4.2. Débordements
Sasha
Cyril me regarde : « L’arboretum, Sasha, il y a un problème ? »
« Non, aucun problème, vos majes… » Elle me fait un regard, je me reprends « Sofia. » Elle me sourit et acquiesce. « J’ai juste pris l’habitude de lire sur l’escalier extérieur entre la bibliothèque et l’arboretum, parce qu’il est à l’ombre l’après-midi. Personne ne passe par là. Il est devenu comme mon coin privé. » Je marque une hésitation. « Mais, je comprends. »
« Pas besoin de t’excuser, Sasha, » déclare Sofia en posant sa main sur la mienne. Ses doigts tremblent légèrement avant de se poser. « Ce lieu a aussi été un de mes spots avant de pouvoir occuper le patio avec des coussins. Nicolaï venait m’y retrouver souvent. Si je disparaissais, il me retrouvait là. Je vais faire installer des chaises longues de ce côté. Je te pique ton spot, tu me piques le mien. C’est un échange convenable. » Elle me fait un clin d’œil.
« Maman sait qu’elle peut utiliser le jardin des suites. Un jus de fruits ? » propose Cyril. J’acquiesce. Il revient avec un plateau contenant du jus de pomme et quatre verres. Il en serre chacun un.
Quand Sofia saisit le sien, le verre tremble nettement. Elle referme aussitôt ses doigts autour, trop fort, comme si elle craignait qu’il ne lui échappe. Elle inspire lentement par le nez, une fois, deux fois, avant de porter le verre à ses lèvres.
« Deux branches de menthe, Nicolaï, s’il te plaît. » Elle se tourne vers moi. « Essaie, Sasha. La menthe apaise. » Elle me dresse une liste de tout ce avec quoi la menthe va dont je ne saisis pas l’utilité. Je souris poliment. Je regarde Cyril du coin de l’œil. Il semble aussi perplexe par la liste. « Sasha, je souhaiterai une entrevue avec toi ce matin, » m’invite-t-elle la voix plus basse. Cyril nous a prévenus que la nouvelle t’a bouleversée, autant que nous. »
« D’accord, Sofia. » Elle m’observe un instant.
« Si je puis me permettre, » commence-t-elle. « Il est préférable de ne pas porter de lunettes de soleil… »
« Sasha a une exception pour aujourd’hui, maman, » la coupe Cyril. Sofia se raidit. Elle passe une main à la nuque, un geste bref, nerveux.
« Une lady se doit de montrer le bon exemple. Elle sera parfaite sans. »
« Maman ! » s’agace Cyril. Je les retire. Être la source du conflit n'est jamais la bonne idée.
« Par Ashérah, Sasha. Que s’est-il passé ? »
« Pourrais-je vous parler en privé, à tous les deux, avant que tu ne reçoives Sasha, maman ? »
« Soit ! Pendant ce temps, Sasha pourra profiter de deux des masques. Ceux pour les yeux sont bien au frais ? »
« Oui ! » sort ma voix. Je me mets à tousser. Sofia envoie un regard furieux à Cyril.
« Je n’y suis pour rien ! » Il se tourne vers moi. « As-tu pu dormir ? »
« Oui, mais je ne me sens pas à 100%. » Cyril acquiesce. Sofia pose sa main sur ma joue. Son contact est frais, mais incertain. Je hisse.
« Cyril, as-tu des cataplasmes, comme ceux qu’aimait babouchka Valentina ? »
« Pour cette médecine, Vlad, Constantin et Daniela doivent valider maman. »
« Papi ne peut pas ? » je demande.
« C’est une recette traditionnelle de « bonnes femmes », » répond Cyril en faisant les guillemets. « Il est déjà arrivé des allergies. Ta mère saura. Ok ? » m’informe-t-il en serrant ma main.
« Ok. »
« Alors que penses-tu de l’association pomme-menthe ? » se renseigne Sofia.
« C’est frais, » je souris. « J’aime bien. » Elle sourit à son tour. Le verre tremble de nouveau entre ses mains. Plus fort cette fois. Je l’ai déjà vue trembler. Jamais autant.
« Maudit Stifferning, » râle-t-elle. Maman, Beth, et Antoine n’ont pas ce symptôme. Dans mes souvenirs, babouchka Valentina ne tremblait pas non plus. Elle repose doucement son verre.
« En parlant de ça, Cyril, » demande sa majesté Nicolaï, « les résultats des analyses sont-ils arrivés ? »
« Stan gère le dossier. Il n’a pas bien pris l’incident. Nous en parlerons tout à l’heure. »
Ma vue se brouille. J’ai un nœud dans la gorge. Je n’arrive plus à avaler. Cyril se tourne vers moi et me regarde inquiet : « Sash… »
« Sasha ! » retentit la voix de Vlad en même temps.
« Je ne me sens pas bien, j’ai des palpitations… »
« Regarde-moi, » me demande Cyril aussitôt. Sa voix est calme, mais je perçois une infime tension. « Respire lentement. Inspire, expire. » J’essaie. « Très bien, recommence. Probablement une crise d’angoisse après ce qui s’est passé hier. Inspire, expire, continue… » Il réalise des cercles avec sa main dans mon dos. « Sasha regarde mes yeux et respire lentement. Elle est dans le patio et va mieux, Vlad. Pas besoin de venir. » Il se retourne vers moi. « Je suis là, Sasha. Tout ira bien. Nous ne laisserons personne te faire du mal. C’est fini. Respire lentement. Inspire, expire. »
***

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