4.8. Un lieu de détente... ou presque

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Sasha

Nicolaï me tient la porte quelques secondes.

« Pense-y ! » demande-t-il à Cyril avant de disparaître dans la suite en face pour rejoindre Sofia.

Cyril est déjà debout, à l’autre bout de la pièce. Lorsqu’il me voit, son visage se détend.

— « Ça a été ? » s’enquiert-il simplement. Il ne me touche pas. Il attend. Je hoche la tête sans être certaine.

— « Je ne m’attendais pas à tout ça et... Nous n’avons pas tout vu. » Cyril acquiesce.

— « Je dois t’avouer que moi non plus. »

Il s’approche alors, lentement, et pose ses mains sur mes avant-bras. Son regard est calme, attentif.

— « Tu veux parler… ou respirer ? » Sa question me surprend.

— « Respirer, » murmuré-je. Il sourit légèrement.

— « Viens. »

Il m’entraîne par la main, jusqu’au fond du couloir de la suite, vers une porte que je n’avais pas remarquée. Lorsqu’il l’ouvre, une lumière douce m’enveloppe. Le jardin est un petit Eden, protégé du reste du monde. Une piscine naturelle miroite sous le soleil, des fleurs grimpent le long des murs, et un grand saule pleureur déploie ses branches comme une tente.

— « Le jardin des suites, » présente-t-il. « Peu de privilégiers y sont autorisés. Bienvenue sur la liste ! » Je souris légèrement. Je reste immobile, saisie par la beauté du lieu.

— « C’est… magnifique, Cyril. Je te remercie de m’avoir inclus. »

— « J’ai pensé que tu aurais besoin d’un endroit pour souffler, où rien ne t’est demandé, le temps d’une parenthèse. »

Il ne parle pas d’Appariement. Il ne parle pas du Concile. Et pour la première fois depuis des heures, accompagné par le chant des oiseaux, des insectes et les odeurs de fleurs, ma poitrine se desserre.

Nous marchons jusqu’au saule où nous asseyons contre le tronc, côte à côte. Il laisse volontairement un petit espace entre nous. J’observe, j’écoute, je respire. Je finis pourtant par poser ma tête contre son épaule. Il ne bouge pas.

— « Merci, » dis-je.

— « Pour le jardin ? »

— « Pour… ne pas poser de questions. » Un souffle amusé.

— « Parfois décompresser est plus important que de comprendre. »

Le silence s’installe. Un vrai. Pas un silence gêné.

— « Cyril… »

— « Oui ? »

— « Pourquoi est-ce qu’ils veulent que tout aille si vite ? » Il ne répond pas tout de suite.

— « Parce qu’ils ont peur, » finit-il par dire. « Or, la peur pousse souvent à de mauvaises décisions. »

Je sers mes doigts contre ma robe.

— « Et toi ? »

— « Moi ? Je n’ai pas peur d’eux ni de l’avenir. J’aimerais que tu grandisses sans pression. »

Je relève la tête vers lui.

— « Même si ça te complique la vie ? »

— « Ils sont compliqués. Pas toi. Te prendre pour cible est lâche. Je n’ai pas envie de parler d’eux ici, si tu veux bien. Nous devrions définir les lieux qui ne sont que pour nous, pas pour eux, des lieux où même les pensées ne tournent pas autour d’eux, des lieux de paix. » Ses mots ne sont ni héroïques ni emphatiques. Ils sont simples. Ils me touchent.

— « Cyril, est-ce que… tu continueras la danse du Soleil avec moi ? »

— « Chaque fois que je serai là, » répond-il sans hésiter. Je me sens soulagée.

— « J’ai peur, Cyril, » je souffle lentement.

— « Je sais. Ne la laisse pas t’envahir ni te gâcher la vie. Tu es au meilleur âge, celui où tu es assez âgée pour te souvenir comment t’amuser sans être trop jeune pour l’oublier, tu peux encore faire quelques bêtises sans trop de conséquences. Profites-en tout l’été. »

— « Je doute d’avoir le temps. Ne rien faire, hier, était chouette. J’aimerais encore lire des romans, même ceux un peu idiots, traîner en pyjama, oublier l’heure… »

— « Alors fais-le. Tant que tu le peux. »

Je hoche la tête. Le silence revient, plus doux encore. C’est à ce moment-là que la question s’impose, malgré moi.

— « Et si je me trompe ? »

— « Alors tu apprendras. Et tu recommenceras, » assure-t-il. Je le regarde, les yeux brillants.

