bien sur les tapis. Plus de peur que de mal. « Ouf ! Tu n’as rien. Comment tu te sens ? » J’agrippe sa tête et la serre contre mon torse.
« Cyril, tu me serres trop fort, j’ai du mal à respirer, » marmonne-t-elle.
Je relâche légèrement la pression, mais la maintient toujours contre moi. J’ai besoin de la sentir contre moi. Ça me rassure. « Oh, je suis désolé, Sasha. J’ai craint de t’avoir fait mal. J’ai été tellement rassuré que tu ouvres les yeux et que tu ne présentes pas de trace de choc, je me suis emporté. T’es sûre que ça va ? Lève-toi lentement et dis-moi si tu as la tête qui tourne. »
« Euh… Cyril, est-ce que tu pourrais me lâcher la tête ? » objecte-t-elle en approchant sa main droite de ma main gauche pour l’enlever doucement de son visage. J’ai le cœur qui bat à toute allure.
« Oups. »
Elle se lève, se recoiffe. Je reste sur mes genoux et l’observe, inquiet. « Est-ce que ta vision est claire ? As-tu la tête qui tourne ? »
« Non, j’ai la tête dure comme du bois et les os solides. » J’arbore une mine peu convaincue. « Cyril, je me blesse rarement. Quand ça arrive, je guéris vite. Et je ne suis pas en sucre. Tu ne vas pas non plus m’entourer de coton et de papier bulle », s’énerve-t-elle. « Peut-on reprendre ? » s’agace-t-elle enfin.
« Le papier-bulle est une idée tentante… »
« Par cette chaleur, je vais mourir de déshydratation entourée de papier bulle. »
« Je vais t’acheter un de ses gilets-airbag qui… »
« Non ! Reprenons, s’il te plait. »
« Attends deux minutes, s’il te plait. Essayons de comprendre ce qui s’est passé pour ne pas le reproduire. »
« Je pense que c’est au niveau des contres poids. Parce que tu ne trembles pas du tout. Tu es parfaitement stable. Si je mets mes bras et ma tête vers l’arrière, ça devrait modifier le centre d’équilibre. Sinon, au lieu de me prendre par la taille, si tu me prends par les poignets, comme j’ai de la force dans les bras, chacun de nous peut ajuster…
« T’es sûre que ça va ? » demande-je en faisant passer mes doigts devant ses yeux.
« Oui », s’impatiente-t-elle. « Essayons d’abord avec mes bras et ma tête vers l’arrière. » Elle se dirige vers son point de départ.
« Tu as mis du temps à répondre. Je suis inquiet. Le corps est une machine extraordinaire, mais fragile. » Elle soupire.
« Ok. » Je me redresse et annonce : « Sasha, c’est quand tu veux. »
Elle s’élance, je l’attrape par la taille lorsqu’elle arrive à mon niveau. Elle saute en même temps que je la soulève et pendant que je la lève, mets ses bras et sa tête vers l’arrière : « 1 Mississippi, 2 Mississippi. Grand écart. » Elle s’exécute et grimace. « Ok. Je te repose, » je lui indique. Elle ressert les jambes pour atterrir sur ses deux pieds pendant la descente.
« C’était cool ! » s’enthousiasme-t-elle.
« Oui, mais tu as grimacé. »
« Avec le dos légèrement recourbé, mes muscles tirent lorsque je commence le grand écart. Cela pourrait se travailler, avec des assouplissements, mais les quelques jours que nous avons ne suffiront pas. J’aimerais vraiment qu’on tente avec les bras et les mains comme point de contact », propose-t-elle.
« Faisons d’abord des essais au sol. »
« D’accord, d’accord. Allonge-toi et lève les bras vers le ciel, » exige-t-elle. Cela me fait sourire. Personne ne me donne d’ordre.
