3.10. Une lecture entre deux mondes
Sasha
J’ai dansé sur ce morceau l’an dernier. Normalement, je change chaque année. Mais plusieurs babouchkas, grand-père ainsi que la reine m’ont demandé de le refaire. Je réalise ma chorégraphie sans peine. Je la répète dès que possible depuis l’an dernier. Cette fois-ci ne fait pas exception. De plus, comme je suis seule à l’exécuter, si je me trompe, personne ne me dira rien… Je prends ensuite quelques minutes pour m’étirer. Cyril a commencé les siens pendant que je dansais. Il m’a à peine regardé.
Son téléphone sonne. « Il est 19h00, Sasha, » m’avertit-il.
« Ok. J’ai fini. Qu’en as-tu pensé ? » Je me relève. Je vais prendre mon téléphone sur la sono et prends mon sac pour en sortir mon livre.
« Désolé, je n’ai pas prêté attention et je ne connaissais pas la musique… Quelle est ta dernière lecture ? »
« C’est L’amant de Marguerite Duras. L’autrice présente en parallèle sa première histoire d’amour et sa relation compliquée avec sa mère et ses frères. Cette histoire d’amour est décriée parce que l’homme est plus âgé qu’elle et qu’ils n’appartiennent pas à la même communauté. Leur histoire est vouée à la rupture à cause des conventions et contraintes sociales, qui en l’occurrence ont été plus fortes. Ce récit est partiellement autobiographique, reconstitué à partir des souvenirs de Marguerite Duras. Le texte n’est pas très long. Tu le veux ? »
« Non merci, Sasha. Je l’ai déjà lu. Il y a des parallèles entre eux et nous, tu ne trouves pas ? »
« Comment ça ?
« Malgré les tabous et non-dits, personne n’est réellement dupe de leur histoire et à la fin, ils ne sont pas libres de vivre comme ils l’entendent. Même si nous n’étions pas poussés à nous apparier, tu n’es pas libre de faire comme tu le souhaiterais, comme c’est le cas pour l’héroïne. »
« Oui, mais en dépit des contraintes, dans l’histoire, elle construit des espaces de liberté et prend des décisions pour sa vie : devenir écrivain, au lieu de professeur de mathématiques comme sa mère le souhaite, par exemple. »
« Et toi, tu n’as pas ces choix, » affirme-t-il.
« Quoi ? Tu ne me laisseras pas faire des études si je veux ? » Je panique un peu et fronce les sourcils.
« Bien sûr que si. Je ne reviendrai pas sur ma parole. Ce que je voulais dire, c’est que tu n’as pas le choix de la personne que tu peux aimer, avec laquelle tu peux t’apparier. »
« C’est le cas pour toi aussi, Cyril. Ton ex, tu aurais voulu t’apparier avec elle ? »
« Non, elle n’était pas faite pour cette vie. Elle a profité des bons côtés sans en connaître les mauvais. » Les mauvais côtés sont donc pour ma pomme… « Et puis, cela fait partie de mon devoir de prince héritier d’épouser une princesse Concile. Je l’ai toujours su et accepté. Comme dans L’Amant de Marguerite Duras, je savais que cette histoire aurait une fin, et que cela ne m’empêcherait pas de revenir vers toi, le moment venu bien entendu. »
« Ça, c’est différent alors, parce qu’il ne veut pas de la femme que son père lui impose », je réagis. « Il préfère sa jeune Marguerite. »
« Et toi tu n’aurais pas voulu un autre choix ? »
« Ça serait de la haute trahison. Cela ferait aussi souffrir tout le monde. »
« Et si j’étais un monstre ? »
« Un monstre qui sait danser et qui aime les muffins à la myrtille, ce n’est pas vraiment un monstre. Bon, quoi pour le prochain ? » Je lui demande en reposant le livre.
« As-tu lu Dracula ? Oncle Vladimir arrive dans deux jours, il faut se préparer, » s’enquiert-il malicieusement.
« Oui, si je pouvais l’éviter. » Je grimace. « Mais, je ne suis pas fan des histoires de vampires. »
« Que reproches-tu aux vampires ? »
« Ils vivent dans une société extrêmement patriarcale. Les femmes ne sont que des objets sexuels, jamais accomplies par et pour elles-mêmes. »
« Bien vu. Alors, une histoire avec une femme qui s’affranchit des conventions sociales : Virginia Woolf ? Karen Blixen ? Dans un autre style 1Q84 de Murakami ? L’héroïne est une tueuse à gages qui ne tue que les hommes violents avec les femmes. L’histoire se passe au Japon. Dépaysement garanti. » Il me tend le livre qui était sur l’étagère de l’autre côté.
« Ça doit faire beaucoup d’hommes à assassiner alors. Pourquoi pas, j’ai lu plusieurs textes de Karen Blixen cet hiver, et j’ai étudié Virginie Woolf à l’école. Cependant, si je n’aime pas ta recommandation, je te tiendrai pour personnellement responsable. »
« Marché conclu. » Il me tend le livre. « En route, la douche et du travail m’attendent, sans compter que Vlad doit commencer à s’ennuyer sans toi. » Il touche doucement mon nez. C’est un geste affectueux, mais pour un enfant. Mon cœur est déçu. Nous redescendons en passant par sa suite comme hier. Il saisit ma main afin d’entrecroiser nos doigts. Je me sens un peu perdue par les différents signaux.
« J’en suis certaine. Toutefois, il n’acceptera jamais de l’avouer. » Je ris un peu et lui aussi.
« Alors, pourquoi Vlad et toi êtes-vous privés de sortie ce soir ? »
« Nous avons fait une bataille d’eau dans tout le rez-de-chaussée il y a deux ans… Papi ne l’a pas très bien pris. »
« Vous pouvez faire une bataille d’eau dans le patio. Enfin, toi, tu peux aller dans le patio. Tu aurais un avantage et puis Vlad a le pied dans le plâtre. »
« Je ne suis pas certaine que si nous cassons quelque chose dans la suite, grand-père sera content. »
« La plupart des choses dans cette suite ont été choisies par maman. Il vaut mieux être prudent, en effet. Si Vlad t’ennuie, viens me voir avec des muffins. » Il me fait un grand sourire. Je le lui retourne.
« Cyril, je sais que… » Je pousse un grand soupir. « Laisse tomber. »
« Non. Cela semble important. »
« Comment dire… » Son regard intense plonge dans le mien et me rend nerveux. « Je ne veux pas seulement… »
« Pas seulement ? »
« Pas seulement être un devoir ou les mauvais côtés, » je réponds en regardant le sol.
« J’aurai les muffins à la myrtille, et toi… Pas Stan sur le dos et plein de danses. Travailler avec toi sur ce mouvement était un peu amusant. La vie c'est plein de petits moments. Je ne sais pas prédire le futur. J'espère juste qu'il sera heureux aussi. Nous y travaillerons ensemble. Nous ne serons sans doute pas comme nos parents, mais nous trouverons notre chemin. »
« Merci, » je réponds alors que mes joues et mon cœur me trahissent. À toute. » Je file sous la douche sans demander mon reste.
***

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