— « Tu ne m’en voudras pas ? »

— « Non. Je m’inquiéterai peut-être. Mais, je ne t’en voudrai pas. »

Je ferme les yeux un instant.

— « Est-ce que j’ai le droit… de ne pas tout savoir ?

— « Oui. Parfois, c’est même plus sage, » sourit-il.

Je sens son bras se poser doucement derrière moi, sans me serrer. Une présence. Rien de plus.

— « Sasha, » ajoute-il après un moment, « quoi qu’il arrive, je ne te demanderai jamais d’être quelqu’un que tu n’es pas prête à être. »

Je déglutis.

— « Même au pire ? »

— « Même au pire. »

Je respire profondément, en rythme avec lui. Le monde n’est pas réglé. Les décisions ne sont pas prises. Toutefois, pour la première fois depuis longtemps, je ne me sens pas seule face à ce qui arrive.

— « Sasha, concernant l’Appariement, est-ce que maman t’a parlé du baiser ? »

— « Un baiser ? » je m’étonne. « A vrai dire, j’aurai dû m’en douter… »

— « Je ne suis pas totalement surpris qu’elle ait esquivé ce qu’elle espère ne pas voir advenir. Pourquoi en faire tout un plat si nos sages retrouvent leurs esprits, n’est-ce pas ? Souffle plusieurs fois profondément, s’il te plait. »

La sonnerie de mon téléphone me fait sursauter. Cyril, manifestement agacé par cette interruption, pousse un soupir de frustration. Je jette un coup d’œil à l’écran pour voir qui appelle :

— « Grand-père. Flûte, c’est déjà l’heure du déjeuner… » Je commence alors à me lever afin de répondre, mais Cyril m’arrête dans mon mouvement.

Il me demande si cela me dérange qu’il réponde à ma place. Je hausse les épaules et lui tends mon téléphone, soulagée à l’idée d’échapper à une éventuelle réprimande. Cyril prend l’appareil, décroche et répond :

— « Stan… Non, c’est le bon numéro… Toujours en vie et en un seul morceau. Tu veux une preuve ou tu me crois ?... Juste besoin de parler un peu… Si elle peut te parler, bien entendu, mais tu allais la disputer parce que c’est l’heure du service du déjeuner… » Cyril me fait un clin d’œil. « Tu peux nous faire mettre deux assiettes de côté ou faire livrer le repas dans le Jardin des suites… C’est vrai, toutes mes excuses, personne n’a d’autorisation pour le Jardin des suites… Non, il y a une raison pour cela… Deux assiettes de côté alors, nous déjeunerons après… Nous mettrons tout dans le lave-vaisselle de l’espace enfant dans ce cas. Pas besoin que l’équipe cuisine attende… Merci Stan. »

Après avoir raccroché, Cyril me rend mon téléphone et m’informe calmement : « Nos plateaux-repas seront dans le réfrigérateur du bar. Il faudra demander la clé à l’accueil. Pas trop faim ? Tu peux tenir encore un peu ? »

— « Ça va. Ta mère avait prévu des pâtisseries à grignoter et du thé glacé. » J’ai besoin d’aller aux toilettes. Ma vessie est gonflée à bloc.

— « Où en étions-nous avant d’être interrompus par Stan ? »

Je rougis « Le baiser. » Je suis contente qu’il soit derrière moi et ne me vois pas, je dois être plus rouge qu’une pivoine.

— « Le baiser, c’est pour « je te donne mes lèvres ». Sasha, est-ce que ça va ? Tu fixes tes pieds ? »

Je me sens gênée.

— « Hum, Cyril… Je… Je n’ai jamais… Enfin, pas encore… Je ne sais pas… »

Il m’interrompt. Il enlève sa main qui était autour de moi et la pose derrière lui pendant qu’il parle.

— « Oh ! Ce n’est pas grave, Sasha. Tu as tout ton temps pour découvrir ces choses-là, rassure-toi. Je m’excuse. Je pensais que… Les mecs ne sont pas tous à tes pieds ? »

Je secoue la tête.

— « Je suis la grande asperge, même pour certains basketteurs. » Je cherche ses yeux en disant cela.