Cette fois-ci, c’est moi qui m’exécute, tout en lui soufflant : « Parfois, tu as un peu le même côté autoritaire que Stan, c’est mignon. »
« Mignon, vraiment ? » s’inquiète-t-elle en rougissant. Elle secoue la tête et se dirige vers le centre du tapis. Elle pose ses mains sur les miennes et se place pour son grand écart au-dessus de moi. Lorsque c’est elle qui le fait, ça semble simple. « Ne bouge pas », m’ordonne-t-elle. Elle monte son corps et ses jambes vers le plafond. Ses muscles des bras tremblent un peu, mais rien de grave. Evidemment, mes pectoraux et mes biceps tiennent. Dans cette position, ses yeux sont plongés dans les miens. Elle est vraiment concentrée. Un petit sourire se dessine au coin de ses lèvres. Sasha fait d’abord le poireau, accrochée à mes mains puis abaisse ses jambes pour réaliser un grand écart : « 1 Mississippi, 2 Mississippi, 3 Mississippi, 4 Mississippi, 5 Mississippi », compte-t-elle avant de redescendre lentement et de reposer ses pieds de chaque côté de mes côtes. « T’as de bons muscles », constate-t-elle. Évidemment, son jugement est des plus objectif sur ce point ! « Tu n’as pas flanché d’un millimètre. La même chose, en ajoutant que tu te relèves une fois que j’ai réalisé le grand écart ? »
Elle recommence les mouvements, beaucoup plus vite. Pour me relever, je replie ma jambe sur le côté et m’en sers d’appui. Sasha est au bout de mes bras. La tête en bas. Je sens ses muscles trembler à chaque millimètre de mon ascension. Les miens tremblent aussi, plus par peur qu’elle ne tombe qu’en raison de son poids. Je suis capable de porter un poids mort sur plusieurs kilomètres. Lorsque je suis enfin debout, je lève le plus possible mes bras vers le ciel. Le plafond est haut à cet étage. Je me raccroche à la technique, aux appuis.
« Maintenant, comment je redescends ? Ce mouvement va prendre trop de temps sur la musique. Il n’est pas fluide. Il faut trouver une autre approche », m’informe-t-elle la tête en bas.
« Je vais redescendre mes bras, le plus bas possible. Glisse l’un de tes bras sur mon avant-bras afin d’avoir un appui et serre-le le plus fort possible. Ne le lâche surtout pas. » Elle met tout son poids sur mon bras droit. Elle glisse sa main gauche sur mon avant-bras droit et l’agrippe. Je fais de même avec le sien. « Ne lâche pas mon bras droit. Je te pousse dans les airs avec le gauche et te rattrape. À 3, je te pousse. 1, 2, 3. » Son cœur bat vite. L’adrénaline qui parcourt ses veines est tellement importante que je pourrai la rattraper les yeux fermés. Elle monte légèrement du côté droit. Lorsque la gravité la rappelle à l’ordre, je la ramène vers mon torse à l’aide de mon bras gauche qui se trouve libéré. Puis, ma main gauche passe derrière son dos. Au même moment, j’abaisse rapidement mon bras droit pour attraper ses jambes. Je la tiens fermement contre moi. Elle remonte son bras gauche le long de mon bras gauche, le passant au-dessus de sa tête et pose sa main gauche sur mon torse. J’aime ce contact. Elle respire très rapidement, cherchant à retrouver son souffle. Nous restons dans cette position, le temps que nos regards se croisent. Je m’abaisse pour l’aider à poser ses jambes sur le tatami. Et l’aide à se redresser, puis la relâche.
« C’était tellement intense que j’en ai le souffle coupé, » s’enthousiasme-t-elle. Encore une phrase que j’aime entendre dans un autre contexte. « Cependant, ce mouvement n’est pas du tout fluide. » Elle cherche encore son souffle, inspire et expire rapidement. Je souris. « J’ai besoin d’un peu d’eau… Wouf ! », souffle-t-elle en posant ses mains sur ses genoux, comme le font les sportifs après un effort. Elle inspire et expire plusieurs fois profondément. Elle a les joues très rouges. « Cyril, avec toi, pas besoin de manège à sensations. Il faut que je m’assoie », dit-elle, cherchant à retrouver son rythme de respiration habituel. Elle s’assoit, puis s’allonge sur le tapis, reprends doucement son souffle. Elle se met à rire. Un beau et grand rire, avec des reliquats enfantins. Des endorphines circulent dans son corps. J’ai envie de rire avec elle. « C’était merveilleux ! » Il faut qu’elle arrête avec ce genre de phrases auxquelles mon cerveau donne un autre sens. Je m’en amuse, mais garde mes pensées pour moi.
« C’est toi qui es merveilleuse, » déclaré-je. « Je vais ouvrir les deux autres fenêtres. » Je n’aurai plus l’excuse des fenêtres pour m’aider à refouler mes pulsions. Elle rit toujours allongée sur le tapis. Cela me donne le temps de prendre de grandes inspirations et de retrouver mon « cool ».
