4.9. De corvée
Cyril
Elle était aux toilettes. Elle aura sans doute besoin d’un peu de temps avant qu’elle ose me dire ‘je vais aux toilettes’. Cette discussion était des plus productives. Le fait qu’elle se confie sur des choses intimes. Elle s’adapte vite. Elle a de bonnes capacités de résilience, même si elle a rougi pendant une grande partie de la conversation. Je trouve sa timidité mignonne. J’ai ressenti une pointe de jalousie lorsque je lui ai dit qu’elle pourrait avoir un petit-ami. Que quelqu’un d’autre puisse la toucher… C’est tellement possessif de ma part. Je n’ai jamais été possessif à ce point avec mes ex. Pourquoi suis-je différent avec Sasha sur ce point ?
Son retour interrompt mes pensées. Je lui tends la main. Elle rougit un peu et la prend en me souriant. J’aime que le sang monte dans ses joues. J’ai envie de les embrasser. J’ai aussi envie de les mordre. Les deux devront attendre, peut-être quelques jours pour le premier. Les chances qu’elle me laisse mordre ses joues sont minces. Soyons réaliste.
Nous nous dirigeons vers l’accueil, puis le bar en coupant par le réfectoire. Mes parents, Stan Sr et Vlad sont assis à une des tables de la terrasse en bois. Ils sont en train de boire un café. Nous nous installons à la même table après avoir récupéré nos plateaux.
Sasha demande à Vlad s’il compte retourner pêcher en Alaska cette année. Elle a mal pris que nous lui cachions des choses. Je vais essayer de lui expliquer que le voyage, le déchiffrement des manuscrits, c’est pour elle. Trouver une faille. La rendre libre, lui donner une chance d’être heureuse, de garder sa joie de vivre. De ne pas vivre la même vie que nos mères, à pleurer des enfants qui ne viendront jamais, subir la pression sociale de la maternité.
Elle demande ensuite si la transformation de l’espace enfant se passe bien. Vlad l’informe que son idée d’utiliser le lave-vaisselle a été reprise pour nettoyer à haute température ce qui pouvait l’être. Elle a des idées bonnes pour l’organisation. Cela la met en joie de pouvoir garder une partie du matériel en attendant que la nouvelle commande arrive. J’aime lorsqu’elle est joyeuse. Les animatrices sont apparemment parties faire des courses pour avoir de quoi réaliser des activités la première semaine et racheter des jeux. Des jeux d’extérieurs, dont une balançoire et un toboggan, et quelques plantations vont être installés dans le jardin des enfants. Stan avait demandé à un artisan local de réaliser, à la fin de la saison dernière, une grande cabane en bois avec un tunnel. Elle doit être livrée et installée demain. Au moins le jardin sera convenable. Cela me fait plaisir de voir Sasha manger. Toutefois, elle propose la fin de sa part de cheese-cake à Vlad. Je préfère les femmes avec un peu plus de formes. J’aimerai qu’elle mange davantage.
— « Cyril, chéri ? »
— « Oui, maman ! »
— « Je te demandais si 15h30 vous convient pour la répétition, » me sourit maman. Elle n’aime lorsque je ne suis pas attentif, mais n’en dira rien devant les autres.
— « Plutôt 16h, maman. J’ai un rapport à amender pour Novsky. » Sasha pourra mettre à profit ce temps pour se reposer. Elle en a encore besoin. Cependant, Stan vient ruiner mes plans.
— « Sasha, puisque tu es libre en début d’après-midi, je te serai reconnaissant de préparer les chambres de tes parents et de tes frères. Les femmes de chambre ont été mobilisées pour le nettoyage et la désinfection du bâtiment. De plus, aucune d’elles n’a encore été validée pour la zone sécurisée. Et Ama ne peut pas tout faire. » Cette dernière phrase est clairement un reproche à mon intention. Stan me demande depuis plusieurs années de faire vérifier les antécédents de certains employés. Je n’avais pas compris l’intérêt jusque-là.
— « Envoie-moi la liste et le dossier de chacune, Stan. Maman, tu les connais un peu, je crois. Est-ce que tu veux bien prendre du temps avec moi pour les rencontrer ? »
— « Bien sûr, mon chéri. Cependant, Sasha les connaît mieux que moi. » Je lui adresse un regard insistant, car je souhaite que Stan lâche un peu de lest à Sasha. « Cela sera avec plaisir, mon chéri, » se reprend-elle.
— « Après la répétition ou le dîner, est-ce que cela te conviendrait, maman ? »
— « Tout à fait, mon chéri. »
**
Sasha
Cyril est trop mignon à essayer de me faire échapper à mes corvées. Je demande si Ama peut m’aider pour le ménage.
Papi secoue la tête : « Ama a déjà fait des heures supplémentaires à l’espace enfant toute la matinée. Tu sais bien qu’elle commence tôt pour nettoyer la cuisine avant le début du service de l’équipe cuisine. Elle a le droit à un minimum de repos. Vlad t’accompagne pour ta sécurité. Il t’aidera sans forcer sur sa jambe. Tu trouveras ce dont tu as besoin à la lingerie du deuxième étage et dans le stock ménage d’Ama. Les clés sont à l’accueil. C’est Ama qui se chargera du nettoyage des suites du rez-de-chaussée et du patio, comme les années précédentes. Vlad et toi restez responsables du rangement et de la propreté de vos chambres et commodités. » J’ai tellement envie d’avoir une chambre et une salle de bain plus petites tout à coup.
