4.10. Ce qui se joue entre les pas
Sasha
En arrivant dans la salle de danse, je pose mon téléphone sur la sono. Sofia nous aide pour certains assouplissements. Cyril peste après sa mère, mais ça ressemble plus à jeux entre eux. Après les étirements, Cyril déclare :
— « Maman, comme nous ne connaissions pas le porté final, Sasha et moi avons trouvé quelque chose. Nous espérons que cela te plaira, même si ce n’est pas canonique. »
— « Montrez-moi. Je démarre la musique », propose-t-elle.
Nous nous mettons en position et débutons la chorégraphie. Je me sens un peu stressée. Sofia va être notre premier public. Cyril me conseille de respirer.
— « Sasha, attention, tu as parfois un petit temps d’avance. Ce n’est pas bon pour la fluidité. Cyril c’est ton rôle de la ralentir. » Je ralentis. Mes mauvaises habitudes reviennent. Ma prof de danse me reproche souvent d’être en avance sur la musique. Je me concentre et compte.
A la fin, Sofia commente notre chorégraphie :
— « Le mouvement que vous avez inventé est beau. Le porté final est supposé être vraiment plus haut. Peut-être que votre mouvement pourrait être placé au début de la chorégraphie. Ainsi, dès le début, les spectatrices et spectateurs pourront admirer la nouvelle robe réalisée par Daniela. Elle m’a envoyé les photos. Le soleil qu’elle a brodé est magnifique. Le soleil dans presque toute sa magnificence. Pour le final, je vous apprends le mouvement que Nicolaï et moi avons inventé.
— « Sofia, j’ai peur qu’il y ait des réactions négatives si nous changeons la chorégraphie. »
— « Sasha, cette chorégraphie n’est en rien figée. Chaque danseur, chaque danseuse peut y apporter sa patte. Il faut se sentir à l’aise pour personnifier le soleil. Ce mouvement est beau et s’intègre bien à la musique. S’il y a mieux que ce que nous faisions avant, adoptons-le. C’est le cas de ce mouvement. »
— « Si commencer par notre soleil te convient Cyril, alors je suis partante. Et vous voudrez m’excuser, tous les deux, d’avoir été trop rapide. N’hésite pas à me le dire, Cyril. C’est une des remarques fréquentes de ma prof. Je n’ai pas eu ce défaut ces deux derniers jours ? »
Il fronce les yeux et plisse le nez. Il semble embarrassé :
— « Très légèrement, mais je me suis adapté. Tu veux que je te le fasse remarquer ? »
Je suis abasourdie. « Bien entendu. »
— « Maintenant que ce point a été mis au clair, recommencez une fois avec votre soleil en premier. »
Je lève ma jambe gauche à 90 degrés en attendant que Sofia démarre la musique. Dès que la musique retentit, nous nous appliquons à exécuter nos pas.
— « Tu es encore un peu trop rapide, Sasha », observe Sofia… à deux reprises. « Je vous laisse refaire la chorégraphie avec votre mouvement encore une fois. Attention à ton rythme Sasha. Il faut que je fasse une petite pause. Je reviens. »
— « À toute, Sofia », dis-je machinalement. Je me retourne vers Cyril. Je me sens gênée. « Cyril, pourquoi tu ne m’as pas averti que j’étais trop rapide hier ? »
— « J’ai eu peur de te vexer, alors que tu semblais tellement contente. Je n’ai pas osé. Ce n’est pas grave Sasha. » Il pose sa main droite sur mon épaule gauche pour me rassurer. « Tu es parfois légèrement en avance, mais je me suis adapté. Et nous retrouvons le rythme ensuite. »
— « Des partenaires doivent pourvoir tout se dire, y compris quand cela ne va pas et ce qu’il y a besoin d’ajuster. »
— « Tu as raison. Je m’excuse. Je voulais juste… Peu importe. Tu n’es pas en colère contre moi ? »
— « Non, je m’en veux. Je croyais que tout allait bien, alors que ce n’était pas le cas. Je suis plus fâchée contre moi-même. »
— « Pardonne-toi et corrige alors, parce que j’ai besoin de toi pour finir. OK ? »
— « Ok. Je relance la musique ? »
— « Oui. » Nous rejouons la chorégraphie. Sofia nous rejoint avant la fin et nous observe.
— « C’est beaucoup mieux. Vous êtes très fluide », note-t-elle lorsque nous avons fini. « Cyril, savais-tu qu’oncle Vladimir et Yurí sont déjà arrivés ? Je viens de les croiser à quelques minutes d’intervalle. Ils sortaient de la bibliothèque. Cela m’a fait penser à une chose que m’a révélée Sasha ce matin. » Je fronce les sourcils. Sofia se tourne vers moi. « Tu m’as informé qu’il t’arrivait d’entendre des conversations politiques dans la bibliothèque. Il serait bien de faire poser un micro au cas où. Penses-tu que c’est faisable sans que Stan s’en rende compte ? Je suis désolée, Sasha, mais il ne faudra pas le lui apprendre. Je te mets en position de conflit de loyauté. Fais-moi confiance sur ce coup, d’accord. » Elle me fait un clin d’œil.
— « D’accord Sofia. Oncle Yurí a dû entendre la musique. Il aurait dû venir nous saluer. » Je fronce les sourcils. « Quant à grand-père, il n’a aucun remords à me cacher des trucs, je ne vois pas pourquoi j’en aurais. »
— « Je vais voir ce qui est faisable, maman. Peut-être dans les luminaires. C’est un classique. Tu en parles à papa ? »
— « Bien sûr, mon chéri. Revenons à notre soleil final. »
**
Cyril
Des conciliabules dans la bibliothèque ? Il y a eu moins original dans l’histoire. C’est à vérifier en tout cas. À l’heure d’Internet et malgré leurs cottages privés, se réunir dans ce lieu est étrange.
