4.6. Volonté de protéger

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Vlad

Cyril qui me met dehors et se propose de réveiller Sasha. Est-ce que c’est approprié ? Je n’aime pas trop l’idée qu’il soit dans sa chambre. Il a promis qu’il attendrait, mais il se rapproche vite d’elle. Sasha ne refuse jamais les gestes d’affection. En plus, elle connaît les enjeux. Elle ne lui dira pas non avant d’avoir la bague au doigt parce qu’elle va craindre qu’il mette fin à leurs fiançailles. Je ne peux pas lui en vouloir. L’alternative serait… J’aurais aimé pouvoir mieux la protéger. Ce n’est pas du sexisme bienveillant ou ne sais quoi d’autre. Elle est toujours mineure.

*


Je ne suis pas encore arrivé à l’espace enfant, j’entends déjà papoter. Faute au gène de l’oreille fine suractivité par la magie des ancêtres. J’entre dans la pièce. Toutes se taisent. Elles ont des objets dans leurs mains gantées.

« Bonjour tout le monde. Il ne faut surtout pas arrêter les ragots parce que je suis là. L’information, c’est le pouvoir. Dites-moi tout. » Le silence devient gênant. Je leur adresse mon regard perçant. Toujours culpabilisant. « Alors ? »

« Sasha et Cyril sont beaucoup ensemble. Il lui tient la main quasiment en permanence. On les aurait vu se prendre dans les bras l’un de l’autre dans les couloirs à plusieurs reprises. C’est peut-être toi qui as les informations qu’on n’a pas ? » Remarque une des animatrices, celle qui a des origines latino-américaines. Carmen ?

« Ils ont été promis l’un à l’autre à la naissance de Sasha », je rappelle en faignant l’indifférence. Je ne veux pas en discuter avec elles. Certaines le savent. « Je peux faire quoi pour aider ? »

« Puisque tu ne veux pas répondre et que tu as un pied plâtré, c’est toi qui notes tout ce qui est jeté pour le faire remplacer sur le bon de commande. » D’un coup, j’aurai mieux aimé que ma fréquentation de l’espace enfant se limite à déposer Antoine et bébé Stan. Je m’installe et note ce qu’elles m’indiquent. Les filles de l’équipe de nettoyage arrivent. Elles proposent de s’occuper de la cuisine. Mon téléphone sonne. C’est Emily et je suis dans une pièce avec cinq femmes… Elle ne va pas bien le prendre.

Je décroche : « Allo, mon ange. Je suis sur haut-parleur. J’ai les mains occupées et je ne suis pas seul. »

Emily : « OK. Ça va ? Et Sasha, il s’est passé quoi ? »

« On est passé en alerte noire attentat, » j’explique. « Renforcement de la sécurité. Désinfection ou remplacement d’à peu près tout. Tout ce que je peux révéler à cet insistant est que ton appel m’a sauvé. T’es ma princesse guerrière. Sasha est encore secouée. Elle a fait une crise d’angoisse ce matin. Quand je l’ai vu par terre, inconsciente, » je raconte avec une émotion que ma voix trahit. « J’ai tellement eu peur, mon ange, j’ai paniqué. Je me suis senti si impuissant. » Je lui raconte ce qui s’est passé. « Le menu de grand-père et de ses invités n’était pas le même, heureusement, parce que si on n’avait pas eu le médecin pour sauver Sasha, je ne sais pas si ça l’aurait fait. Alors là, je suis à l’espace enfant. On inventorie à l’aide de gants par précaution, et on jette tout pour tout remplacer. »

« Mince, je suis désolé. J’aurais aimé être là pour te soutenir le moral, » compatit-elle.

