3.14. Les angoisses du crépuscule
Sasha
Il me dépose dans mon lit. J’ai officiellement la plus belle matière grise et la plus belle matière blanche de tout l’État. Je souris. Vlad a suggéré, moqueur, d’attendre le test de QI. Cyril m’a porté à chaque voyage, sauf dans l’hôpital où j’ai voyagé sur un fauteuil roulant. J’ai posé ma tête contre son torse le temps des trajets. C’était si agréable : sa chaleur, sa musculature, son odeur et ses mots rassurants. « Sasha, est-ce que tu veux de l’eau, un livre, de la musique ? »
« Oui. » Ma voix est rocailleuse.
« Oui pour les trois ? »
« Oui. »
« C’est parti. » Il pose de l’eau sur ma table de chevet, me donne le livre qui était encore dans mon sac de sport et me tend mon téléphone portable.
Il s’assoit sur le lit et me caresse la joue. « Sasha, je sais que tu aimerais parler à ta mère. Mais, ne la préviens pas pour le moment. Ton grand-père ne veut pas l’inquiéter tant que nous n’avons pas d’éléments concrets. Elle passe ses examens demain matin à la première heure pour le fœtus. Je vais chercher mon ordinateur afin de m’installer sur le canapé en attendant que Vlad ait passé l’inquisition stanienne et soit autorisé à revenir. Tu as tes écouteurs ? » J’ouvre le tiroir de la table de chevet, les prends et les mets sur mes oreilles. « Je reviens dans quelques secondes. » Il m’embrasse sur la tête et s’en va. Je me sens perdue et vide. Je ne crois pas que je réalise.
Quand il franchit de nouveau la porte de ma chambre, Cyril est au téléphone, son ordinateur portable sous son bras gauche. « Non, fais tout vérifier. Tout est nettoyé et désinfecté aussi, si ce n’est pas possible, remplacé. Mets-toi en contact avec le département du Shérif pour les documents dont a besoin l’assurance. Vérifie les antécédents des employés recrutés également… Oui, Vancouver. Je te remercie Patrick… Comment ça, c’est la première fois que je te remercie. Tu as un gros bonus tous les ans et des stock-options ! … C’est la même chose. Tiens-moi informé au fur et à mesure. » Il me fait un clin d’œil et s’installe sur le canapé.
Je mets de la musique et ouvre le livre conseillé par Cyril. L’héroïne est une badass qui se trouve transportée malgré elle dans un univers parallèle. Elle n’arrive pas à se sortir de la tête un ancien camarade de classe pour lequel elle a eu un gros béguin sans jamais avoir osé lui parler. Je trouve ça triste. Mon ventre gargouille. Il faut que j’aille aux toilettes. Je ne peux pas y aller avec Cyril à côté. Je ferme les yeux et mets ma main sur mon ventre en espérant que leur chaleur aidera un peu à calmer les gargouillis.
Cyril agite sa main au-dessus de mes yeux. « Ça va Sasha ? Essaie de rester éveillée jusqu’à une heure par précaution. As-tu besoin de quelque chose, princesse ? »
Je secoue la tête : « Non, ça ira, merci. Vlad ? »
« Je ne sais pas, Sasha. » Je pleure. Mes émotions sont toutes mélangées. Je me sens dépassée. Il me serre dans ses bras : « Je suis là. Ça va aller. Tu n’es pas toute seule. » Sa main glisse dans mon dos. Son contact m’apaise. « Je sais que tu as peur. J’ai besoin que tu dépasses cette peur et que tu sois courageuse. Tu veux bien essayer, s’il te plaît ? » Il forme des cercles avec sa main dans mon dos. C’est agréable, mais ça ne me calme pas. Je ne veux pas mourir avant d’avoir vécu. Il me console maladroitement. J’ai besoin de papa. Chaque gémissement plaintif qui sort de ma gorge est douloureux.
« D’accord. Pastilles pour la gorge, salle de bain ? »
« Je vérifie auprès de Stan, d’abord. » Il sort son téléphone et appelle grand-père. Il donne son accord pour des pastilles sans sucre, car j’ai eu du glucose dans l’I.V., et rappelle le dosage.
« J’y vais. » Cyril pose ses mains sur mes épaules.
« Dis-moi juste où elles sont. »
Je fronce les sourcils Cyril dans ma salle de bain, c’est trop intime. Déjà que dans ma chambre… En fait, ça ne me dérange pas qu’il soit là. Est-ce que cela devrait me déranger ? Mais, la salle de bain est hors limite. Là, en plus l’objectif est d’aller aux toilettes. « Non, bain. »
« D’accord. Tu te laves assise. Je demande à Stan ou à Vlad de l’apporter. » Il sort son téléphone alors que je me lève.