— « J’étais aussi un ado idiot à 15 ans. Ce n’est pas trop étrange que je t’embrasse sur la joue, que je te câline ? »

— « J’ai été surprise mercredi soir. »

— « Je ne voulais pas paraître trop froid, ni trop proche d’un coup. Je pensais aussi que tu avais eu l’information. J’ai pensé que c’était une sorte de juste milieu… entre ne pas paraitre froid et indifférent ni être trop proche. Je pensais que tu exigerais une discussion immédiatement. Tu as toujours ce droit d’ailleurs. »

— « Avant, personne ne m’avait tenu la main comme tu le fais, ni mis sa main derrière mon dos comme tu l’as fait. C’était surprenant, mais je me suis habituée. »

— « Sasha, je ne peux pas deviner. Il faut que tu me le dises si tu n’es pas à l’aise… Je te promets que nous ne ferons rien si tu ne sens pas prête. Normalement dans la Litanie, c’est un vrai baiser sur les lèvres. Mais, nous pouvons tricher, faire comme au cinéma. Tu m’embrasses sur le menton et je t’embrasse entre le nez et la lèvre supérieure. Je peux aussi mettre ma main sur ta joue pour cacher nos lèvres. Je dirai que c’était par pudeur. Ça devrait passer. Nos visages devront quand même être proches. Est-ce que ce petit stratagème te conviendrait ? »

— « Tu y as bien réfléchi déjà… »

— « Je ne voulais pas que tu sentes forcée à faire des choses pour lesquelles tu ne te sentes pas prête, tout en restant dans les lignes du rituel ou en s’en approchant le plus possible. Ça te semble logique ? »

— « Je ne sais pas. Je suppose… Ta mère a aussi évoqué le banquet, le bal et… l’après, au cas où. » Je rougis une fois de plus et fixe de nouveau le sol. Mais, au fond de moi, je sais que j’aime bien être proche de Cyril. Je pense que la réciproque est vraie aussi. Il prend une grande inspiration.

— « Sasha, je fais tout ce que je peux pour retarder cela, parce que tu es encore trop jeune. La société a quand même évolué là-dessus. Même si nos parents étaient jeunes lors de leurs Appariements, les tiens encore plus que les miens. Je ne comprends même pas qu’ils envisagent que l’Appariement ne soit pas divisé. C’est comme si tous les faits divers et les discours féministes des cinquante dernières années leurs avaient échappés. Lorsque les anciens, supposés plus sages, ne voient pas que les jeunes veulent et peuvent faire mieux, c’est comme si le monde tournait à l’envers. L’argument de la tradition est fallacieux ! »

— « Ta mère affirme qu’il faut se préparer au pire tout en espérant le meilleur. En théorie, je sais ce qui m’attend, mais dans la pratique. Je sais que la première fois, la pénétration peut faire mal, ça m’inquiète un peu, et puis comment savoir si c’est bien pour l’autre ? Est-ce que c’est vraiment comme une danse ? » j’inspire afin de reprendre mon souffle.

— « Sasha, ce n’est pas approprié ici de parler des personnes que tu accepteras dans ta vie avant moi. C’est terriblement étrange. Je comprends que tu aies des questions. Tu n’as pas eu de cours d’éducation sexuelle ? »

— « Si, mais je ne veux pas souffrir, la première fois. » Cyril a un petit mouvement de recul.

— « Attend ! Maman ne t’a rien dit. » Je secoue la tête. « Vlad ? »

— « Il… est pire que papa. Je suis toujours un bébé à ses yeux. »

— « Je ne pense pas ce que soit tout à fait vrai. En revanche, tu as un grand-frère plutôt protecteur. Ta mère est infirmière. »

— « Nous n’avons pas souvent de temps pour parler, » je soupire à regret.

— « Humm. Si j’esquive, tu vas me trouver lâche, n’est-ce pas ? »

— « Je trouve que leurs excuses sont trop belles, » j’admets avant de me pincer les lèvres.

Il émet un râlement.

— « Ok, ok, » répète-t-il. Il se tourne afin de me faire face. Il souffle en regardant le ciel. « Ce n’est pas magique, bien entendu, rien ne l’est vraiment après tout. Le niveau d’excitation et une bonne lubrification facilite la pénétration. Pour cela, deux choses sont importantes. Je suis certaine que tu es connais déjà, voire l’a pratiqué. Je veux dire, on s’amuse, on se découvre avant de passer aux choses sérieuses. Il y a comme plusieurs étapes. Certains en font plusieurs en même temps. Tout dépend de comment tu te sens avec ton partenaire, si tu es stressé, fatigué ou autre. Ton état général et ta facilité à te déconnecter jouent forcément. »

— « Les étapes avant de passer aux choses sérieuses telles que… » je demande plus rouge qu’un incendie.