Cyril se penche vers moi et me glisse à l’oreille : « Je vais essayer de voir ce que je peux faire pour cela aussi. » Je lui souris discrètement. Tout mon duvet s’est hérissé au son de voix. « Cependant, pour la suite de ta famille, comme tout le monde fait déjà des heures sup pour tout nettoyer, je ne peux rien faire en si peu de temps… » Son regard s’excuse.
Je tourne la tête pour lui répondre. Nos visages sont si proches. Ça me fait un peu peur. Je chuchote :
— « Ce n’est pas grave, Cyril. Il n’y a qu’à dépoussiérer, aspirer et faire les lits. Je suis certaine que Vlad va y mettre du sien. »
— « Parfaitement. Je vais chercher le chariot de ménage et tu t’occupes de ce qu’il y a à prendre à la lingerie du deuxième. Monter les étages avec le plâtre… Pourquoi n’a-t-on pas prévu un ascenseur lors de la grande rénovation d’il y a 20 ans ? Cela m’échappe. »
— « Je finis de manger d’abord, Vlad. »
— « Je t’accompagnerai jusqu’en haut », se propose Cyril.
— « C’est gentil, mais ça ira. Tu passes déjà pas mal de temps avec moi et je sais que tu as beaucoup à faire. Je vais utiliser le système de poulies caché dans l’escalier pour descendre les draps. En général, les femmes de chambre mettent tout dans de grands sacs. Je suis certaine qu’elles vont me donner un coup de main. »
— « D’accord. Je me charge de remercier la cuisine pour le repas, pendant que tu t’occupes de tout ça. Tu m’attends pour les étirements, je dois aussi faire les miens. Nous ne gagnons pas de temps à ce que tu commences avant. »
*
Au deuxième étage, les lingères m’ont effectivement tout préparé. Elles allaient commencer à descendre des caisses. Elles m’expliquent qu’un système électrique a été installé il y a trois ans et que cela facilite beaucoup le transport. Elles m’expriment leur gratitude pour mon idée de faire goudronner l’allée. Elles peuvent désormais passer par la cuisine lorsque les employés de la blanchisserie viennent livrer et enlever les draps, en faisant rouler un grand chariot. De plus, les véhicules de livraison peuvent venir plus près. Cela leur gagne des efforts et du temps. Elles s’excusent de ne pouvoir venir m’aider, mais des arrivées sont prévues avant l’ouverture officielle, dans la soirée ou dans la nuit, ce qui est inhabituel, et les obligent à courir pour finir dans les temps.
*
Dans la suite réservée au reste de ma famille, Vlad a presque fini de dépoussiérer. La suite, d’un style zen et épuré, réclame peu d’entretien.
Je me charge des trois salles de bain. Je passe de l’eau dans les baignoires afin de les rincer, rafraichi les lavabos, nettoie les toilettes, puis passe la toile sur le carrelage. Heureusement, il n’est pas très sale. Un seul passage suffit. Le produit sent le citron, ce qui est agréable.
Vlad a utilisé le vapo sur les canapés, fauteuils et coussins. Il poursuit avec les fenêtres. Je mets un peu de musique. Le Bluetooth et le wifi fonctionnent bien. Le parquet flottant des chambres et du salon, lui, ne demande qu’un bon passage de lingettes électrostatiques, une solution bien moins éreintante que l’aspirateur, surtout par cette chaleur, et tout aussi efficace. Faire les lits est sans doute le plus longs. Faire seule les deux petits, ça va. Pour le plus grand, c’est une autre histoire. Je regarde l’heure. Nous y avons passé une heure trente à deux. J’espère que Cyril a les moyens pour qu’une personne viennent faire le ménage, parce que c’est une activité qui me rebute.
Il ne me reste que 30 minutes avant la répétition de danse. Juste le temps d’une douche. Je décide de mettre la robe bleu canard que je portais au Gala de mon cours de danse, pour tester les mouvements. Maman a utilisé cette robe comme patron pour fabriquer une nouvelle robe pour la Danse du soleil. L’ancienne devenait un peu courte. J’espère que le résultat plaira. Je coiffe un chignon serré pour danser.
Sofia et Cyril m’attendent sur le banc du patio. Je vérifie l’heure. Tout juste deux minutes d’avance. Je prends une bouteille d’eau dans le frigo du salon et les rejoins.
« Je ne t’ai pas informé pour le baiser parce qu’il y avait beaucoup d’informations peu réjouissantes et j’ai eu peur que tu paniques, » affirme Sofia.
« Je te remercie, maman. »
« Je t’en prie, mon chéri. »
« Tu ne feras plus de rétention d’informations à Sasha ? »
« Je lui communiquerai tout ce qui la concerne ainsi que la gestion de nos événements le plus rapidement possible. Il reste quelques secrets d’Etat dont la révélation devra attendre sa majorité ou ma mort. »
« Vive la reine ! » je chuchote, mais ils ont entendu. Tous les deux me fixent.
« Allons-y, » déclare Cyril.
***

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