« Allez debout, il faut que nous trouvions autre chose. »
« Peut-on réfléchir assis, en buvant un peu d’eau ? Chercher des vidéos pour trouver l’inspiration ? »
« Si cela est le désir de madame, je m’incline. » Oui, je sais, ce n’est pas bien de me moquer. Je vais chercher sa gourde qu’elle a posée à côté du système sonore. Une fois en face d’elle, je m’assois en tailleur et lui tends sa bouteille. Elle l’ouvre, boit quelques gorgées et me tend sa gourde. « Moi, ça va, merci. Alors, remue-méninges. »
« Et si je commençais comme pour faire une roue. Tu m’attrapes par la taille pendant le mouvement, tu me stoppes quand je suis à la verticale, les jambes en grand écart, pour maintenir la position et je finis les mouvements en revenant sur mes deux pieds. Il faudrait que je sois de profil par rapport à toi. » J’essaie de visualiser. « Je te montre. » A-t-elle déduit mes pensées ? Il est plus probable qu’elle ait compris mon expression.
Elle commence doucement sa roue en amenant ses mains au sol, soulève ses jambes dans une parfaite maîtrise du geste. Une fois à la verticale, elle réalise son grand écart. Puis, elle pousse avec sa main et son bras droit tout en reposant sa jambe gauche pour se relever.
« Le seul problème est : à quel moment je te soulève ? Là, j’accompagne ton mouvement. »
« Et si tu poses un genou à terre et que ton autre jambe est pliée à 90 degrés ? »
Je me mets en position sachant déjà que le mouvement va passer, mais que symboliquement cette position ne convient pas. Pour réaliser sa roue, elle pose ses mains sur ma cuisse au lieu du sol. Le mouvement fonctionne.
« C’est cool, c’est simple », constate-t-elle joyeusement.
« Le seul problème est que la position que j’ai est celle de quelqu’un qui demande quelqu’un d’autre en mariage. Comme nous essayons de retarder l’Appariement, il vaut mieux éviter ce geste qui va prêter à confusion. Trouvons autre chose, tu veux bien ? » J’ajoute cette dernière phrase avec un sourire, car je la sens un peu triste. « Pourquoi es-tu triste, Sasha ? Est-ce pour le mouvement ou parce que je ne t’ai pas fait de demande pour l’Appariement ? » Elle lève la tête, puis souffle fort.
« Je n’avais pas fait attention à la portée symbolique du geste. Et lorsqu’on a parlé de la bague, c’était une sorte de demande, non ? »
« C’était plus dans l’optique de préparer le pire pour espérer le meilleur. Ce dernier étant le report à une date ultérieure, lorsque tu auras obtenu ton diplôme », je m’empresse de compléter lorsque je vois son expression s’effondrer. « Lorsque je te referai ma demande, en temps venu, j’organiserai quelque chose de plus… romantique. »
…
« Sasha ? »
« Hum ! Tu as raison, Cyril. Je m’excuse. C’était puéril de ma part. Je ne sais pas bien ce que j’ai pu m’imaginer. Je sais bien que la situation n’est pas idéale et… »
Je pose ma main droite sur son épaule gauche : « Sasha, arrête. Je sais très bien ce que tu as pu imaginer parce que je l’imagine aussi, ce quelque chose de beau qui, je l’espère, sera un jour à nous. Notre temps viendra. Tu as juste besoin de grandir encore un peu. Et lorsque tu seras prête à entrer, non seulement dans mon quotidien, mais aussi dans l’arène politique et économique de notre communauté, je serai là. Ces derniers jours, te voir évoluer… J’aime vraiment être à ton contact, faire ta connaissance. Il ne me sera plus possible de rester distant. » Elle rougit. J’aime lorsque ses joues prennent cette couleur. « Toutefois, rien ne presse. N’allons pas plus vite que la musique. OK ? » Elle acquiesce. « Nous pourrions sortir pour un film, aller au bowling, ou aller voir un match une fois tous les 15 jours, par exemple, si tes parents sont d’accord. Notre futur existe, mais il n’est pas encore l’heure d’ouvrir ce chapitre de notre vie. Tu vois ? »
« Cyril ? » Elle me regarde intensément. Je souris pour l’inviter à poursuivre. « Merci. »
« De rien, douce princesse. » Je sens son émotion. « Câlin de réconciliation ? » Elle me regarde et me fait un petit sourire : « Viens là. » Je lui fais un bisou dans ses cheveux. Ils sentent si bon. Sasha a la même odeur que les fleurs des collines qui entourent le château aux sept donjons, en Roumanie. Je la rassure : « Ça va aller. Tout ira bien, » je promets.
« Cyril, c’était vraiment une dispute ? »
« Non », je certifie en la relâchant, « c’était plutôt une incompréhension. Nous l’avons résolue en discutant de manière très mature et distinguée », j’ironise.
Elle sourit : « Qui est sarcastique maintenant ? »
« Tu dois avoir une mauvaise influence sur moi, alors. Je comprends mieux Vlad. »
Elle lève les yeux au ciel : « Si notre prince se laisse influencer par une jeune fille, je ne suis pas certaine que ce soit bon pour le futur de notre peuple. » Est-ce qu’elle me taquine, là ? Est-elle sérieuse ? Peut-être un peu des deux.