— « Ben évidemment, la mastu… » Il ne termine pas sa phrase. Il me regarde en grimaçant étrangement. « Sasha, que disaient tes cours d’éducation sexuelle ? »

— « L’abstinence jusqu’au mariage accompagné d’explication sur la fécondation. Pas beaucoup d’information sur l’entre deux. Un peu d’anatomie. » Il soupire longuement.

— « Apprendre à connaitre son corps est important. L’adolescence est un moment d’exploration mon seulement du monde, mais aussi de soi. Mais, ça tu le sais déjà ! Là, où je souhaite en venir, c’est que tu es libre de faire les expériences que tu souhaites. Je n’attends pas à ce que tu es toutes tes premières expériences avec moi. Peut-être que des livres… Je ne suis sans doute pas le mieux placé. Je vais t’offre un bon pour des livres sur ta liseuse que tu choisiras toi-même. Ok ? »

— « Ok. »

— « Tu as quel modèle ? »

— « Lorsque je lis sur mon téléphone. Je télécharge les classiques sur la librairie Gutenberg. »

— « Nous verrons cela lorsque tu auras le nouveau téléphone. Je ne mettrai un crédit afin que tu puisses acheter des livres, ceux de ton choix. Si tu as encore des questions disons après sept ou huit livres, j’y répondrai. Il existe aussi sans doute des podcasts et le site Scarleteen. » J’acquiesce.

— « Devrais-je savoir ce que tu aimes ? » je demande timidement.

— « Non. »

— « Non ? »

— « Nous n’en sommes pas encore là. Je suis un homme hétérosexuel. A partir de là, du moment que la femme, une adulte consentante, a envie… Tu vois ce que je veux dire ? »

— « Pas vraiment. Plusieurs de mes camarades se sont pris des râteaux. Je n’ai pas… »

— « Hum-hum. De toute façon ce que j’aime n’a aucune importance si tu n’aimes pas. Les deux doivent aimer, désirer. Chacun son rythme. Les pressions que tu subies, même indirectes, ne te facilitent sans doute pas les choses. Je ne souhaite pas être une espèce d’ombre qui t’empêche de faire ce dont tu as envie. Je n’aurai plus de maitresses, de relations longues parce que je ne souhaite pas que cela empiète sur notre relation. La seule chose que j’attends de toi en échange, c’est que tu te protèges contre les risques de grossesses et d’IST. Dis-moi que je n’ai pas besoin de t’expliquer pour les préservatifs et autres moyens de protection. Ce sont généralement des discussions qui se déroulent dans un cadre intime et non de manière si formelle. Au départ, je voulais t’offrir une pause. Je crains que nous ayons déviés. Ce que je voulais préciser est que je comprends si tu as besoin pour te sentir à l’aise avec un partenaire potentiel. Y’a-t-il d’autres points qui te semblent importants ? »

— « Je ne me sens pas prête. »

— « D’accord. Je pense aussi que c’est trop tôt, comme je te l’ai déjà affirmé. Cependant, cela ne semble pas apaiser tes angoisses. Tu n’es pas obligée d’avoir toutes les réponses maintenant, » reprend Cyril plus doucement. « Personne n’est en droit de te les arracher. »

Je hoche la tête. Ce qu’il dit ne règle rien, mais quelque chose se détend en moi. Comme si, pour une fois, le temps cessait de me poursuivre.

— « Ce qui importe, ajoute-t-il, est que tu saches que tu peux dire non, refuser, de stopper. Avec moi ou avec une autre personne. Aujourd’hui. Demain. Même au dernier moment. »

— « Le fait que le Concile soit impliqué m’inquiète fortement. » Cyril soupire longuement.

— « Les probabilités sont assez minimes, Sasha. »

— « Minimes ne veut pas dire inexistantes et… »

— « Je sais, » me coupe-t-il. « Je fais tout pour réduire ses risques avec Vlad, ton père, et Thomas, d’accord ? S’inquiéter est le rôle des adultes. » Il pose son doigt sur mon nez afin de dédramatiser la situation. « Toi, tu es encore une jeune fille. Te sens-tu mieux, rassurée ? »

— « Un peu. »

— « Tu peux revenir dans le jardin en passant par la porte de la suite de maman. Ne te baigne pas seule. Allons manger maintenant. Papa n’est pas venu avec des petits fours ! » Je souris.

— « Accorde-moi cinq minutes, s’il te plait. Je reviens. »

***

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