Maman nous explique le mouvement[1] : Sasha est devant moi, son dos face à mon torse. Tous les deux, nous avons les deux bras écartés. Nous nous tenons les mains, nos deux corps légèrement penchés vers la gauche. Mes genoux sont légèrement pliés. Elle se retourne vers moi en passant son bras droit au-dessus de sa tête. Au même moment, je m’abaisse afin que ma tête soit au même niveau que la sienne. Ma main gauche est au niveau de la cuisse gauche de Sasha. Elle saute. Je la soulève à la force de mes bras en m’aidant de la poussée de son saut. Lors de la montée, elle commence son grand écart, si bien que lorsqu’elle arrive au-dessus de mes épaules, ses jambes sont parfaitement alignées. Je la maintiens deux secondes dans cette position et procède à la descente de l’autre côté, toujours à la force des bras. Lorsqu’elle pose pied à terre, nous sommes face à face, les bras croisés de nouveau. Je lâche sa main gauche et lui fais opérer un demi-tour avec la droite. « Il n’y aura plus qu’à saluer », j’annonce.
— « Ce mouvement est parfait, Sofia. Il est léger et haut. C’est ce que l’on recherchait, » s’enthousiasme Sasha.
Que répondre à cette phrase à part :
— « Tout à fait, maman. Répétons-le plusieurs fois pour bien l’avoir en tête, puis avec toute la chorégraphie y compris le nouveau mouvement au début. Si tu es un peu en avance, je te garde plus longtemps en haut. D’accord ? » Je plaisante sur la fin.
— « Très bien. » Elle est concentrée et sérieuse.
— « En position. 4, 3, 2, 1. » Lors de la troisième tentative, je la garde à essaim à bout de bras. »
— « Si tu me laisses trop longtemps dans cette position, je bouge mes jambes ou réalise une autre figure, genre un grand écart renversé. »
— « Ne sois pas en avance alors, Sasha. » Je lui fais un clin d’œil alors qu’elle est toujours en l’air. « Prête pour la descente. 3, 2, 1. » nous terminons le mouvement et saluons, même s’il n’y a que maman.
— « Tu peux aussi me faire tourner en bas plus qu’un tour si je vais trop vite. Peut-on refaire l’ensemble de la chorégraphie une fois, s’il-te-plait ? »
Je souris. J’aime son enthousiasme. Son visage exprime tellement de joie à cet instant. J’aimerais que cela soit toujours ainsi.
— « Avec plaisir. Maman, tu veux bien démarrer la musique s’il te plaît ? »
Cette fois, elle est vraiment parfaite. Elle a compté les temps du bout des lèvres. Elle me regarde, inquiète. Je ne laisse rien filtrer. Elle regarde maman, légèrement inquiète.
— « Cyril, tu exagères », me reproche maman.
— « Très bon travail, Sasha. Tape-m’en cinq ? » Nos mains topent l’une contre l’autre. Son visage exprime la joie. Elle est si jolie ainsi, jolie tel un ange.
— « Je suis tellement contente. » Elle se blottit dans mes bras pour un petit câlin avec un grand sourire. Je viens de découvrir une autre sorte de câlin. J’aime beaucoup celui-là aussi, certainement mieux que lorsqu’elle pleure.
— « Il est seulement 17h10 », annonce maman. « Il nous reste du temps avant le repas. Souhaitez-vous continuer ? »
— « Encore une fois pour être sûre. Étirements. Et j’irai bien à la piscine. Une petite souris m’a prévenue qu’elle serait remplie ce soir. J’ai entendu dire que les surveillants et surveillantes de baignades étaient arrivés. Grand-père ne peut plus me l’interdire. »
— « Pourquoi ne pas utiliser la piscine du Jardin des suites ? »
— « Vraiment ? »
— « Je te l’ai proposé ce matin. Cela serait cruel de revenir sur ma parole. » Je me sens un peu vexé. Je tiens ma parole. Je me tourne vers maman. « Maman, te joins-tu à Sasha ? »
— « Non. Je te remercie, mon chéri. Je suis un peu fatiguée du voyage. Nous avons pris le dernier avion hier, puis ton père a conduit jusqu’ici. Si nous sommes plus nombreux au dîner, je souhaiterais être d’attaque. »
— « Bon, encore une fois alors, » j’indique. « Tu m’accordes le temps d’une douche et piscine. »
— « Si tu veux, » sourit-elle.
— « Je vous laisse les enfants. À toute. » Elle fait un clin d’œil à Sasha et s’en va.
— « Waouh. Ta mère a été incroyable. Je l’imaginais plus… », constate Sasha. Je lève un sourcil. Sasha est mal à l’aise d’un coup.
— « Elle est plus cool maintenant qu’elle ne prend plus les plantes. Allez, miss, plus nous papotons, moins nous pataugerons. »
— « Allons-y alors ! »
« Sasha ? »
— « La perspective de prendre des plantes ne m’enchante pas. Je le refais, mais à reculons. »
— « Nous parlerons des enfants le moment venu, Sasha. Pas avant une dizaine d’années. Zeilor ! Tu auras l’aura l’air si jeune, et moi vieux, » je réalise.
Notre dernière réalisation de la chorégraphie se passe sans accros comme la précédente. J’aime les apports et le grand porté.
***
[1] Repris d’Aljona Savchenko et Bruno Massot à 5’27’’ de leur programme au JO de PeyeongChang en 2018.

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