L’entendre me fait du bien. Je visualise son sourire. Son odeur me manque. « Je sais. Que ferais-je sans toi, mon ange ? J’ai tâté le terrain pour savoir si je pouvais renoncer à mon droit d’aînesse au profit d’Antoine ou de bébé Stan. Cyril semble ouvert, mais il ne sait pas comment ça sera pris. Il y a eu un précédent et le mec avait été exilé. Bon, sa maîtresse était une prostituée, et lui un ivrogne qui avait mis le feu au palais une fois parce qu’il était saoul et c’était au XVIIe siècle. L’histoire est restée dans les mémoires. Comme les circonstances sont différentes, on peut espérer une autre issue, selon lui. Toutefois, Cyril est un optimiste. Il pense que le Concile ne va pas broncher pour le recul de l’Appariement et qu’il va faire changer d’avis papi nazi. Papa doute plus... pour des raisons que je ne te peux pas t’expliquer à cet instant. Je t’aime tellement. »

« Moi aussi, Vlad. Tu es certain que tout va bien ? »

« Tu me connais si bien, mon ange. » Je soupire. « Hier soir, j’ai réalisé, Sasha a encore besoin de moi, d’appui. Antoine ne sera pas initié avant plusieurs années. Même s’il est initié au même âge que moi, il n’aura pas mon savoir. J’ai été naïf là-dessus. J’espérais que... j’aurai pu transmettre mon titre et mon fonction à Antoine pour être avec toi, mais ça ne sera pas possible avant plusieurs années. Je me sens tellement tiraillé, et… »

« Donc, tu m’annonces que tu vas devoir choisir entre moi et ta famille sur haut-parleur ? »

« Non. » Je secoue la tête avant de me rendre compte qu’elle ne me voit pas. « Je te dis que je ne sais pas si ma famille pourra être dans NOTRE vie. Ma vie sans toi, ce n’est pas une vie. C’est le purgatoire. Oh, et je suis avec les anim’ de l’espace enfant et des personnes de l’équipe de nettoyage. Je les aide à tout jeter et remplacer. On n’a même des gants au cas où il y aurait eu du poison de déposé sur quelque chose. Les steaks sont normalement destinés au menu enfant. Je suis sûr qu’Ama trouve mignon que tu sois jalouse d’elle. N’est-ce pas Ama ? Elle me fait un signe 'je suis morte de rire'. Ama est lesbienne et a 45 ans. Je crois qu’elle a dû être ma baby-sitter une fois ou deux. Sinon, tu sais, les équipes sont au courant de trucs avant nous. Genre : il paraît que Cyril et Sasha ont été vus en train de se faire des câlins dans les couloirs à plusieurs reprises… Le mec a une grande suite privatisée, un patio où personne ne met les pieds à moins d’avoir ses paramètres biométriques de rentrés ET un jardin privé. Mais, il ferait des câlins à ma petite sœur dans les couloirs ? »

« Bonjour Ama, » déclare-t-elle, « et les autres que tu ne présentes pas à dessin. Et tu es en colère ou sarcastique à propos des ragots ? »

« À ton avis, » je m’agace. « Il m’envoie balader sur le mode, je vais assurer sa sécurité quand ça l’arrange, et il en profite pour lui faire des câlins derrière mon dos. Si je pouvais, je lui mettrais mon point dans sa jolie face de prince. »

« Vlad, toi aussi, tu as une jolie face de prince, je te rappelle. Ils ne vont pas faire une cérémonie de fiançailles ou un truc dans le genre dans quelques jours ? C’est normal qu’ils se rapprochent. Entre le moment où on s’est parlé pour la première fois et celui où tu m’as embrassé, je suis sûr qu’il y a moins d’une heure. Et puis, vouloir protéger une fille alors qu’elle n’a rien demandé, c’est du sexisme bienveillant, Vlad, même si c’est ta sœur ! »

« Emily, c’est la meilleure idée de tous les temps. Je m’en vais avec Sasha, on se planque tous les trois, dans une île ensoleillée, et quand c’est de nouveau calme on fait venir mes parents et mes frères aussi. »

« Tu déformes mes propos, Vlad. »

« Désolé, mon ange. C’était ironique. En plus, ça serait de la haute trahison… »

« Ça y est, t’as fini de te défouler. Je dois y aller, je travaille dans 30 minutes. »

« Bisous, mon ange, bonne journée. »

Tout le monde me regarde. « Quoi ? Y’a quelque chose que vous ne saviez pas dans ce que je viens de dire ? »

« Emily, » intervient Ama, « depuis combien de temps ? C’était quand la première fois que tu as dit que tu l’aimais ? C’était romantique, j’espère ! »

« Ama, je l’ai cherché, au temps pour moi. Au travail tout le monde. Nous devons accueillir des enfants dans moins de 48 heures. »

***

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