« Attends, s’il te plaît. Je vais te porter. Je ne veux pas que tu tombes. »
Cyril ferme la porte de la salle de bain derrière lui. Il m’a posé dans la baignoire. Il s’apprêtait à me laver, arguant qu’il ne pouvait me laisser seule. Je crois que nous avons eu une dispute des yeux. Je ne souhaite pas qu’il… Il a soupiré.
Je fais couler l’eau, sors de la baignoire pour aller aux toilettes… Plusieurs fois – malgré mes quatre passages précédents à l’hôpital -, me lave les mains, puis je cherche les pastilles pour ne pas griller mon excuse. J’en avale une. Je retourne vers la baignoire… Mais, je dois opérer un demi-tour avant d’arriver à mon but.
*
Je laisse le tube de pastille dans la salle de bain, au cas où j’aurais besoin de nouveau d’une excuse. Avant de pouvoir sortir, j’ai de nouveau besoin d’aller aux toilettes. Maudit laxatif !
Après m’être lavé les mains - encore -, j’attrape le tube de crème contre les érythèmes fessiers et m’en passe là où j’en ai besoin. Je me lave de nouveau les mains pour retirer les restes de crème. Je me passe une généreuse couche de crème hydratante sur les mains. J’ouvre la fenêtre côté jardin d’intérieur avant de sortir en refermant la porte derrière moi. Il me faut un déodorant ou un parfum d’intérieur dans cette pièce.
Vlad est là. « Ça va, Sasha ? Tu es encore toute pale. »
« Câlin. »
« Personne ne te touche pour le moment, Sasha, » ordonne Cyril. Je ne l’avais pas vu en colère encore. Je ne souhaite pas que cela m'arrive.
« Pourquoi ? » Je m’indigne. Il me caressait le dos il y a encore quelques minutes.
« Vlad n’est pas encore exclu de la liste des suspects », affirme-t-il.
« C’est ridicule, Cyril. Il était avec moi et… » Mes mains pointent ma poitrine.
« Non, Sasha. Il était dans l’autre pièce et avait accès à la nourriture. »
« Et toi, tu n’as pas accès à tout à tout moment ? » l’interroge mon frère.
« Si, mais je n’ai aucun mobile. »
« À part retarder l’Appariement », signale Vlad. « Et quel serait mon mobile ? Avoir la plus grande chambre ? Qui dit la plus grande chambre, dit plus à nettoyer. Monseigneur, le ridicule ne te sied pas. »
« Il faudra que je nettoie la chambre ? » Je grimace en regardant autour de moi. « Je vais y passer des heures. Attends, c’est pour ça que la poubelle n’est pas vidée. Finalement, je voudrais une plus petite chambre. »
« Non, Sasha, tu n’auras pas à nettoyer ta chambre », révèle Cyril. Il se tourne vers mon frère : « Vlad, en revanche, je ne sais pas encore. Ridicule ? Fais attention à la manière dont tu t’adresses à moi, » termine-t-il sur un ton ferme.
Le visage de Vlad marque la surprise. Elle est très vite remplacée par la colère : « Tu peux m’accuser d’avoir voulu tuer MA sœur, et je n’ai pas le droit d’exprimer mon ressentiment à ce propos. »
« Non. »
« Il n’a pas le pass ! » Tous les deux se tournent vers moi. « Petit-déjeuner, Vlad… » J’avale ma salive en grimaçant.
« J’ai demandé un pass lors du petit-déjeuner. Je ne l’ai toujours pas, » précise Vlad les dents serrées. Ils entament un jeu de regards.
Je les coupe : « J’ai mal à la tête. Arrêtez de vous disputer. Est-ce que je pourrai avoir un peu de calme ? » Tous deux capitulent, mais aucun ne s’excuse. Je me dirige vers le lit et me rallonge. Vlad s’assoit en face de Cyril.
« Tu peux partir, Vlad. J’assure sa sécurité. »
« Vraiment ! Moi, je m’assure que tu as un comportement correct. »
« Franchement Vlad. Je ne suis pas… »
« Oh ! » je grimace.
« Désolé, Sasha », s’excusent-ils en cœur.
Quelqu’un frappe à la porte. Je dis d’entrer. C’est grand-père. Il fronce les sourcils.
« Qu’est-ce que vous faites tous les deux dans sa chambre ? Toi, tu vas dans le salon », commande-t-il à Vlad, « Et je serai reconnaissant à monseigneur de ne pas être dans la chambre de Sasha. »
« Et si elle tombe ou s’évanouit de nouveau, Stan ? », le questionne Cyril.