« Est-ce que cela change quelque chose si cette jeune fille devient un jour la reine ? » Je tapote doucement mon index sur son nez.
« Je ne sais pas, Cyril. » Elle lève la tête et me regarde dans les yeux. Enfin. « Et si j’ai tort ou, comme là, me laisse emporter par mes émotions ? »
« Si tu es capable de reconnaître cela, c’est le signe que tu seras faire la part entre raison et émotions. En parlant de raison, pouvons-nous reprendre ? Ce soleil ne va pas s’inventer tout seul. » Elle sourit poliment. Je sais que j’évite la fin de cette conversation. Mais, il nous reste peu de temps pour cette chorégraphie et notre final est loin d’être prêt alors que nous n’avons plus que 48h. C’est plus agréable de converser avec elle que Grigri.
« J’ai vu ce porté, il y a quelque temps, lors d’un spectacle de danse contemporaine et il m’a beaucoup plus. Le garçon soulève la fille jusqu’à ce que son flanc soit au niveau de son épaule. Elle fait le tour de son cou, les jambes en grand écart, puis elle repose un pied puis l’autre. Il me semble que le partenaire s’était abaissé pour qu’elle arrive plus facilement à la hauteur de ses épaules. Mais, si tu ne peux pas te baisser… » Il fait comme si sa main était la danseuse et elle le porteur.
« Il faut juste éviter que je pose un genou à terre. Essayons. Approches. » Elle se met face à moi. « Imaginons plutôt en commençant le mouvement toi qui regarde l’audience. Demi-tour. » Elle s’exécute. « J’entoure ta taille de mon bras droit pour te soulever jusqu’à mon épaule gauche. » Je le fais en même temps que je le dis. Elle reste bloquée là à 50 cm du sol. Je la repose.
« Et avec un sauté assisté latéral ? » Propose-t-elle. « Je poserai directement mon flanc sur ton épaule et ça donnerait un peu d’élan pour le mouvement, ensuite avec la main opposée à ton épaule, tu pousses sur mes jambes. Je peux m’accrocher à ton dos. »
« Ok. » Elle recule de deux pas. Je m’abaisse, la prends sur mon épaule, puis elle fait son grand écart. « Sasha, comment tournes-tu autour de moi maintenant ? »
« J’agrippe ton dos des deux côtés. »
« Procède. »
« Je me sers des muscles de mon dos pour passer mes jambes au-dessus de ta tête et… »
Je vois notre reflet dans le miroir de la salle de danse. « J’ai l’air d’avoir des jambes qui me sortent des oreilles, ce n'est pas très élégant. Glisse le long de mon dos et mes jambes pour redescendre. » Je rejoins mes mains au-dessus de ma tête pour guider ses jambes le plus possible dans la descente et éviter qu’elle ne tombe la tête la première. Sa peau est si douce. Concentre-toi, Cyril, concentre-toi.
« Dans un même esprit, avec un saut assisté. Tu es face à moi, je te soulève par la taille. Tu poses tes mains sur mes épaules, mais je ne te soulève pas jusqu’au-dessus de ma tête. Tu fais le grand écart et je tourne sur moi-même. »
« Non, c’est trop simple », s’indigne-t-elle. « Et pas élégant. »
« Nous n’avons pas le temps. Appliquons le principe de réalité Sasha, c’est dans deux jours. » Je sais, je m’impatiente. Elle me regarde comme si j’étais un ado en crise.
« Pas de compromis. On y passe la nuit s’il le faut, et… », tente-t-elle en frappant dans ses mains. J’aimerais faire autre chose que passer la soirée à danser, même si c’est avec Sasha.
« Non, Sasha. Je suis désolé. J’ai une réunion en visio, du travail en retard et tu dois dormir. J’admire ta passion. Il faut aussi savoir lorsqu’il est temps de mettre des limites, » j’explique d’une voix calme et ferme.
Elle regarde d’abord ailleurs, marche vers la fenêtre, sans doute pour calmer ses émotions, prendre de la distance et réfléchir, puis son visage s’illumine.
« Tends tes bras devant toi et soulève-moi le plus possible. »
Elle attrape mes mains avec les siennes, effectue une roue en se servant de mes bras comme appui. Lorsqu’elle repose ses pieds au sol, nos bras sont croisés.
« Je crois que nous tenons quelque chose, Sasha. Au moins, nous avons l’idée du cercle solaire. »
« C’est bien ça, mais je ne vais pas assez haut. Que penses-tu d'un porté à la force des bras ? » suggère-t-elle.
***

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