3.12. Code rouge
Vlad
« Pardon, Emily, Sasha m’appelle. Tu m’accordes deux secondes, mon ange. »
« Bien sûr, trésor. Au fait, elle va mieux, ta sœur. »
« Oui. Cyril et elle semblent avoir trouvé un point d’accord. Il lui a expliqué des trucs. Ils ont l’air de bien s’entendre. Il accepte même qu’elle soit sarcastique avec lui. »
« Ne sois pas jaloux, trésor, tu veux bien. »
« Jaloux de qui, mon ange ? »
« De Cyril ou de Sasha ? Parce qu’il lui permet des choses qu’il ne permet à personne d’autre. Et qu’elle semble percer sa carapace. »
Je préfère ignorer, puis me dirige vers le salon « Deux secondes, mon ange. Sasha, qu’est-ce qu’il y a ? Ça ne peut pas attendre que j’aie fini avec Em ? » je crie.
Elle ne me répond pas, je change de pièce.
« Merde, Sasha, Sasha… » Elle est sur le sol, inanimée, plus blanche qu’un linge. Je commence par prendre ses constantes vitales, et déchire son haut, retire ses chaussures. Je commence un massage cardiaque : Staying Alive. Ne te rate pas, Vlad. « Réveille-toi, Sasha ! Ouvre les yeux ! Allez, baby-girl, reviens à toi ! » Mon téléphone sonne au loin.
**
Cyril
Ces officiels... Ils ne te lâchent jamais la grappe. Non, je ne peux pas rester, j’ai une réunion en visio avec des Sud-Africains et des Japonais. Oui, un vendredi soir. C’est un casse-tête pour faire correspondre les trois fuseaux horaires. Tous vantent la démocratie, mais ne manquent pas une occasion de te coller. Les princes dans leurs téléfilms sont plus nombreux qu’à la tête des États européens. Leur système politique serait peut-être mieux s’ils dépendaient encore de la couronne britannique, comme le Canada. Ils sont plus pacifiques au Canada. Ils ne tirent pas sur n’importe qui, n’importe quand. Le racisme y est sévèrement puni. Ils ont signé la plupart des textes internationaux sur les droits humains. Et le mariage des mineurs n’est pas autorisé. Première décision lorsque je deviens Roi : Faire bouger l’entreprise et la Cour au Canada. Je n’ai certainement pas besoin de l’avis du Concile pour cela. Pourquoi papa n’y a-t-il pas pensé ? Missionner Patrick afin de vérifier sous quelles conditions cela peut se faire. Il faudra aligner nos lois sur les lois canadiennes, et c’est sans doute pour le mieux.
S’il faut prêter allégeance à la reine et à ses descendants, qu’il en soit ainsi. Je ne pense pas que notre trône sera rétabli un jour de toute façon. Je lui indiquerais que nous avons un ancêtre lointain en commun – ça remonte au XIIe siècle - et que nous souhaitons juste vivre en paix, loin de la folie, du puritanisme et des préjugés de certains Américains. Est-ce qu’il fait plus froid au Canada que dans les Carpates ? Missionner Patrick là-dessus aussi.
*
Lorsque j’entre dans ma suite, j’entends Vlad crier le prénom de Sasha à plusieurs reprises. Je cours jusqu’à eux en passant par la chambre de Sasha. Elle a laissé sa porte-fenêtre ouverte, heureusement. Elle est au sol, Vlad l’appelle en lui tapotant la joue. Il est visiblement paniqué. Ça sent l’ammoniaque. MORT-AUX-RATS. Un burger est au trois-quarts mangé. Je le sens. L’odeur vient de là. « Poison. » Il faut agir vite. J’attrape Sasha et hurle : « Stan, infirmerie. » Vlad acquiesce. Pendant que j’amène Sasha à l’infirmerie, je continue de hurler ses deux mots. Vlad court chercher Stan. Pourquoi l’infirmerie est-elle si loin ? Qui a eu l’idée de la mettre au premier étage, en face de la salle de bal ? Ce n’est pas le plus pratique… Sauf pour les entorses pendant un bal. Je cours à la vitesse de l’éclair, presque littéralement, même dans ses escaliers trop serrés. Je donne un coup de pied dans la porte de l’infirmerie. Elle explose sous la violence du coup. Je pose Sasha sur la table d’auscultation et hurle de nouveau après Stan.