« Je vais la veiller régulièrement au cours de la nuit, monseigneur. Il semble que les steaks végé comportaient tous de la mort-aux-rats. Des investigations auprès du fabricant sont lancées et les vidéos de sécurité vérifiées. Les steaks ont été achetés l’an passé. Vlad n’étant pas venu depuis l’an passé et n’ayant pas accès à cette partie des stocks, je pense qu’il peut être autorisé à rester à veiller sa sœur depuis le salon. »
« Très bien, mais personne ne la touche, sauf en cas d’extrême urgence, compris Vlad. » Il lève les mains en signe de résignation.
« Je suis là, vous savez, » je m’exclame.
Cyril prend son ordinateur et sort. Je soulève le drap, me relève et le suis. Je n’ai pas besoin qu’il soit en colère. La vie avec le Comte serait effroyable. Avec Cyril, c’est différent. « Je reviens, Vlad. »
« Cyril ! » Ma voix est rauque. Il se retourne et fronce les sourcils. Il revient vers moi. « S’il te plaît, ne soit pas fâché contre moi, » je chuchote parce que ça me fait moins mal.
« Je ne suis pas fâché contre toi, Sasha. Tu veux t’asseoir sur le banc ? » J’acquiesce. Nous nous assoyons sur le banc entre nos deux portes. Il pose son ordinateur à côté de lui. « Je suis désolé que tu aies cru que j’étais fâché contre toi, Sasha. En fait, je crains plus pour toi. Du coup, ça me met en colère et comme je ne sais pas encore vers qui tourner cette colère, elle déborde un peu. Mais, pas vers toi. Stan et Vlad aussi ont eu peur. La peur n’est pas une bonne conseillère. Je sais que Vlad veut te protéger, qu’il est inquiet, mais entre ce savoir et mes sentiments, tout se bouscule… Et je crois que je suis en train d’apprendre aussi. » Il me fait un petit sourire à la fin.
Je pose ma main sur la sienne. Il me sourit de nouveau. « D’accord, » j’avale ma salive et soupire. Ce soir n’a été évident pour personne. J’écris sur sa main les lettres. « Merci d’avoir passé ta main dans mon dos tout à l’heure. Ça m’a réconfortée. » Je pose ma tête sur son épaule. Il passe son bras autour de moi et m’embrasse sur le crâne. Je sens qu’il se détend un peu.
« Je dois m’assurer de ton confort, rappelle-toi, » sourit-il. Je le referai au besoin, ma précieuse princesse, » affirme-t-il de manière affectueuse. Nos regards se croisent. « J’avais oublié à propos de Gollum. Je t’interdis de m’appeler comme ça, même dans ta tête. »
Je lève la tête vers lui. J’essaie de parler, mais ça fait mal. Son écran se transforme en ardoise :
« J’ai eu peur qu’on soit fâché, et de perdre… Je ne sais pas trop comment le décrire, mais de perdre ce quelque chose de précieux dans notre amitié. On peut dire qu’on est amis, n’est-ce pas ? » J’écris. Je bâille, me frotte les yeux.
Il tourne sa tête pour me regarder. « C’est indéniable. Je crois qu’il est temps d’aller te reposer. Un ami, ça peut veiller au bien-être de son amie ? »
J’approuve d’un geste de la tête. Il me relâche avec un sourire. Il est rapide pour se relever et me soulever pour m’emporter jusqu’à… une autre bataille fatigante d’yeux. Cyril me confie à Vlad.
« Bonne nuit et à demain, Sasha. » Je fais au revoir de la main de manière gênée. Pas de bisou ce soir.
Cyril se retourne plusieurs fois. Il semble vraiment inquiet. Vlad me conduit jusqu’à mon lit. Il s’apprête à partir. Mais, je tire sur son t-shirt. « S’il te plaît. J’ai peur. » Vlad soupire. Il prend mon ordi et choisit un film. Il s’assoit à côté de moi, puis passe son bras autour de moi. Je serre les miens autour de lui. Il a choisi Wallace et Gromit. Je demande à aller aux toilettes avant. Vlad ne me porte pas. Il m’accompagne.
Je pensais mon intestin vide, mais non. Vlad me tend un verre d’eau pétillante et des bouts de pastèque lorsque je sors 20 bonnes minutes plus tard.
Évidemment, le film est interrompu par un téléphone. Vlad envoyait déjà des textos depuis plusieurs minutes.
« Elle va beaucoup mieux, Emily. Tu veux lui parler ? Elle a très mal à la gorge. Sa voix est éraillée. Tu peux toujours parler, mais elle ne répondra pas beaucoup. » Vlad me tend son téléphone. Je lève les yeux au ciel. Toutefois, je prends le téléphone. Je n’ai pas la force de parler, mais j’en ai besoin.
« Merci, Vlad. » Je lui fais signe de sortir.
« Ne me pique pas ma chérie ! De toute façon, j’ai une très bonne ouïe. Je vais écouter derrière la porte. »
« Oust ! » Vlad lève les yeux au ciel, mais il sort de ma chambre. Je colle le téléphone à mon oreille.
« Bonsoir, »
« Salut Sasha. Tu as dû avoir peur ? »
« Pas sur le moment, » j’avale ma salive difficilement. « C’était bizarre à mon réveil. Vlad pleurait. » Chaque mot est pénible. J’essaie de les économiser. « J’ai compris qu’il s’était passé quelque chose. Cyril était rassurant, plus que de Vlad ou papi qui se disputaient. Grand-père… »
« Ouais, Vlad m’a parlé de lui. »
« Pas de câlin à Vlad, triste. »
« Oh ! Ma pauvre. Ta voix est brisée. Demande un lait-miel. Je n’ai jamais vécu un truc pareil, mais je peux comprendre, Sasha. Enfin, j’espère que je peux comprendre. Je crois que je me serais pissé dessus. » Je n’en suis pas loin. « Et ça se passe bien avec votre grand prince ? » - Je ne suis pas certaine que ce soit une bonne idée de l’appeler ainsi. « Parce qu’avec Vlad, il y a une relation de mâle alpha. »
« C’est notre futur roi. Notre communauté est très hiérarchisée. C’n’est pas comme une démocratie, même s’il persiste des inégalités dans les démocraties. Avec moi, Cyril cool et attentif. » J’essaie de parler encore, mais les mots sortent difficilement.
« Tant mieux. »
« Emily, j’aime bien ta voix. » Je ne veux pas en dire trop, juste au cas où… « Tu veux parler à Vlad ?
« Oui, je veux bien, Sasha. Je te remercie. »
« Emily, merci pour la conversation. »
« C’est normal, Sasha. Il faut se serrer les coudes entre filles. » J’ouvre la porte vers le salon, redonne son téléphone à Vlad. Il me remercie. Je vais dans la salle de bain pour repasser aux toilettes. Je hais les laxatifs !
Vlad est dans ma chambre quand je reviens. Affalé sur le canapé. Il a l’air un peu sonné. Je me love contre lui.
« Eh, ça va ? »
« Oui, et toi, Sasha ? »
Je fais une petite grimace. « J’n’aime pas les disputes. »
« Je sais, baby girl. Tout le monde a surréagi ce soir. »
« Tu peux pardonner à Cyril de t’avoir mal parlé. C’est mon ami maintenant, et j’aimerais que mon frère et mon ami s’entendent bien. »
« J’n’ai pas vraiment le choix Sasha, c’est notre voisin d’en face et il a des lasers ! » Nous rions un peu tous les deux.
« Vlad, vrai câlin, s’il te plaît ? »
Il soupire. « Si tu veux, baby girl. » Il lève son bras et m’entoure. Je pose ma tête contre son épaule. Au bout une dizaine de secondes, il racle sa gorge. C’n’est pas un vrai câlin, mais c’est un effort pour Vlad. « On reprend le film ? »
« Oui. »
À la fin de Wallace et Gromit, je retourne aux toilettes. Quand mes intestins en auront-ils fini ? Vlad est allongé sur le canapé lorsque je reviens. Il a son téléphone entre ses mains. Je me couche.
« Tu sais, Vlad, pour une soirée pyjama, c’est mieux si tu viens dans mon lit. »
« Tes cheveux sont trop longs et me chatouillent. Ça me réveille. »
Je suis un peu triste. « Vlad ? »
« Hum. »
« J’aime bien Emily, je crois. »
« Je l’aime vraiment beaucoup, Sasha. Je voudrais me marier avec elle. »
« Cool ! »
« Oui ? »
« Oui, » je confirme.
« Hum. »
« Papi... »
« Le général Stan s’est transformé en Stanazi. Je crois qu’un câlin lui ferait du bien. Ça l’adoucirait tellement qu’il pourrait fondre. »
Je souris. « Merci Vlad. Bonne nuit. »
« De rien, baby girl. Bonne nuit. »
Je me cale sous le drap, ferme les yeux. J’entends Vlad mettre ses écouteurs sur ses oreilles. Je suis rassurée par sa présence, mais je pleure. Doucement au début. Vlad me rejoint et me serre contre lui. « Veux-tu regarder Miss Little Sunshine ? »
Ensuite, nous regardons O’brother des frères Coen, puis Les Vacances de Mr Hulot de Jacques Tati. À chaque film, je dois faire des pauses pour aller aux toilettes. Vlad me donne de l’eau gazeuse à chaque fois. Va, vis et deviens de Radu Mihaileanu me fait serrer Vlad plus fort, même si je l’ai déjà vu. Notre dernier film est Le guide voyageur galactique de Garth Jennings. Je sais que Vlad voulait me changer les idées, mais cela n’a pas fonctionné. Je pleure dans ses bras. Epuisée, c’est dans les bras de Vlad que je rejoins ceux de Morphée.
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