Il arrive une vingtaine de secondes plus tard, porté par Vlad, suivi du shérif, du maire, et de Vlad. « Mort-aux-rats. »
Il écarquille les yeux. « Il faut lui faire un lavage d’estomac. Pousse-toi ! » Il enfile des gants puis file vers les meubles où est rangé le matériel médical afin d’en sortir ce dont il a besoin, prends son pouls. L’infirmerie : le plus gros budget annuel de cette bâtisse. Je n’en comprenais pas l’utilité.
« Cyril, pose l’intraveineuse. Dans le tiroir du haut, derrière toi. Il faudra aussi mettre du charbon actif dans son système. Vlad, piqûre dans son intestin pour accélérer le transit intestinal. Troisième placard bleu, étagère du haut à gauche », ordonne-t-il tout en insérant un tuyau en plastique mou dans sa bouche, puis sa gorge, jusqu’à son estomac. Pendant que je récupère l’intraveineuse, Stan l’intube. Il place une partie du tube sur un respirateur, puis fixe la sonde gastrique – du moins, je suppose que c’est cela - à sa bouche avec du sparadrap. Il relie un bocal à la sonde. Il verse un peu d’eau tiède salée dans la sonde, alors que je pose l’intraveineuse. Stan récupère le liquide par siphonnage, grâce à un massage épigastrique. Je place un doigt sous son nez. Son souffle est très faible. Elle recrache. Puis, Stan recommence. Il prend la seringue des mains de Vlad et la plante dans son ventre sans hésiter. Sasha sursaute. « Cyril, antidouleur dans l’I.V., tiroir rouge derrière toi. 5 mg de néfopam. »
Après avoir fait ce que Stan me demande, senti que le pouls de Sasha bat un peu plus vite, je prends la situation en main : « Vlad, tu récupères la nourriture qui nous a été servie. Tu mets tout dans des sacs congélation. Demande à la cuisine où ils sont. Mets des gants et donne le tout au shérif. Je veux que toute personne qui a accès à la nourriture soit interrogée, des fabricants, jusqu’aux serveurs en passant par les livreurs. Shérif, est-ce que cela relève de votre juridiction ? » Il acquiesce et sort son téléphone. Il a fallu que je le lui demande pour qu’il agisse. Je ne donnerai pas un centime pour sa prochaine campagne. Je soutiendrai son opposant. « Vlad, en plus du laboratoire de la police, nous faisons faire des tests par un labo indépendant. Celui de Vancouver. Demande à Patrick pour les détails. Je t’envoie son contact. » Je sors mon téléphone de ma poche et lui envoie le contact de mon AP. « Au besoin, rappelle ton autorisation de sécurité. »
Stan continue d’alterner le versement de l’eau salée et le massage gastrique. Au cinquième essai, le liquide devient transparent. Il souffle. Sasha gémit de douleur. Je prends sa main entre les miennes. Elle est sauvée. Je suis soulagé.
Le regard de Stan, qui croise le mien, ne me dit rien qui vaille.
« Heureusement, elle est forte, » je déclare en posant ma main sur son front que je commence à caresser. « Stan, elle est tombée lors de notre répétition. Sur le coup, elle n’avait aucun choc, mais maintenant… Une radio du crâne me rassurerait. »
« Quel type de chute ? Où est-elle tombée exactement ? » m’interroge-t-il les dents serrées.
« Sur les tatamis. »
« Quels tatamis ? » interroge papi.
***

Annotations
Versions